Voici "voilà"
Je ne sais pas si vous avez
remarqué mais s’il est un mot qui envahit notre existence, un mot anodin qui,
comme le sparadrap au bout du doigt, ne nous lâche plus, c’est bien lui. Alors
voilà. A la terrasse d’un café, lors d’un dîner entre amis, à la télévision
comme à la radio, « voilà » se mêle à nos conversations, s’incruste à
notre table, se pose sur notre épaule sans qu’on ait rien demandé. Du moins en
apparence. Car voilà : comme la pollution nous intoxique
lentement mais sûrement, le mot « voilà » nous est devenu
indispensable. « Voilà » crée du liant là où les liens se distendent
(«…voilà, c’est ce que veut exprimer cette question, oui voilà…») ;
remplit les vides là où notre phrase impuissante méritait le plein («…là,
j’ai vraiment eu l’impression que…enfin voilà… ») ; et conclut par un petit rot sans appel, en
place du terme tant attendu par notre interlocuteur qui, finalement, se
contentera de si peu («…ce n’est pas comme si, je…bon,
voilà. »). « Voilà » est un
mot-coucou, un de ces parasites qui prennent de la place et finissent par nous
étouffer ; un mot creux qui remplit les grands vides et brouille
l’hypothétique suspens de nos conversations paresseuses. « Voilà »
est ce mot faussement dandy, répétitif jusqu’à épuisement du
sens, ce mot solitaire qui ne peut se passer de nous et qui, pour finir, passe
inaperçu en étant tout le temps là. Echo perpétuel à nos incertitudes, petit
pet en rafale sur la toile cirée de nos conversations illusoires, bien à l’aise
dans son époque, le voici, c’est « voilà ».