Dans mon rêve cette nuit je vous voyais Lisa,
resplendissante en robe du soir rouge de Chine. Vous montiez les marches
à Cannes, tenant la main d'un jeune garçon en smoking, votre fils. Vous
veniez présenter votre premier long métrage, en lice pour la palme d'or
2011. Vous aviez tenu tête à vos producteurs et distributeurs en
imposant sur l'affiche, le titre du film en mandarin ! La jeune actrice
qui incarnait à l'écran votre Lucette-Lulu-Lu-Lully-Lili de treize à
dix-huit ans, cachait son joli minois derrière un éventail promotionnel
décoré des fameux sept idéogrammes dont la signification allait être
révélée au moment du générique.
C'était un joli rêve. Vous ne monterez jamais les marches à Cannes, Lisa.
C'est ce diable de
Nabe qui m'a appris dans une seule ligne, à la fois, votre existence, et votre disparition volontaire et tragique à l'été 2007.
Alors
j'ai lu vos livres, enfin pas tous, pas encore. Il y en a beaucoup.
J'ai lu quatre romans, un essai, une nouvelle, un livre pour enfants.
Vous m’avez intriguée, étonnée. Je vous ai regardée, écoutée, admirée,
aimée. Malgré votre jeunesse à jamais, vous laissez une œuvre singulière
et magnifique, cohérente, comme achevée et ouverte à la fois.
Vous avez trente ans ou à peine plus lorsque vous écrivez
Pékin est mon jardin.
C’est justement celui-là que vous avez écrit au Japon, non ? A Kyoto ?
Décidément c’est un peu comme au collège quand vous récitiez des poèmes
au cours de gym, et transcriviez un morceau pour flûte pendant un devoir
sur table de français.
Ce roman publié en 2003 chez Actes Sud
est un tour de force poignant par lequel vous transformez l'histoire
banale mais terrible d'une toute jeune fille trop sensible abandonnée
par son papa, en fantaisie asiatique cruelle, en conte pour adultes,
farfelu et poétique, à l'exact opposé de la mièvrerie pleurnicharde. Et
pourtant...
Dans un entretien radiophonique, vous avez raconté
votre vrai premier voyage à Pékin. Vous aviez dix-huit ans, Lisa, tout
comme votre héroïne de
Pékin est mon jardin lorsqu'elle
s'envole pour la Chine à la fin du roman. Vous disiez au journaliste la
longue attente de ce moment-là, votre impatience, les efforts pour vous y
préparer le plus sérieusement possible, et puis à peine arrivée là-bas,
la catastrophe : on vous annonce la mort de votre père à Paris, dans
des circonstances dramatiques. Votre retour, une enquête pénible et sans
résultats. On ne retrouvera jamais les meurtriers.
Dans
Pékin,
il y a la disparition volontaire d'un père, des énigmes à résoudre, un
prince charmant chinois, une clef à trouver pour ouvrir un coffre à
secrets, une éducation sentimentale et sexuelle surprenante avec pour
décor l'arrière-cour d'une boutique de chinoiseries dans le treizième
arrondissement de Paris. Il y a des rires, des fous-rire, et des larmes.
Il y a une professeur de français pas comme les autres (Jeanne H. à qui
vous dédiez votre livre), et une maman aimante et très attentionnée à
sa manière. Mais il y a aussi, dans le livre et peut-être dans la vie,
la chute mortelle d'un garçon aimé depuis un balcon voisin, la
précocité, l’anorexie mentale, l’attirance pour le vide, le besoin
d’écrire pour vivre.
Lisa, pardon pour cette lettre indiscrète. On est indiscret quand on prétend vouloir comprendre l’incompréhensible.
A vous relire, toujours, chère Lisa