Macha Séry
Publié le 04/06/2010

Zapiro


Dessinateurs et caricaturistes du monde entier (4)

Non, il ne signe pas ses dessins d’un Z qui veut dire Zapiro, son nom de caricaturiste. Même si le Sud-africain Jonathan Shapiro est un bretteur et qu’il ferraille depuis vingt-cinq ans, d’abord comme militant anti-apartheid puis comme dessinateur critiquant l’actuel président, le controversé Jacob Zuma qu’il chapeaute d’un pommeau de douche depuis que celui-ci a déclaré en 2006 lors de son procès pour le viol d’une femme séropositive, qu’il s’était douché après l’acte sexuel pour minimiser les risques d’infection. Résultat ? L’arroseur arrosé. Plus le président sud-africain dérape, plus la pomme de douche, devenue un baromètre de vérité, se rapproche de sa tête. Zuma qui n’a pas non plus apprécié lors de son procès pour corruption, d’être représenté sur le point de violer la justice incarnée par une femme maintenue par ses alliés politiques a, d’ailleurs, intenté plusieurs procès en diffamation à Zapiro. La justice n’a pas encore tranché.
Dénoncer par l’humour la bêtise et les violations du droit, frapper d’estoc avec son crayon, telle est la mission de cet élève d’Art Spiegelman et de Will Eisner. Mais porter des armes, jamais. Comme il s’y refusait lors de son service militaire, un caporal aussi idiot qu’obtus lui fit monter la garde du camp avec… une perche de plomb. La scène aurait pu sortir d’un court-métrage de Charlot. En 1987, le blanc Jonathan Shapiro a alors 29 ans, il est arrêté pour son appartenance au Front démocratique uni, fédérant près de 700 organisations anti-apartheid. Devenu l’année suivante collaborateur de publications progressistes, il est à nouveau mis sous les verrous par la police de sécurité.
Seize ans après la fin de l’apartheid, la caricature reste, pour Zapiro, un sport de combat. En témoigne ce récent dessin (publié dans le Sunday Time le 23 mai 2010) où il s’est croqué marchant avec prudence sur un champ de mines, lesquelles sont des coiffes religieuses dépassant du sol. Le 20 mai, après une fatwa visant des collègues, il publie dans le Sunday Times une vignette où Mahomet est allongé sur un divan. « D’autres prophètes ont des disciples, déplore-t-il, avec le sens de l’humour. » A voir…
La Coupe du monde de football qui se tient du 11 juin au 11 juillet dans son pays sera, à n’en pas douter, pour Zapiro une source féconde et féroce d’inspiration. Déjà, il s’en donne à cœur joie. Zapiro, roi du tacle.

> www.zapiro.com

Oiseau de nuit féru d'humour noir dans un quotidien du soir. Critique de films et de spectacles ayant breveté un applaudimètre formé de deux rames en bois échouées sur une plage de Vendée. Romancière à tête perdue. A fait de la boxe et des claquettes. S'appelle Macha parce qu'elle n'est pas russe. 

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Le 21 septembre 2010 à 14:56

Le Guili-guili show

Rire et résistance en République islamique d'Iran

Contrairement aux idées du prêt à porter médiatique en vogue, il ne faut pas confondre les Iraniens et les institutions qui les gouvernent. Plus les lois morales d’une société sont rigoureuses, plus forte est l’envie de rire et de s’en moquer. Plus il y a d’interdit, plus le désir de transgression devient un état permanent de la société, un passe-temps collectif. Les gens ne s’identifient pas aux lois, ils se mettent en face d’elle et n’arrêtent pas de chercher des moyens de les détourner. Tout peut devenir objet de dérision. Au début de la révolution islamique, il y avait à la télévision une émission animée par un ayatollah qui donnait une interprétation et une explication minutieuse à des situations improbables que pouvait rencontrer dans sa vie tout bon croyant : « Si lors d’un tremblement de terre un homme habitant le cinquième étage tombe sur une femme résidant au quatrième et qu’à l’issue de cette collision un enfant naît, le fruit de cette union est-il légitime ou illégitime ? ». Cette émission qui se voulait sérieuse rencontra un immense succès comique. Les Téhérani l’appelaient le « Guili-guili show ». Vingt ans plus tard la censure s’est assouplie, elle autorise la sortie du Lézard, long métrage de Kamal Tabrizi racontant l’histoire d’un voleur qui s’échappe de prison déguisé en mollah et qui se retrouve malgré lui le saint prédicateur d’une mosquée de village. Il est harcelé par de jeunes apprentis mollahs qui lui demandent ce qu’a prévu le Livre pour le cas où deux cosmonautes homme et femme se trouvent en apesanteur dans l’espace et se touchent ? « Doivent-ils faire un mariage provisoire ? ». En trois semaine, ce film a pulvérisé le record de fréquentation de toute l’histoire du cinéma iranien, avant d’être retiré des salles par les autorités…

Le 8 octobre 2011 à 09:25

J'attrape mon coeur

Pastiche de Frédéric Beigbeder datant de la préhistoire, c'est-à-dire d'avant son "Roman français"

C’était peu après les attentats du 11 septembre. Et c’était surtout après une nuit bien alcoolisée. Ou peut-être que c’était le contraire. Je ne suis pas bon en chronologie des événements. À part pour déshabiller une fille. Ça, je sais qu’il faut toujours commencer par le bas. C’était d’ailleurs sûrement ce qui s’est passé la veille, puisque je me réveille près d’une fille. Une fille aux seins littéraires. Enfin, quand je dis seins littéraires, je pense best-seller. Une fille aux seins Marc Lévy si vous préférez. Je n’ai plus la moindre idée de qui elle est. Faut dire aussi que je ne suis même pas foutu de me souvenir dans quelle ville je suis. Elles se ressemblent toutes, avec leur Zara et leur Macdo. C’est bien simple : plus je voyage, plus j’ai l’impression d’être chez moi. Même si chez moi, c’est aussi vague que le temps où je n’avais pas de succès. Je suis une putain de star, je me dis parfois, tout en sachant que rien ne changera à rien, que la vie c’est juste une course pour monter tout en haut des tours jumelles de New York.« Je m’appelle Lola, a dit la fille.- Et tu n’étais pas avec une copine hier soir ?- Si, ma sœur jumelle.- Ah les jumelles encore.- Mais elle a dû partir. Elle avait cours.- Ah bon. Mais vous avez quel âge ?- Heu… 16 ans.- 16 ans ?- Oui, enfin dans six mois.- Quoi ? Mais tu es beaucoup trop vieille pour moi !- Mais… mais non…- Et puis tu n’as pas assez d’expérience.- Pas du tout. J’ai déjà vécu trois ans avec Gabriel Matzneff.- Ah tu vois ! L’amour dure trois ans ! Ça ne m’intéresse plus de savoir la fin avant le début. Et puis le matin, rien n’est pareil. Je ne suis pas drôle. J’ai l’impression de vivre à Bagdad ».C’est une phrase que je sors souvent. C’est fou le nombre de fois où j’ai répété les mêmes choses aux mêmes filles dans les mêmes endroits où j’étais habillé pareil, avec ma carte qui a toujours la même couleur : bleue. Et toujours, cette phrase attendrit les filles. C’est le mot Bagdad. Elles aiment ça. Les plus jeunes pensent que c’est un truc sexuel, que je vais leur bagdader le cul, ou quelque chose comme ça. Alors celle-là, la Marc Lévy poitrinaire, elle s’est approchée de moi, comme si elle n’avait pas compris que la veille au soir, c’était juste un autre siècle. Je l’ai repoussée avec mes doigts de pied.« Mais…- Il n’y a pas de mais. Tu t’en vas.- …- Laisse-moi ta culotte, et file ! »La fille est partie. Je me suis levé : c’était la conquête d’une nouvelle journée, qui serait la conquête d’une nouvelle soirée. Ma vie était celle d’un égoïste romantique, d’un homme sans qualités, d’un Ulysse à la recherche du temps perdu, d’un voyage au bout de la nuit, tous les mots et tous les chefs-d’œuvres me tombaient sur la tête, comme les pluies lentes d’automne. Je voulais pleurer en imaginant ce bonheur que je trouverais un jour dans des prairies aux pétales multicolores. Mais cela faisait si longtemps que je n’avais pas pleuré. À part peut-être devant le visage de Natalie Portman dans le dernier film de Wes Anderson. Ou alors c’était peut-être à cause des valises Vuitton ? Je n’ai plus de larmes en moi : je bois trop pour cela. C’était le matin, l’heure d’appeler le room service. Le soir, j’appelle des putes, et le matin, je mange des pâtes. Ah, ah. Et je rêvais surtout de ne plus être moi. De m’oublier, et de disparaître comme l’avait fait Salinger. Si un jour je voulais attraper un cœur, ce serait le mien.

Le 8 novembre 2010 à 08:35

Félix Fénéon

Les cracks méconnus du rire de résistance

Il est passé à la postérité pour ses magistrales et très mordicantes critiques artistico-littéraires aux temps du post-impressionnisme. On relève beaucoup moins que Félix Fénéon fut aussi un agitateur redouté perpétuellement pisté par la maison parapluie. C’est qu’il crachait feu et flammes contre « la cochonne de galette », « la maladie votarde », « la tripouillerie patronale », « la racaille jugeuse » ou « l’inondation ratichonnesque » dans les canards libertaires les plus virulents de la Belle Époque (La Revue anarchiste, L’En dehors, Le Père Peinard). Qu’il servait de boîte aux lettres à des subversifs exilés. Qu’il donnait asile à des déserteurs recherchés. Et qu’on le soupçonnait d’avoir trempé en 1892 dans l’attentat à la bombe contre le commissariat parisien de la rue des Bons-Enfants en travestissant, à l’aide de la garde-robe de sa maman, l’auteur du forfait, le légendaire Émile Henry, en paisible citadine ressemblant probablement un peu au Jack Lemmon de Certains l’aiment chaud. Le fameux préfet Lépine apostrophé un jour par Fanny Fénéon, qui se plaignait d’une filature, n’avait pas pu se contenir : « Madame, je regrette de le dire, vous avez épousé un assassin. »Si nous faisons risette dans cette rubrique aux « méphistophélique Fénéon », comme l’appelait le chansonnier belge Léo Campion, c’est que « ce diable d’homme » était par ailleurs un grand comique, « réalisateur humoristique, spécifie Lugné-Poé, du difficile poème de vivre dans l’énigme ». Félix Fénéon ne cultivait cependant pas que le mystère et le goût du complot rocambolesque. Quand il prenait l’air, on ne voyait et on n’entendait que lui. Sa dégaine était dandyesque (haut de forme, manteau flottant, complet puce, souliers vernis). Sa diction était précieuse (il martelait ses syllabes comme un George Sanders dans les films de Douglas Sirk). Son flegme était inaltérable. Et, s’entêtant à ne jamais demander son chemin, il s’égarait continuellement, s’escrimant à ne consulter aucune horloge, il ne prenait ses trains qu’en marche. Mais c’est surtout lorsqu’il était traîné en justice que Félix Fénéon ne passait guère inaperçu. D’autant moins que, pour lui, le monde entier était une scène de théâtre et de music-hall. C’est ainsi que se retrouvant dans le box des accusés du procès des Trente aux côtés de 29 autres sympathisants du courant illégaliste-anarchiste, il avait pris soin de peaufiner les effets cocasses de chacune de ses répliques comme s’il débutait au Deux-Ânes. Et qu’il n’avait pu s’empêcher d’interrompre soudain le président du tribunal en train de le questionner pour lui demander s’il y avait moyen d’obtenir, à l’intention d’amies diverses, quelques cartes d’entrée pour la représentation judiciaire du surlendemain.Le jour dit, ne souciant que de faire pouffer son public, Fénéon dépasse toute mesure. Il fait remettre par un huissier en pleine séance un colis à l’avocat général Bulot. Défaisant distraitement le paquet tout en poursuivant la conduite des débats, le magistrat empêtre tout à coup ses doigts dans un immonde pâton fécal et doit courir se laver les mains sous les lazzis du farceur.Terminons avec un bel exemple de la passion de Félix Fénéon, vrai cinglé de haïkus, pour les tournures lapidaires canon. Voici une des innombrables Nouvelles en trois lignes qu’il a larguées en 1906 dans le journal Le Matin : « Un agent de police, Maurice Marollas, s’est brûlé la cervelle. Sauvons de l’oubli le nom de cet honnête homme. »Pour lire les hommages à Fénéon de l'Oulipien Paul Fournel sur ventscontraires.net

Le 9 janvier 2015 à 10:24
Le 10 juillet 2010 à 12:03

Ramize Erer

Dessinateurs et caricaturistes du monde entier (5)

Elles ont de belles rondeurs, les héroïnes de Ramize Erer. Le visage, les seins qui tendent leur chemise et les fesses, toujours pommelées. Devisant sur un coin de bureau ou un carré de pelouse, affalées sur un canapé, ces délurées s’épilent, raillent les machos, fument et boivent en toute décontraction. Ces hédonistes en petite culotte goûtent leur liberté et les joies du sexe. La vie, quoi, allégée de l’oppression mortifère des barbus. Pour les intégristes, ce sont des parangons de « Mauvaise fille », titre de l’un des premiers albums de Ramize Erer paru en 1999 et inspiré d’un slogan entendu lors d’une manifestation à la fin des années 1970 alors qu’elle était lycéenne : « Les gentilles filles vont au paradis, les mauvaises filles vont partout !» En brossant avec férocité la chronique de la vie amoureuse de ses contemporains, la féministe Ramize Erer va aussi partout. Dans les bureaux, dans les foyers, dans l’intimité des couples, surtout là où les conservateurs grincent des dents. Fille d’un comptable et d’une mère au foyer, cette cousine de traits et d’inspiration de Wolinski, fut l’élève, à sa sortie de l'Académie des beaux-arts, du caricaturiste Oguz Aral alors qu’il dirigeait le célèbre hebdomadaire d'humour Gir-Gir. A Istanbul, cette belle blonde réputée pour son extrême timidité, a affermi l’originalité de son style et son audace dans un milieu très masculin où rares sont les dessinateurs osant évoquer les relations hommes-femmes pour critiquer le conformisme de la société turque. Las, les menaces des extrémistes qui la visaient ainsi que son mari, Tuncay Akgün, également dessinateur et patron du journal Leman, se sont multipliées. Il y a deux ans et demi, Ramize Erer a dû quitter la Turquie. Réfugiée en France avec ses enfants, elle poursuit de Paris sa collaboration avec le quotidien stambouliote Radikal. Et entretient sa notoriété par son trait léger, son humour mordant et ses jeunes femmes émancipées. Lors d’une audition publique le 17 mars 2010, Nimet Çubukçu, ministre turque chargée de la Famille et de la Condition féminine, a rappelé que les articles 9 et 10 de la Constitution établissaient l'égalité entre hommes et femmes mais a convenu des lenteurs législatives : « une loi adoptée en quinze minutes peut mettre quinze ans pour être mise en vigueur et il faut parfois cent cinquante ans pour qu'elle s'inscrive dans la réalité culturelle. » Avec Ramize Erer, elle s’inscrit en bulles tous les jours.

Le 23 avril 2014 à 10:21

Les bagatelles de la porte

Depuis le XIIe siècle et jusqu'à la Révolution française, se tenaient à Paris deux Foires : la Foire Saint-Germain près de l'église Saint-Germain-des-Prés actuelle, et la Foire Saint-Laurent, dans les environs de la gare de l'Est ; l'une au printemps, l'autre à l’automne. La Foire s'écrit ici avec une majuscule afin de ne pas la confondre avec la fête foraine née sous le Second Empire. Ces Foires se présentaient comme de véritables villes éphémères avec des rues bordées de loges. Certaines d'entre elles proposaient des spectacles. C'est là, d'ailleurs, qu'est né un genre : l'opéra-comique. Pour attirer le chaland, ces loges donnaient sur un balcon appelé « parapet » des « parades » obscènes interprétées par Arlequin, le séducteur ; par Polichinelle, le bossu et par Pierrot, l'amoureux transi. Ces « parades » consistaient en des petits textes égrillards destinés à allécher le public avant « le plat de résistance » donné à l'intérieur de la loge. On les nommait les bagatelles de la porte. Ces mises en bouche alertes étaient l'une des distractions favorites de l'aristocratie. N'avait-elle pas tout son temps ? En matière d'érotisme ne savait-elle pas cultiver l'art du différé ? Si bien qu'au XIXe siècle, s'amuser à la bagatelle renvoyait aux préliminaires amoureux avec la foutaise, les plaisirs de la fantaisie, la pacotille, l'amour à la dérobée. En rester aux bagatelles de la porte, c'est, littéralement, ne pas pénétrer, rester sur le seuil. La porte correspondant au portail de rubis, à la porte du palais d'amour, à la porte du paradis, du jardin des délices. C'est alors qu'il est opportun de convoquer un personnage de théâtre : Célimène, la coquette du Misanthrope. Elle est entourée de petits marquis qui restent dans la cour, sur le seuil, sans pénétrer. D'ailleurs dans Célimène, n'entends-on pas « c'est l'hymen » ? Elle est courtisée, certes, mais ne se laisse pas prendre. La coquette d'autrefois, c'est l'allumeuse d'aujourd'hui. Si vous voulez en savoir plus sur le sujet, n'hésitez pas à vous procurer mon dernier ouvrage paru : les bagatelles de la porte. Précis des préliminaires amoureux, Pauvert éditeur. Et, pour employer un proverbe bien connu et ambigu : « on n'est jamais si bien servi que par soi-même »...

Le 23 juin 2014 à 08:39

À Elia Kazan : Sur les couettes

Sous ma couvrante, tout dépend du livre que je me farcis Comment ça se passe sous ma couvrante ? En fait, ça dépend essentiellement du livre que je me farcis peu avant ou peu après avoir pénétré dans le pagnot. Ou alors dans le Pagnol. Il m’est en effet arrivé pendant la crémaillère d’un poteau bouquiniste de souffler mes clairs sur les piles des œuvres complètes de Marcel Pagnol que j’avais préférées à celles d’André Gide ou à celles, moins dodues il est vrai, de l’apôtre des résignations fétides Cioran. Je me dois de préciser encore que je ne fais pas pipi au lit chez les amis. Sinon c’est certainement dans le coin Philippe Sollers que j’aurais choisi de coincer la bulle. Voici les parutions récentes que j’ai examinées ces jours derniers dans les bannes. Elles ont toutes un petit côté libidinal. Car on commence à comprendre que c’est là que Jean-Michel Ribes et Jean-Daniel Magnin désirent en venir, que les larrons, en effet, ont de plus en plus en tête de refiler du rond-point à leur public. Ce qui impliquerait si l’on se réfère aux recherches langagières de leur vieil acolyte polygraphe, le regretté François Caradec, qu’ils mijotent vraiment, avec la distance philosophique qui s’impose, de lui faire subir à ce public un « coït anal » cathartique Trêve de jacasseries, il faut que je prouve à présent que je sais causer livres et cul à la fois au cas où François Busnel serait à la recherche d’un documentologue particulier. Quelques mots donc sur les ouvrages plastronnant sur ma tablette de nuit en rêvant de se plumarder bientôt avec vous. Livre et cul : parutions récentes sur ma tablette de nuit Par exemple Emeuta Erotika (éditions Sao Maï), six nouvelles de Lilith Jaywalker, une féerique sorcière aimantée par « l’étrange, la révolte, le dérèglement » qui sait fort bien, telle la Nelly Kaplan du Réservoir des sens, comment convier en même temps à toutes les espèces de transgressions toniques pimentées en entrelaçant les plaisirs du déchaînement sexuel sans freins avec ceux du déchaînement insurrectionnel anti-marchand à la Black Block. Autre recueil de nouvelles perturbantes (cette fois, y en a une cinquantaine), à lire pour bien faire avec un balconnet sur le thorax, La Plus Belle Paire des seins du monde (Wombat) de l’irremplaçable Topor qui nous explique comment rendre aujourd’hui hommage à Dada en se passant du centre Pompidou et des omniscients époux Virmaux. « Jetez un œuf contre le mur.Crevez une toile qui s’y trouve accrochée.Effeuillez les pages d’un livre pris au hasard dans votre bibliothèque.Mouchez-vous dans votre moquette.Jetez vos souliers par la fenêtre.Pissez dans votre frigo.Chiez sur votre télé.Au nom de Dada, merci. » Le troisième livre de ma pile est plutôt à brandir qu’à éplucher. C’est  le Nouveau Moyen de bannir l’ennui du ménage ou les 20 épouses des 20 associés (Finitude), fricassé en 1781 par Rétif de la Bretonne, qui propose aux jeunes mariés menacés par la routine de s’associer avec dix-neuf autres couples dans des communautés prônant l’égalité et l’entraide. Mais le texte du précurseur de la science-fiction Rétif restant curieusement pondéré et moraliste et allant jusqu’à réprouver tout « désordre avec les épouses les uns des autres », il vaut mieux le réinventer dans sa tête ou en polissonne compagnie. Ce qu’il n’y a pas lieu par contre de réinventer, c’est le somptueux « hymne à la lubricité » de l’éducatrice dépravée Delphine Solère qui, dans son premier roman, Le Goût du désamour (La Musardine), nous convainc sans peine que, expérience oblige, le meilleur endroit de Paris pour se branler l’un l’autre amoureusement, ce sont les chiottes du Fouquet’s. Il n’y a pas non plus à réinventer les deux récits historiques fort bien torchés appelant à la liberté sexuelle explosive qui ont tellement aimé faire dodo avec moi ces dernières semaines. Le Sylvia Bataille d’Angie David (Léo Scheer) qui n’a pu s’écrire qu’à partir des souvenirs des proches de la pétroleuse, cette dernière ayant détruit ses principales archives, est passionnant. Il nous montre à quel point la femme de Georges (Bataille), avant de devenir celle de Jacques (Lacan !), personnifia l’amour libre irréductible pendant l’entre-deux-guerres. La subjuguante Sylvia ne se laisse pas encager par sa mère possessive, sèche les cours du collège Sévigné, a le bon goût d’être fort vite déçue par la compagnie d’André Gide (dormez plutôt sur Marcel Pagnol), expérimente à dix-sept ans la formule du ménage à trois enjoué, refuse les avances de Guy de Rothschild pour convoler avec Georges Bataille qu’elle trouve aussi fédérateur que transgressif, cautionne les frasques incessantes de son mari dans les bordels, fait du théâtre d’avant-garde, est adoptée par la bande à Prévert, perd tous ses sous au casino avant qu’un mystérieux inconnu (Jules Berry !) ne les lui regagne, devient vedette de cinéma (Topaze, Jenny, Le Crime de M. Lange, Une partie de campagne…), s’acoquine avec le groupe révolutionnaire Contre-Attaque et avec la société secrète dionysiaque Acéphale. Sur la couverture du livre, et sur la mienne quand je lis au lit : une incandescente photo de Sylvia Bataille, les rebelles dénudés, prise par Denise Bellon. L’autre traité d’histoire ayant bercé mes nuits est frigoussé également par une tigresse érudite, Linda Williams, une prof de Berkeley connue pour ses études sur le ciné porno démontrant que le plaisir sexuel y est systématiquement filmé d’un point de vue phallo-macho. Dans Screening Sex (Capricci), Linda cherche à comprendre pourquoi, au fil du temps, certaines images à caractère sexuel, initialement considérées comme « ob/scènes » sont vues à présent comme étant « en/scènes ». Comment se fait-il que tout à coup Elizabeth Taylor s’est mise à balancer à ses partenaires des mots orduriers jusqu’alors interdits ou que les cow-boys de Brokeback Mountain s’empapaoutent soudain extatiquement. Pour nous sortir les bonnes réponses, la sociologue se fait épauler futefutement par Freud, Benjamin, Foucault et le docteur J. B. Pontalis. Heureusement que j’ai un grand plumard !

Le 3 juin 2014 à 10:04

Le sexe des anges

Depuis deux siècles, le phénomène le plus macroscopique est la progression de l’incommunicabilité. Nous vivons comme nous croyons mourir : seuls au monde, seuls comme des chiens, reliés à rien. C’est l’anti-alchimie de Satan Trismégiste. Prince de ce monde, nous lui donnons de l’or et il en fait de la merde. L’incommunicabilité est à la source de toutes nos solitudes modernes – des solitudes qui ne proviennent pas de l’ascèse mais naissent de la multiplication des stimulations affectives simultanées, associées à un emploi du temps entièrement confisquée par le monde du travail. En bref : on passe sa vie au boulot pour une misérable poignée d’euros et on s’envoie des pokes. Comme le personnage de Mark Zuckerberg à la fin de Social Network de David Fincher, re-loadant sans cesse la page facebook de Erica, son amour loupé, en attendant qu’elle accepte sa demande d’amitié, nous n’avons jamais été aussi « beautiful », mais nous n’avons jamais été aussi seuls. Nous vivons comme des dieux, mais nous crevons comme des porcs. Et nous baisons comme nous croyons seulement possible de vivre. Nous baisons comme des cœurs de plombs. La sexualité est la dernière porte encore ouverte de la transcendance. C’est le dernier domaine où nous avons l’impression de toucher du doigt les ailes des séraphins et des chérubins. Et pourtant nous la bâclons comme une affaire honteuse. Ou alors nous en parlons comme d’une activité sportive parmi d’autres. Déjà Jean-Noël Picq s’en plaignait dans Une sale histoire de Jean Eustache : plutôt les interdits de la société victorienne que la soi-disant permissivité de notre Temps… Cet usage productiviste du sexe, par la publicité, à travers les performances pseudo-transgressives des « artistes » ou dans l’obscénité parachevée de la télé-réalité, ne fait qu’humilier et punir notre sexualité. Ce n’est pas le sexe, ça n’a jamais été le sexe : c’est l’utilisation du sexe comme moyen ; l’utilisation du sexe comme média. A tout cet usage de la sexualité, nous aimerions répondre comme Joe (Charlotte Gainsbourg) dans Nymphomaniac de Lars Von Trier quand elle quitte le centre des sex-addicts : « Vous n’avez pas le droit de vous dire obsédées sexuelles ! Vous avez toujours baisé pour autre chose : toi, pour ta carrière ; toi, parce que ça te donne l’impression d’exercer un pouvoir sur les hommes ; et toi, parce que tu étais une petite grosse quand tu étais enfant, etc. Moi, je suis une nymphomane : je baise parce que j’aime profondément la sensation procurée par le sexe ! » L’alchimie devrait orienter notre sexualité : les passages au noir, au blanc et au rouge devraient nous indiquer l’importance de vivre notre vie amoureuse avec la patience de l’alchimiste – suivant le passage des planètes par les sons musicaux, attentifs à l’étoile qui apparaît dans le creuset, travaillant chaque passage avec le soin de conjuguer l’expérience physique avec la transformation de notre âme. Et surtout avec la passion de traverser tous les états : rêves, hallucinations, coïncidences, crainte et tremblements. Le monde moderne ne nous laisse le choix qu’entre l’association frère-sœur, caricature pré-adamique ratée de la domesticité asexuée et épuisée, et le sexe des esseulés, désespéré et narcissique, don-juanesque et mutique : refusons cette alternative. Refusons l’alternance du couple utilitaire et du sexe hygiénique. Refusons de renoncer à l’amour. Sans une sexualité passionnément travaillée comme l’athanor de notre transmutation psychique, sans la fabrication de l’androgyne – cet « adolescent-jeune fille » auquel Nicolas Berdiaev comparait Dieu – les histoires d’amour ne sont que des partenariats domestiques tristes à pleurer, des histoires de cul-de-jatte guidés par des aveugles. On croit se protéger en partageant notre vie entre une sexualité de plus en plus indifférente et des relations sentimentales désintensifiées, dépassionnées, désexualisées… Mais en réalité on creuse la tombe de notre âme putréfiée. Au lieu de baiser comme si nous devions mourir demain, aimons-nous comme si c’était la première fois. Au lieu de s’aimer comme si nous avions le couteau sous la gorge, baisons comme si c’était le premier jour de notre vie. Mais lorsque nous aurons fait l’amour, lorsque la nuit noire sera devenue blanche et rouge, n’oublions jamais de dire à notre amante ou amant : « Vous savez, je meurs d’envie de vous connaître. »

Le 13 août 2011 à 06:20

Javi Poves réinvente le hors jeu

Carte postale d'Espagne

Il y a quelques jour, Javi Poves n'était encore qu'un joueur de football anonyme. Evoluant au sein du Sporting de Gijón (Espagne), il n'avait porté que 10 minutes en tout le maillot de l'équipe. Il ne s'était pas non plus rendu célèbre pour ses exploits sportifs ou son salaire mirobolant. Pourtant il est aujourd'hui sur le point de devenir une star.Ce qui a propulsé la notoriété de Javi Poves c'est sa décision de raccrocher les crampons pour rester en accord avec ses convictions. Le quotidien La Nueva España qualifie même de "tsunami" la déferlante que ses déclarations tonitruantes ont provoqué sur les réseaux sociaux. A mille lieues de l’image traditionnelle du footballeur professionnel au QI atrophié et uniquement préoccupé par sa carrière et ses intérêts financiers, Javi Poves  a décidé de fuir un milieu du football qu'il décrit dans plusieurs interviews comme pourri et mortifère, gangréné par l’argent, endormant délibérément les citoyens pour annihiler tout risque de révolte.Ni communiste ni anarchiste, à la limite anti-système, Javi Poves est plus radical qu’un Cantona qui incitait il y a quelques mois les épargnants à retirer leur argent des banques avant de prêter son image à une nouvelle campagne publicitaire.Mais celui qui aurait pu devenir le porte-étendard des jeunes indignados espagnols ne se reconnaît pas non plus dans ce mouvement qu’il juge créé par les médias pour canaliser le mal-être et pour empêcher qu’une étincelle devienne dangereuse et incontrôlable. Il rejette tout lifting du système capitaliste et appelle à un changement radical. Pour le moment, le jeune homme envisage de reprendre des études d’histoire,  et souhaite lire et voyager pour mieux comprendre le monde.Atypique, anticonformiste et irrécupérable, il est malgré tout en passe, même s’il s’en défend, de devenir une icône.

Le 6 juillet 2015 à 09:00

Transpire en pire

Pubologie pour tous

Ecrire sur le sexisme dans la pub est synonyme d’embarras du choix. A la recherche de la nouvelle star de la pub nauséabonde, j’ai bien sûr tout de suite pensé à cette marque de déodorants et gels douche. Celle qui fait, depuis des années, se pâmer des femmes sublimes sur le chemin d’hommes banals qui ont eu la bonne idée de ne pas acheter un déodorant de marque distributeur. Mais je me suis dit, fair play, « Non, c’est trop facile ». Mais c’est ça, en fait qui est frappant. C’est vraiment trop facile. De sortir quasiment tous les ans une nouvelle campagne plus machiste que la précédente sans provoquer de scandale. De faire croire que le produit contiendrait un ingrédient miracle, qui transformerait toute femme en bête assoiffée de sexe. C’est entré dans les esprits. Parce que, dans la pub, on n’est pas bête. On sait qu’il ne vaut mieux pas balancer dès le début les poules en bikini. On y est allé progressivement au fil du temps, de moins en moins dans la suggestion et de plus en plus droit au but. Ah d’ailleurs, à propos de but, voici leur campagne durant la dernière Coupe du Monde. Qui donne l’impression de faire la promotion d’un service de chat par SMS surtaxés plutôt que d’un gel douche.Et où l’on véhicule, hop, en passant, l’idée si naturelle que, pendant que Monsieur regarde le foot, Madame n’a rien d’autre à faire que de se languir de lui. Madame est d’ailleurs tellement abandonnée et troublée qu’elle en a oublié de mettre un soutien-gorge.   La Coupe du Monde passée, il a fallu se remettre au travail pour faire une nouvelle campagne. Et là, un petit génie s’est rendu compte, entre deux streaming pornos dans son bureau, que la marque vend des produits qui rendent propre… mais aussi sale. Propre, sale, vous comprenez ? Wouhou, mec, on tient une idée là ! Et ça donne ça. Un spot où des baigneuses en chaleur sont suspendues au moindre mouvement d’un homme qui se douche. Avec cette brillante signature : En version française : plus t’es clean, moins elles le sont. Tout un programme. On notera que la demoiselle a remis son haut de maillot pour ne pas faire trop allumeuse. Voilà ce qu’il faut en conclure. Messieurs, pour séduire (les femmes hein, qui voudriez-vous séduire d’autre ?), plus besoin d’être charmant, drôle, sensible, intelligent et toutes ces âneries. Lavez-vous. Sexisme ? Non, hygiène.

Le 21 juin 2014 à 11:24

La République dans de beaux draps

Depuis 1989, où des peines-à-jouir ont rebaptisé « Assemblée nationale »  la station de métro « Chambre des députés », il était à craindre que la République ne couche plus dans le même lit. La présidentialisation des institutions n’avait pas seulement gagné les esprits, elle avait aussi contraint les corps, au point que le chef de l’État du moment choisit deux palais officiels distincts pour domicilier ses deux familles. Depuis les portes n’ont cessé de claquer à l’Élysée, entre des femmes qui s’en vont et des Présidents qui vont et viennent, ce qui suggèrerait que la literie maison est à ressorts. Mais faute d’écoutes circonstanciées de la NSA,  la qualité des ébats présidentiels demeure un des derniers secrets d’État. Seules en parlent celles qui ne savent pas, celles qui savent demeurant mutiques sur le sujet en dépit de propositions éditoriales à sept chiffres. Par peur des représailles ?  Osons l’hypothèse qu’il est plus valorisant de porter le deuil d’un amour désintéressé, que le dépit d’un coup pourri, révélant en creux le sacrifice de ses propres sens pour la seule jouissance narcissique de s’être frottée au pouvoir suprême. Qui s’y frotte s’y nique ?  Dans une France où un roi devint légendaire pour avoir cru jusqu’à 40 ans (du moins le prétendait-il) qu’il avait un os entre les jambes,  les Français sont enclins à penser que le monarque républicain qu’ils ont élu est doté d’un tempérament à la hauteur de ses prérogatives, bref que la fonction crée l’orgasme. Sinon, à quoi bon, hein ? Certes il y a des exceptions : le général De Gaulle n’avait pour maitresse que la France à laquelle il avait roulé une pelle définitive le 18 juin 1940. Georges Pompidou avait des mœurs paisiblement bourgeoises et sagement éclairées.  Ses successeurs ont en commun d’avoir été longtemps députés, donc de bien connaître la buvette à laquelle on accède par la salle des conférences où est érigée une statue du bon roi Henri IV – le souverain sévèrement ossifié – dont le socle est gravé de cette citation : «  le violent amour que je porte à mes sujets me porte à trouver tout aise et honorable. » Ca peut donner des idées. Et même de plus précises encore si, les alcools aidant on rêve d’alcôves au vu des bas-reliefs de la buvette sortis de la Manufacture de Limoges, où de langoureuses naïades ne cachent rien de leurs corps dénudés. Mais attention ce n’est parce qu’il y a souvent le bordel en séance, que  le palais Bourbon tournerait au lupanar.  C’est au sens métaphorique que l’on doit interpréter  cet effet de tribune de Jean-Marc Ayrault du temps qu’il était député d’opposition : «  Monsieur, le premier ministre, l’Assemblée nationale n’est pas une chambre à coucher ! » Pourtant l’on y couche, l’on y couche à l’Assemblée nationale, la plupart des députés disposant de bureaux avec un couchage possible. Un simple canapé clic-clac utile pour les élus de province, pas forcément commode pour des galipettes crapuleuses. D’autant que la nuit (et même le jour) les cris intempestifs peuvent être entendus des voisins,  et que toute personne étrangère qui entre dans le bâtiment doit laisser sa carte d’identité à des huissiers assermentés.  L’ « escort » badgée peut nuire à une carrière bien bordée.  Et puis, les élus de la République n’ont pas toujours la tête à ça. Surtout en ces temps de débandade politique face aux défoulements populistes.

Le 13 janvier 2015 à 08:40

L'Histoire et l'Histoire de l'Art à la rescousse pour la Liberté de la Presse

La France s’est toujours battue pour sa liberté d’expression. L’histoire nous rappelle que le chemin fut long et à plusieurs reprises, le droit, la politique, l’actualité, les intellectuels se sont affrontés pour acquérir, mettre en place et imposer cette liberté fondamentale… Au XVIIe siècle La presse se met en place progressivement à partir du début du XVIIème siècle. Gutenberg a joué un rôle déterminant dans la diffusion des textes et du savoir en révolutionnant l’imprimerie à partir de 1450 : invention du caractère d’impression mobile, presse à bras et encre d’impression. A cette époque, une partie de l’information était manuscrite, notamment dans la presse clandestine. Des ateliers fabriquaient en série des copies de journaux appelés « nouvelles à la main », puis des petites brochures (« occasionnels »), des libelles, des placards et des almanachs. Au XVIIIe siècle Essai de David Hume intitulé, Essai sur la liberté de la presse, 1752 : Le livre en format Word 2001 à télécharger Discours de Mirabeau pour la Liberté de la presse (1788) : « Tuer un homme c’est détruire une créature raisonnable, mais étouffer un bon livre c’est tuer la raison elle-même ». Rappelons-nous que la révolution française supprima la censure dont l’abolition avait été souhaitée dans les cahiers de doléances de 1789. Robespierre, discours à la Constituante, le 24 août 1789 : « Vous ne devez pas balancer de déclarer franchement la liberté de la presse. Il n'est jamais permis à des hommes libres de prononcer leurs droits d'une manière ambiguë. Le despotisme seul a imaginé des restrictions: c'est ainsi qu'il est parvenu à atténuer tous les droits. » Dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, l’article 11 institue la Liberté de la presse :« La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi. » Le Chevalier Louis de Jaucourt (1704-1780), médecin et homme de lettres, est avec d'Alembert l'un des principaux collaborateurs de Diderot dans le projet de l'Encyclopédie : « Presse, (Droit polit.) on demande si la liberté de la presse est avantageuse ou préjudiciable à un état. La réponse n'est pas difficile. Il est de la plus grande importance de conserver cet usage dans tous les états fondés sur la liberté […]. »  Pendant la Terreur (1792-1794) La loi des Suspects (septembre 1793) rend impossible la liberté d’expression et donc de la presse. Sont jugés « suspects » d’après l’article 2 : « Ceux qui, soit par leur conduite, soit par leurs relations, soit par leurs propos ou leurs écrits, se sont montrés partisans de la tyrannie ou du fédéralisme et ennemis de la liberté […]. » Après le coup d'État du 18 brumaire An VIII (9 novembre 1799), tous les journaux hostiles sont supprimés… En 1803, un censeur est imposé à chaque journal. « Réprimez un peu les journaux, faites-y mettre de bons articles, faites comprendre aux rédacteurs des Débats et du Publiciste que le temps n’est pas éloigné où, m’apercevant qu’ils ne me sont pas utiles, je les supprimerai avec tous les autres et je n’en conserverai qu’un seul ; ... que le temps de la Révolution est fini et qu’il n’y a plus en France qu’un parti ; ... que je ne souffrirai jamais que les journaux disent ni fassent rien contre mes intérêts. » Napoléon Bonaparte, Lettre à son Ministre de la Police Joseph Fouché, le 22 Avril 1804. Au XIXe siècle Sous la Restauration (1815-1830) Le 25 juillet 1830, Charles X signe quatre ordonnances, rédigées par le ministère Polignac. Elles suspendent la liberté de la presse, prononcent la dissolution de la Chambre qui vient d'être élue, fixent la date de nouvelles élections et modifient le calcul du cens. Elles provoquent la révolution des 27, 28 et 29 juillet 1830, les Trois Glorieuses. Sous la Monarchie de Juillet (1830-1848) Dès 1832, des procès concernent des articles et caricatures jugés trop critiques vis-à-vis du roi Louis-Philippe. Le directeur du journal satirique La Caricature, Charles Philipon, puis le caricaturiste Honoré Daumier (Gargantua) sont incarcérés pour six mois en janvier 1832, en prison puis dans un asile d’aliénés. Gargantua Lithographie, 2e état sur 2, avec la lettre. 1831. Épreuve sur blanc provenant du dépôt légal. 21,4 x 30,5 cm. Delteil 34. Publiée dans La Caricature, le 16 décembre 1831. BnF, Estampes et Photographie, Rés. Dc-180b (1)-Fol. Louis-Philippe en Gargantua dévore les écus arrachés au peuple miséreux, ce dont quelques élus, proches du trône, profitent également. Cette lithographie a entraîné la condamnation par le gouvernement de Daumier, de Delaporte, l'imprimeur, et d'Aubert, le marchand d'estampes, pour "excitation à la haine et au mépris du gouvernement du Roi, et offenses à la personne du Roi". En même temps qu'elle valut à son auteur un séjour de six mois en prison, elle lui assura un début de notoriété. Liberté de la presse, Honoré Daumier Lithographie, état unique, avec la lettre, 1834 1834. Épreuve sur blanc provenant du dépôt légal. 30,7 x 43,1 cm. Delteil 133. Publiée dans L'Association mensuelle de mars 1834 (20e planche et 2e de Daumier). BnF, Estampes et Photographie, Rés. AA3 (DAUMIER) Dans cette planche qui reprend sur un mode plus solennel, le thème de la lithographie Ah ! Tu veux te frotter à la presse, parue dans La Caricature, Daumier parvient à réaliser, selon Philipon, "un des meilleurs croquis politiques faits en France". Un vigoureux ouvrier imprimeur, sculpturalement dessiné au premier plan, attend de pied ferme Louis-Philippe, entouré de Jean-Charles Persil et Odilon Barrot (à l'arrière-plan gauche), alors que le sort de Charles X, secouru par les monarques étrangers (à droite), laisse présager celui qui sera réservé à Louis-Philippe s'il s'oppose à cette figure populaire de la liberté de presse. Durcissement de la censure en 1835 sur tous les dessins. Le délit d’opinion réapparaît. Les taxes sur les journaux augmentent. Texte de Victor Hugo (1848), sur la liberté de la presse : «[…] Le droit de suspension des journaux ! Mais, messieurs réfléchissez-y, ce droit participe de la censure par l'intimidation, et de la confiscation par l'atteinte à la propriété. La censure et la confiscation sont deux abus monstrueux que votre droit public a rejetés ! et je ne doute pas que le droit de suspension des journaux qui, je le répète, se compose de ces deux éléments abolis et détestables, confiscation et censure, ne soit jugé et prochainement condamné par la conscience publique. […] […] Eh bien, toutes les fois que ce grand principe sera menacé, il ne manquera pas, sur tous ces bancs, d'orateurs de tous les partis pour se lever et pour protester comme je le fais aujourd'hui. La liberté de la presse, c'est la raison de tous cherchant à guider le pouvoir dans les voies de la justice et de la vérité. (Sensations diverses). Favorisez, messieurs, favorisez cette grande liberté, ne lui faites pas obstacle ; songez que le jour où, après trente années de développement intellectuel et d'initiative par la pensée, on verrait ce principe sacré, ce principe lumineux, la liberté de la presse, s'amoindrir au milieu de nous, ce serait en France, ce serait en Europe, ce serait dans la civilisation tout entière l'effet d'un flambeau qui s'éteint ! […] » Sous la Seconde République (1848-1851) La Seconde république rétablit la liberté de la presse. Mais, avec le succès des conservateurs, une loi de juillet 1850 réduit à nouveau la liberté de la presse. Le 2 décembre 1851, les imprimeries furent occupées militairement, les journaux ne purent paraître sans autorisation préalable. Sous le Second Empire (1852-1870) Le décret de février 1852 emprunta à l'arsenal de la Restauration presque toutes ses mesures préventives contre les journaux. Le nom de censure n'était pourtant pas prononcé. Le caricaturiste André Gill, donnait une caricature par semaine au journal de F. Polo, La Lune, quand la censure en interdit la publication, au mois de décembre 1867. «La Lune devra subir une éclipse», dit un homme de loi. Il venait de donner, sans l'avoir voulu, son titre au journal qui allait succéder à La Lune, disparue, en effet, le 17 janvier 1868. Le 9 août 1868, apparition, si l'on peut dire, de L'Éclipse. Ce journal combatif tirant à 40 000 exemplaires est l’objet de 22 saisies, il disparaît en 1876 pour laisser place à la Lune rousse (1876-1879). La loi du 29 juillet 1881 : «  L’imprimerie et la librairie sont libres », la loi est adoptée à la chambre des Députés par 444 voix pour et 4 contre. « Tout journal ou écrit périodique peut être publié sans autorisation préalable et sans dépôt de cautionnement… » Au XXe siècle : des acquis mais la vigilance reste de mise… Albert Londres, journaliste, 1929 : « Je demeure convaincu qu'un journaliste n'est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main plongée dans une corbeille de pétales de roses. Notre métier n'est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie. » Albert Camus, éditorial de Combat, le 31 août 1944 : « Notre désir, d'autant plus profond qu'il était souvent muet, était de libérer les journaux de l'argent et de leur donner un ton et une vérité qui mettent le public à la hauteur de ce qu'il y a de meilleur en lui. Nous pensions alors qu'un pays vaut souvent ce que vaut sa presse. Et s'il est vrai que les journaux sont la voix d'une nation, nous étions décidés, à notre place et pour notre faible part, à élever ce pays en élevant son langage. » 1945, Fédération nationale de la presse, issue de la Résistance : projet de déclaration des droits et des devoirs de la presse libre Article 1er : La presse n'est pas un instrument de profit commercial. C'est un instrument de culture, sa mission est de donner des informations exactes, de défendre des idées, de servir la cause du progrès humain. Article 2 : La presse ne peut remplir sa mission que dans la liberté et par la liberté. Article 3 : La presse est libre quand elle ne dépend ni de la puissance gouvernementale ni des puissances d'argent, mais de la seule conscience des journalistes et des lecteurs. Paul Ricœur, philosophe, dans sa préface au livre de Jean Schwœbel, La presse, le pouvoir et l'argent (1968) : « La lutte pour l'indépendance des rédacteurs de presse, face au Pouvoir et à l'Argent, est un combat avec et contre le reste des mass media. Ceux-ci ont deux pentes: descendante et montante. La pente descendante, c'est celle de la presse commercialisée, pour qui l'information est une marchandise. Soumise aux impératifs de la publicité et des gros tirages, livrée à la recherche du sensationnel, elle amplifie les préjugés et les haines, et entretient l'égoïsme collectif des nations nanties, le chauvinisme instinctif et le racisme latent de la population. La presse de qualité est alors responsable, non seulement d'informer sur les faits et les événements, non seulement d'expliquer les tendances profondes de la société, mais encore de "parler contre" les préjugés de la foule. Ce que le public doit réclamer, ce dont il doit avoir l'appétit, c'est d'une presse qui résiste à cette pesanteur des mass media et lutte contre la tentation de manipuler, de dégrader, et parfois d'avilir, qui est celle de la presse commercialisée. » 1971 : déclaration des droits et des devoirs des journalistes, adoptée à Munich par les syndicats et les fédérations de journalistes des six pays constituant la Communauté européenne d'alors : « Le droit à l'information, à la libre expression et à la critique est une des libertés fondamentales de tout être humain. De ce droit du public à connaître les faits et les opinions procède l'ensemble des devoirs et des droits des journalistes. La responsabilité des journalistes vis-à-vis du public prime toute autre responsabilité, en particulier à l'égard de leurs employeurs et des pouvoirs publics. » 7 janvier 2015 : fusillade lors de la Réunion de Rédaction de Charlie hebdo, 12 morts dont quelques uns des plus grands dessinateurs français : Charb, Cabu, Wolinski, Tignous et Honoré. Représailles des islamistes contre le journal satirique qui avait publié des caricatures de Mahomet en soutien au journal danois Jyllands-Posten auteur d’une série de 12 caricatures du prophète parue le 30 septembre 2005. La Liberté de la presse est mise à mal une nouvelle fois dans l’histoire. Mais l’histoire nous enseigne également que la France s’est toujours battue pour sa Liberté de la presse. Le combat continue…

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