Sebastien Ayreault

(8 articles)
Sébastien Ayreault vit à Atlanta. Son premier roman, Loin Du Monde, est sorti en janvier 2013 au Diable Vauvert
Le 1 septembre 2010 à 11:17

Sous Les Toits 2

On s’est rencontré autour d’une boîte d’haricots verts, un soir après minuit. T’aurais pas un ouvre-boîte ? qu’elle m’a demandé comme ça. Je sortais des chiottes, et l’un dans l’autre, on a fini par déboucher une bouteille de vin, assis en tailleur sur ma moquette bleu mauve. On a discuté un peu de Bukowski, de John Fante, et puis elle a commencé à pester contre son loyer – le fameux 400 euros, 10 mètres carrés mansardés. J’ai gueulé aussi. Fumiers ! Salauds ! Et puis j’ai roulé sur le côté. Tu veux que je te suce ? Pas la peine, j’ai répondu. Ce vin dégueulasse, ce vasistas foireux – la chambre est si lumineuse, vous verrez, que du bonheur ! - toute cette merde me sapait le moral. Au réveil, elle m’a demandé si je voulais bien l’accompagner chez son proprio. Elle avait un plan. J’ai dit okay. On s’est pointée à 10 heures. J’avais une gueule de bois pas possible. Je me tenais un peu en arrière, au bord de la  gerbe. Le proprio a ouvert. Tronche de l’emploi. – Je veux que vous baissiez mon loyer, elle a attaqué, je me suis renseignée, votre chambre n’est pas dans les règles. – Pas dans les règles ? Tu veux payer combien ? – 300 euros, elle a répondu du tac au tac. – Marché conclu, il a dit. Je n’en croyais pas mes oreilles, putain ! Il m’a jaugé - je pesais pas lourd. Il a ajouté, à une condition, poulette, que tu viennes me la sucer tous les matins. Le vent s’est levé quelque part du côté de Stalingrad. Un sale vent froid, un truc à vous râper les os. Aucun doute, on était bien à Paris. Le gros lard s’est marré. Il s’est marré, et puis il nous a claqué la porte à la gueule. Elle portait un prénom allemand, prénom allemand que le temps a fini par emporter. Mais pas sa coupe de cheveux. Tout au carré. Noir de jais.

Le 16 mars 2013 à 08:58

Les Gens du Milieu

Comme disaient les darons rassemblés autour du cubi de vin rouge, le soir après le boulot, une gauldo au coin du bec, on était les Grands Baisés du Milieu, ceux qui trimaient 10 heures par jour, qui payaient tout plein pot et qui finissaient le mois sans un rond, souvent moins. L’Etat avait créé des aides pour les pauvres, des facilités pour les riches, et puis s’en était retourné dans ses salons, satisfait. Au fil des verres à moutarde, les souvenirs de jeunesse remontaient à la surface, les forces vives aussi, on se tapait dans le dos, on riait fort, on envisageait de faire cuire quelques côtes de porcs, et après tout, on était pas si mal loti, merde alors, tu ne vas quand même pas repartir sur une patte, Marco ?! Alors Marco, un coup dans le nez, il se retournait, il regardait sa femme qui lui faisait de grands signes sur le pas de leur porte, de l’autre coté de la rue, et plus ou moins, il finissait toujours par l’envoyer bouler, tu me fais chier.   Assis sur les marches, j’écoutais leurs discours enfumés d’une oreille et de mon autre œil me rêvassait sur les routes du monde, chevauchant un 900 Ninja. Parce que je la voyais comme ça ma vie, au guidon d’une grosse cylindrée japonaise. Je passais prendre ma gonzesse un beau matin et on s’en allait. C’était tout, le rêve s’arrêtait là : je tournais la clé, je sentais ses mains sur mes hanches, je mettais les gaz. Et puis je sais pas. Comment le ciel nous a filé entre les doigts : un soir après le virage, sans prévenir, la route s’est dérobée, effondrée ; autour du cubi de vin rouge ne restait plus que des ombres, à peine. Un tas de cendre. Accidents de voiture, suicides, maladies, les darons avaient soudain lâché prise, perdu le sens de l’humour. N’avaient pu sauver de la noyade, jeunesse, bals du samedi soir et mobylettes. Ils n’ont pas fait la Une des journaux, non, ou alors, tu sais bien, la consommation des ménages est en baisse… Assis sur les marches, mon 900 Ninja cramant au beau milieu d’un champ de pierres, le vent du milieu me tailladant la gueule, j’ai attendu longtemps.         Clopinettes
 Et poussière d’étoiles 

Et puis je me suis levé, 4 ans s’étaient écoulés, j’ai pris le bus de 17 heures 32, et puis un train, puis un avion, j’ai déposé ma vie sous des grands arbres, au loin, tout au bout – moteur, métal, et combat – Ce soir, je dévisse des bières au citron, je repense : nous autres, les gens du milieu, on avait (le) droit à rien. A peine notre nom dans la rubrique nécrophilie du journal local, baisés qu’on était.

Le 19 juillet 2010 à 12:53

Sous Les Toits

Boulevard Magenta, 7e étage, 9m² mansardés jusqu’à la raie, pas de douche, robinet d’eau froide et chiottes sur le palier, 400 euros par mois. Si le soleil ne tape pas trop fort, jette un coup d’œil tout là-haut, dans l’arrondi de la toiture en taule, derrière chaque vasistas se planque un type en manque de tout. Toute la journée, il guette, sa petite radio à piles posée sur les genoux, il écoute les Grosses Têtes, les infos 15 fois par jour, il attend, il renifle, il tousse, il se marre, il dit merde, il roule sur son matelas, en écrase deux bonnes heures. Quant t’es pauvre, y’a pas grand-chose à branler, surtout à Paris. Marcher, s’asseoir sur un banc, lire deux, trois feuilles d’un journal, se rentrer, bouffer un cassoulet, descendre 3 litre d’un rouge dégueulasse, et basta. Tous les jours comme ça. Jusqu’à plus soif. Et rien en vue. Jamais. On était vendredi soir, mon voisin avait recouvert de merde les murs presque blancs des chiottes du palier, et la femme de ménage ne serait pas là avant mardi. J’ai cogné à sa porte. Il a ouvert en ticheurte calbute douteux. Il était raide. – Qu’est-ce tu me veux ? il a dit. – Pourquoi t’as fait ça ? j’ai demandé. – Pourquoi j’ai fait quoi ? il a dit. – Les chiottes, j’ai dit. – Si t’es pas content, c’est le même prix. Il m’a claqué la lourde à la gueule. Je suis retourné dans ma piaule en maudissant cet enfant de salaud. 30 ans qu’il vivait là, qu’il faisait la manche devant l’église de la gare de l’Est, ça lui donnait un certain pouvoir, quelques droits. J’ai ouvert une boutanche, me suis versé un verre, allumé une tige, et j’ai commencé à taper un poème à la machine à écrire histoire de passer le temps. Le temps d’être complètement raide. Le temps que tous les souvenirs bien vaseux me remontent à la surface, d’enclencher la radio. Et de chialer sur des musiques bien niaises.

Le 8 avril 2010

Comment gagner 100.000 dollars sans bouger

Je vis dans une petite rue d'East Atlanta

Une petite rue qui n’a jamais valu grand-chose. Encore moins après la crise de septembre 08. Je me souviens, sur Fox News, ils avaient annoncé la fin du monde. The end of the world, en toutes lettres sur l’écran. Rien que ça. Alors avec ma femme, on s’est installé sur les marches de devant avec de la bière et des cigarettes et l’on a commencé à regarder les mauvaises herbes grimper et bouffer les 2 maisons d’en face – les proprios venaient de se faire éjecter. Après les pillages en règle, les chiures de mouches et la pisse d’âne, des types sont arrivés dans un camion et ils ont cloué des planches aux fenêtres et aux portes d’en face. De notre côté, on faisait fondre des pilules roses dans la bière. Plus la rue se détériorait, plus la nature la bouffait, plus le prix de notre maison chutait. Comme ça pendant des mois. À perdre. Juste perdre. Et puis il s’est pointé dans le soleil qui tombait. On aurait dit John Wayne, putain ! Sauf qu’il était Canadien. Il a descendu la vitre de son chevrolet Tahoe noir, 320 chevaux. – Comment est le voisinage ? – Tranquille, j’ai dit. – Je vais acheter ces deux maisons, il a dit. – Okay, j’ai répondu. Mais il a fait mieux que ça : il les a achetées, les a remises à neuf et doublées de volume, pelouse impeccable, haie de bambous et mimosas, et puis, et puis il les a vendues ! Obama venait d’être élu et Fox News, écœuré, pariait sur un hiver rigoureux. Notre rue s’embellissait de jour en jour. Chaque matin, on se réveillait, et chaque matin, on gagnait. En quelques mois, la valeur de notre maison fit un bond de 100 000 dollars. Comme ça, sans bouger. Alors avec ma femme, on s’est installé sur les marches de devant avec de la bière et des cigarettes et l’on a commencé à regarder les Corvettes passer au ralenti.

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