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Gilles Boulan


(31 articles)

Né en 1950 à Deauville, Gilles Boulan vit, travaille et écrit à Caen et dans sa région. Passionné par les sciences de la nature, il effectue d’abord des études supérieures scientifiques (doctorat de paléontologie des vertébrés ) avant de consacrer l’essentiel de ses activités à l’écriture et au théâtre. 

Il est l’auteur et l’adaptateur de nombreux textes pour le théâtre dont la plupart ont été portés à la scène ou édités (en particulier chez Lansman) 

Depuis l’été 95, il anime avec René Paréja et la compagnie Nord Ouest Théâtre, le projet de La Famille Magnifique, théâtre itinérant sur un camion pour lequel il écrit plus d’une trentaine de courtes pièces. Nombreuses représentations sur l’ensemble de la Normandie, dans plusieurs régions de France ainsi qu’en Belgique, en Angleterre, en Tunisie, au Quebec et en Algérie.

Collaborateur régulier du Panta Théâtre à Caen, il y organise des soirées lectures et des rencontres avec des écrivains de théâtre. Il y anime également le Comité de lecture et le Prix Godot des lycéens et des collégiens en partenariat avec le Rectorat de Caen

Cinq de ses pièces ont fait l’objet d’une création radiophonique sur France Culture notamment dans le cadre du Nouveau Repertoire Dramatique de Lucien Attoun.

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Le fémur de Guillaume


Histoires d'os 31
Guillaume le Conquérant, roi d’Angleterre et duc de Normandie, vient de mourir. Tous ses compagnons d’armes et les dignitaires du royaume sont réunis en l’Abbatiale Saint Etienne de Caen pour une cérémonie funéraire empreinte de gravité. Quand une voix s’élève du fond de la nef : celle d’un homme courroucé. Ancien propriétaire du terrain sur lequel a été édifiée l’église, il prétend que la terre ne lui a pas été payée et il réclame son dû, menaçant de s’opposer à ce que le cadavre royal y soit enseveli. Embarras de l’assistance qui se cotise, racle ses fonds de poche pour régler au plus vite le litige.   Mais le roi d’Angleterre que l’on porte en terre ce jour-là, n’est plus le fringant jeune homme qui a livré bataille à Hastings, plus de vingt ans auparavant. C’est un vieillard obèse dont le l’embonpoint est à l’étroit dans le sarcophage royal. Un corps dont la fermentation a déjà commencé et qui selon une légende tenace, s’éventre pendant la messe, produisant de violentes nuisances olfactives.   Pourtant, les aventures post mortem du duc-roi ne se limitent à ces deux incidents assez spectaculaires. Sa tombe va faire l’objet d’une profanation durant les guerres de religion et ses ossements seront dispersés par des pillards mal intentionnés. Aujourd’hui, il ne reste plus qu’un fémur de Guillaume. Un os de belle prestance qui en dépit de sa grande taille, ne risque pas de manquer de place au fond de cette sépulture normande qui semblait ne pas vouloir de lui.

Bande de zouaves, faites des fouilles, pas la guerre !


Histoires d'os 9
Lors de l'expédition franco-anglaise des Dardanelles, plusieurs unités d'infanterie de la fameuse Armée d'Orient débarquèrent à Thessalonique et des régiments de zouaves furent expédiés dans les ravins de la campagne macédonienne pour y aménager des ouvrages de défense. Ces travaux de terrassement dont on ne critiquera pas l'intérêt défensif eurent un résultat inédit que n'avaient pas envisagé les stratèges de l'état major. Celui de mettre à jour une importante quantité d'ossements appartenant à des girafes, des antilopes et autres petits chevaux fossiles datant du Pliocène.
Cette remarquable découverte aurait pu échapper à la sagacité de ses inventeurs à culotte bouffante si l'un des officiers qui commandaient le détachement n'avait été paléontologue avant son incorporation. Il s'appelait Camille Arambourg et possédait un rare talent pour convaincre ses supérieurs d’affecter une partie des troupes au service de la cause scientifique.
Une importante collection de fossiles fut ainsi recueillie par une compagnie de zouaves, lesquels abandonnèrent durant quelques semaines leur baïonnette et leur fusil Chassepot afin de se consacrer à une activité beaucoup moins belliqueuse. Ces gisements de Macédoine conservent le souvenir de leur participation aux fouilles et aujourd’hui encore, des sites fossilifères demeurent appelés Ravin des Zouaves.

Le doigt dans l'os


Histoires d'os 26
Etabli à Glen Rose dans l’état du Texas, le Musée de l’Evidence de la Création est un établissement dont le but avoué est de rassembler et d’exposer les preuves matérielles de la création divine, preuves susceptibles d’en finir avec la théorie impie de l’évolution des espèces.   C’est ainsi que ce musée réunit une impressionnante collection d’objets insolites et de précieuses raretés attestant la présence de l’homme sur terre depuis des temps immémoriaux. Ainsi ce marteau fossile datant de l’époque crétacée et qui n’a pas encore rouillé depuis sa découverte aux environs de Londres en 1934. Ainsi cette botte fossilisée provenant du Jurassique et dont le cuir possède encore l’éclat ciré du neuf. Ainsi ces traces de semelles déposées sur une dalle archéozoïque ou encore cette empreinte de pied humain déposée dans le lit de la rivière Paluxi, juste à côté de celles de trois orteils d’Acrocanthosaure, sympathique dinosaure dont on ignore si son voisin  le promenait en laisse.   Mais le clou de ce musée demeure un doigt humain fossile, datant également du lointain Crétacé. Un doigt dont même les parties molles ont été miraculeusement conservées et qui se dresse fièrement depuis deux cents millions d’années dans le but d’exprimer son profond désaccord avec la théorie des évolutionnistes. Une seule question demeure : où sont passés les quatre autres doigts ?

Les étranges animaux du plâtre


Histoires d'os 23
A Montmartre dont le nom évoque aujourd’hui une toute autre vocation, l’exploitation des carrières de gypse pour la fabrication du plâtre a été, durant plusieurs siècles, une activité florissante à l’origine d’un vieux dicton typiquement montmartrois: Il y a bien plus de Montmartre dans Paris que de Paris dans Montmartre. Une industrie dont on oublie qu’elle contribuait alors à faire tourner les ailes des moulins (qu’ils soient rouges ou d’une toute autre couleur) et dont les revenus justifiaient l’existence d’une commune indépendante. Laquelle s’en souviendrait en 1870.   Mais cette exploitation ancienne devait également avoir des conséquences inattendues sur l’histoire et la promotion d’une science débutante : la paléontologie. C’est en effet dans le gypse des carrières de Montmartre que Georges Cuvier mit à l’épreuve sa méthode de l’anatomie comparée et qu’il identifia le squelette fossile d’une sarigue, petit carnivore marsupial connu en Amérique grâce à un proche cousin baptisé opossum.   Un marsupial à Paris, comme dans le bush australien ! L’audacieuse conclusion du célèbre naturaliste avait de quoi surprendre plus d’un esprit perplexe. Elle obligeait à réviser quelques images obligées concernant le climat montmartrois. Elle apportait surtout la preuve qu’avant le chat tigré de gouttière et le piaf parisien, des faunes très différentes avaient jadis vécu sur la Butte. Qui n’était pas encore une butte, mais une lagune tropicale.

Rescapés du déluge


Histoires d'os 20
« Dieu créa le monde en six jours ». On connaît l’argument des créationnistes, il n’a pas changé depuis Mathusalem. Et sans prétendre se lancer dans une vaine polémique, on imagine difficilement comment notre bonne vieille terre, âgée de quelques milliers d’années, pourrait avoir porté des espèces disparues depuis des millions d’années.   Avant que des naturalistes ne décrivent et ne replacent dans l’ordre naturel ces formes vivantes d’un autre temps, avant qu’ils mettent en évidence le principe général de leur transformation et de leur évolution, ces créatures inconnues passaient le plus souvent pour des regrets du Créateur, inévitables ratés d’un projet ambitieux nécessitant quelques retouches. Bref, des monstres antédiluviens dont le sort n’avait pas lieu de susciter la sympathie ni même la considération.   Néanmoins, ils intéressaient, ils faisaient parler d’eux et provoquaient des réactions assez inattendues. Ainsi en 1788, on avait découvert un squelette inconnu dans la lointaine Patagonie. Celui d’un animal étrange, fossile de très grande taille que le Vice Roi de Buenos-Aires avait expédié à Madrid, le jugeant digne d’y figurer au sein des collections royales. Ce Paresseux géant (appelé plus tard Mégathérium) engendra dans la capitale espagnole, un tel mouvement de curiosité que le roi Charles III donna ordre d’en rapporter un spécimen vivant.   Sans doute supposait-il que l’animal avait pu s’embarquer, passager clandestin sur l’Arche de Noé ?

Lucy et les Beatles


Histoires d'os 17
Au pavillon de l’Observatoire de Meudon, elle repose dans une vitrine comme dans un cercueil de verre. Depuis trois millions d’années, Blanche-Neige réduite à un squelette bruni par le soleil d’une vallée d’Ethiopie, elle attendait qu’un prince charmant vienne la ressusciter et lui offrir une seconde vie sous les feux de l’actualité. Aujourd’hui, elle est devenue une star. Les scientifiques du monde entier se pressent à son chevet, pour admirer ses pauvres restes et les imaginer en chair.

Le soir dans leur campement, après une chaude journée de fouilles, ses princes charmants buvaient une bière en écoutant un peu de musique : les Beatles très souvent. Notamment, Lucy in the sky with diamonds. En souvenir des moments de détente que leur prodiguait cette chanson fredonnée dans la nuit, ils attribuèrent son nom à leur précieuse découverte.

Le petit australopithèque de sexe féminin qui se déplaçait dans la savane, debout sur ses deux pattes arrière, ne partage sans doute pas grand-chose avec la jolie fille aux yeux de kaléidoscope ni avec ses images hallucinées de cieux de marmelade mais elle porte crânement son prénom. Et ce nom lui convient si bien qu’on n’ose imaginer que ses parrains paléontologues, amateurs de musique anglaise auraient pu écouter Angie des Rolling Stones ou même Lady d’Arbanville de Cat Stevens.

Un dinosaure à déclarer


Histoires d'Os 14
Sous son képi autoritaire, le douanier italien ne voulait rien entendre. Il venait de contrôler la cargaison du véhicule et les explications savantes du jeune homme qui la transportait, ne faisaient que l’agacer. Ces caisses contenaient un squelette. Un cadavre d’animal auquel ce prétentieux prétendait naïvement faire franchir la frontière, au mépris des règles d’hygiène et des obligations douanières. L’homme avait beau lui expliquer dans son verbiage entortillé qu’il s’agissait d’un dinosaure, mort depuis des millions d’années et qu’on l’attendait à Venise pour l’exposer, très légalement, dans le nouveau Muséum, le zélé fonctionnaire demeurait intraitable. Il voulait bien admettre les raisons scientifiques du chercheur de fossiles et ne pas trop insister sur l’aspect sanitaire ni sur l’aspect moral d’une telle opération (ce n’était pas de son ressort) mais il devait aussi accomplir son devoir douanier. Dans la mesure où ce squelette était comme il l’avait compris, un objet de collection, il devait bien avoir un prix, une valeur à mentionner sur la déclaration afin que l’administration puisse calculer ses droits. Alors, c’était au tour du jeune homme arrogant de se montrer embarrassé. Et c’est ainsi qu’une équipe d’experts (juristes et paléontologues) fut dépêchée depuis Paris pour tenter d’apprécier le prix du kilo de dinosaure, une marchandise inestimable qu’aucun consommateur transalpin n’aurait songé à importer.

La dent dure de Saint-Christophe


Histoires d'Os 30
Selon une légende tenace, Saint-Christophe était un colosse, un de ces géants familiers qui abondent dans la littérature religieuse médiévale. Il fallait, en effet, être doté d’une robuste constitution et d’une force sans commune mesure pour se charger de l’Enfant Roi, lourd de tous les espoirs des hommes et pour l’aider à traverser le fleuve impétueux de leurs fautes.   Réprouvé, le passeur chananéen (devenu par la suite Christophe : celui qui porte le Christ) était donc un homme d’une taille exceptionnelle et d’une allure assez terrible. Susceptible en tout cas de provoquer, dès le premier regard, la soudaine conversion de Nicée et d’Aquilinie les deux prostituées tentatrices dépêchées par le roi de Lycie au fond de sa cellule.   Mais au delà de la légende, les preuves de son gigantisme se matérialisaient surtout en deux précieuses reliques conservées, pour l’une, à Valence et pour l’autre à Munich. Il s’agissait ici, d’une molaire du géant et là, d’un de ses énormes ossements. Plus tard, il s’avéra que ces restes sanctifiés n’étaient qu’une molaire de mammouth et une vertèbre d’éléphant. Le saint patron des voyageurs et des automobilistes était-il aussi celui des cornacs ?

Le petit homme à la tête grosse comme une pomme


Histoires d'os 28
Découvert non loin d'Erfoud au Maroc, ce crâne est une anomalie paléontologique de la famille du Canada Dry. Crâne sphérique, mâchoire courte, trente-deux dents impeccablement alignées, trou occipital centré... il présente toutes les caractéristiques qui permettraient de le ranger, sans la plus mince hésitation, dans la lignée de nos ancêtres et le désigner comme un homme. Un homme du genre Homo, attention ! Pas un de ces avatars simiesques qu’on déniche en grande quantité dans les vallées d'Afrique de l'Est !   Toutefois, certains détails du crâne permettent d'entretenir une légitime suspicion. Ne serait-ce que sa taille ! Laquelle ne dépasse guère les dimensions de celle d'une pomme ! Mais il y a également son âge extravagant. Cet improbable fossile, cet ancêtre microcéphale de notre pensante espèce humaine  a été déniché dans un site mondialement célèbre pour son gisement de trilobites et autres animaux marins du Paléozoïque. En un mot, il n'aurait pas moins de trois cent soixante millions d'années. Environ cent fois l'âge de Lucy et des autres hominidés attestés, répertoriés sur la planète.   Proprement incroyable ! Et pour le moins aussi suspect que son état de conservation un peu trop idéal. A moins de considérer que les premiers locataires humains de notre bonne vieille terre étaient des lilliputiens et qu'ils vivaient debout sous l'eau, sans aucun équipement de plongée, bien avant l'ère des dinosaures et des impostures scientifiques.

La cabane en os du Wyoming


Histoires d'os 25
La découverte de gisements fossilifères est le plus souvent affaire de patientes prospections et de méthodes éprouvées. Plus rarement de hasard et de détermination. A l’occasion, elle peut résulter d’observations originales et qui n’ont rien à voir avec la demarche scientifique.

C’est ainsi qu’en 1898, des paléontologues en campagne remarquèrent sur une colline du Wyoming, un modeste refuge agricole qu’un berger avait édifiée. La dite cabane était sans doute d’un confort relatif et d’une conception rustique qui n’inspiraient que peu l’envie d’y passer un week-end. Si ce n’est que son constructeur, à la recherche de matériaux pour étayer ses soubassements, n’avait eu l’idée surprenante d’utiliser des ossements de dinosaures récoltés dans les environs.

Cette sommaire installation devait beaucoup intéresser nos chercheurs d’os professionnels. Elle serait à l’origine d’un important gisement qui fournira au Muséum d’Histoire Naturelle de New York une bonne cinquantaine de squelettes de reptiles jurassiques (Diplodocus, Apatosaures et autres Stégosaures...) En hommage à cet anonyme berger, architecte paléontologue malgré lui, le site a conservé le nom de Bone Cabin Quarry : carrière de la cabane en os. Rien à voir avec Hensel et Gretel !

Dragons volent !


Histoires d'os 22
Les os et les dents de dragons figurent parmi les ingrédients traditionnels les plus recherchés de la pharmacopée chinoise. On peut les acquérir, sans la moindre ordonnance, dans la plupart des officines de la communauté en Chine comme dans les nombreuses china towns des grandes cités de la planète. Ce sont pour la plupart des restes de mammifères fossiles (mastodontes, antilopes ou chevaux à trois doigts...) que les paysans récoltent au fond de cavités karstiques durant les saisons difficiles où ils ne peuvent cultiver les champs.   Cette exploitation du fossile à des fins médicales remontent à des époques lointaines, comme l’atteste un livre de Chang Qu qui mentionne la découverte d’os de dragons dans le comté de Wucheng. Selon cet éminent historien du quatrième siècle avant JC, les dragons en question auraient d’abord cherché à s’envoler de la montagne où ils résidaient depuis toujours. Mais la porte du ciel s’étant trouvé bloquée par quelque hostile portier céleste, ils se seraient ravisés, essayant de dénicher dans les cavités souterraines une autre voie possible afin de disparaître de la surface de notre planète   Cette vision légendaire explique le fait qu’on ne trouve plus de dragons vivants sur la terre. On ne les trouve plus qu’en pharmacie. Ou sur les rochers de Komodo où ils ne volent qu’assez rarement.  

Les chevaux du tonnerre


Histoires d'os 19
Après de fortes pluies, dans les sédiments tertiaires du Sud Dakota et du Nebraska, l’érosion faisait apparaître des ossements de grande taille appartenant à un mammifère de l’Oligocène, proche cousin du tapir et du rhinocéros. Les Sioux qui fréquentaient ces Mauvaises terres arides traversées de ravins, connaissaient l’existence de cet animal fossile doté de deux cornes sur le museau et entretenaient à son égard un authentique respect. Pour ne pas dire une vénération. Selon leurs mythes, ces animaux n’étaient rien d’autre que les chevaux du tonnerre, les montures des esprits guerriers. Lors de violents orages, ils tombaient en horde du ciel pour chasser les bisons et pour les tuer à coups de sabot. Le vacarme du tonnerre était le bruit de leur galop, de leur course éperdue à travers les grandes plaines invisibles des légendes. La légende en question explique avec une poésie non dénuée de pertinence, la mise à jour spectaculaire du fossile exhumé sur leurs terrains de chasse. En hommage aux croyances indiennes, un paléontologue avisé lui attribua le nom de Brontothérium, autrement dit de bête tonnerre.

Réquisition d'un Mosasaure


Histoires d'os 16
Découvert à Maastricht en 1770, le Mosasaure, « Grand lézard de la Meuse », devait susciter de nombreuses convoitises en dépit de son aspect assez peu sympathique et de ses redoutables mâchoires. Racheté par le docteur Hoffman, un chirurgien local, il faisait d’emblée l’objet d’un litige entre son acquéreur et un certain chanoine Godding, propriétaire du terrain où les mineurs l’avaient exhumé. Ce dernier, se référant à un ancien droit féodal, réclamait devant les tribunaux la propriété du fossile et finissait par l’obtenir. Une bonne vingtaine d’années plus tard, les armées révolutionnaires françaises faisaient le siège de Maastricht et bombardaient le fort Saint Pierre à peu de distance de la maison où le chanoine gardait son trésor en lieu sûr. Ayant eu vent de son existence et conscient de l’intérêt que le monstre antédiluvien pouvait représenter aux yeux de la jeune République, un élu du peuple proposa une récompense de 600 bouteilles de vin à qui le dénicherait et le rapporterait. L’offre était alléchante. Il ne fallut pas vingt-quatre heures avant qu’une bande de grenadiers ne mettent la main sur l’animal. Ramené manu militari à Paris, le fossile réquisitionné comme un butin de guerre  bénéficiait d’une place d’honneur au Muséum d’Histoire Naturelle, ainsi que du titre prestigieux de Patrimoine national. Il y demeura jusqu’en 2008 avant d’être restitué au Musée de Maastricht où il sourit de toutes ses dents aussi aigues que des poignards.

Espoir de vie


Histoires d'Os 13
Et voici le trouble-fête ! Découvert dans le désert tchadien, Toumaï est actuellement considéré comme le premier hominidé connu, juste après la rupture génétique entre les deux lignées cousines des hommes et des chimpanzés. Avec ses 7 millions d’années, il dame le pion à Miss Lucy et tous ces jeunots d’australopithèques jusqu’alors retrouvés en Afrique orientale (près de 3000 au total quand même !). Car bien plus que son âge, c’est l’emplacement de la découverte de Toumaï qui contrarie la belle vision que les paléontologues se faisaient de l’origine des hommes. Celle d’une  consensuelle East Side Story dont l’intrigue principale se serait déroulée à l’est du grand Rift, (un brutal changement climatique provoquant le recul de la forêt tropicale au profit d’une savane beaucoup moins adaptée à des espèces arboricoles.) Qu’importe ! Il fallait bien admettre que les théories les plus flatteuses supportent des exceptions. Le petit singe tchadien faisait irruption dans la famille et il convenait de l’accueillir comme les autres lointains cousins de Tanzanie ou du Kenya. Il convenait également de méditer sur le sens de ce curieux prénom dont l’avait gratifié le Président de la république tchadienne. Toumaï, autrement dit Espoir de vie, est un terme de la langue gorane qui désigne les enfants nés juste avant la saison sèche. Des enfants qui, de ce fait, ont des chances de survie beaucoup plus limitées. On imagine difficilement quel nom lui aurait attribué notre propre président si le facétieux hominidé avait été retrouvé dans nos campagnes françaises.

Les Girafes du Roi Léopold


Histoires d'os 29
La découverte du célèbre gisement d’ignanodons de Bernissart devait donner lieu à une fructueuse campagne de fouilles dans ce petit village du bassin houiller du Hainaut. Au total, près d’une trentaine de squelettes de dinosaures furent extraits de la veine argileuse où ils reposaient depuis 125 millions d’années avant d’être remontés dans une église désaffectée, reconvertie en atelier de reconstruction reptilenne.   Le Roi Léopold II eut l’occasion d’admirer ces fossiles remarquables pour lesquels il fit édifier une aile nouvelle au Muséum des sciences naturelles de Belgique. Et l’étrange ressemblance de ces créatures d’un autre âge dressées sur leurs armatures métalliques, avec des animaux vivants croisés au Congo belge lors de ses visites coloniales devait interpeller sa souveraine perspicacité. Au point qu’il fit part de ses réflexions à Louis Dollo, l’architecte de leur remontage osseux : « Je vais vous dire ce que j'en pense... Si c'est une sottise, vous l'oublierez... Car ce n'est pas mon métier de m'occuper de ces sortes de questions et j'estime que chacun doit se confiner dans le domaine de sa spécialité. Je crois que les iguanodons étaient des sortes de girafes ».    Le paléontologue n’eut pas l’insolence de répliquer au Monarque qu’il ferait mieux, en effet, de se confiner dans son domaine. Il se contenta de lui répondre : « Oui Sire, mais des girafes reptiliennes car c'étaient des animaux écailleux comme le sont habituellement les reptiles et non pas des animaux velus, comme le sont ordinairement les mammifères. » L’explication avait le mérite de respecter l’étiquette à défaut de respecter l’orthodoxie zoologique et les iguanodons ne furent pas offensés de cette extravagance royale.

Les crapaudines


Histoires d'os 27
Trouvées en abondance dans les faluns de Touraine, les crapaudines sont considérées comme une pierre précieuse de peu de valeur. De couleur noire ou vaguement brune, elles sont utilisées en joaillerie sous le nom dœil de serpent ou dœil doiseau.   Loin de cette vocation futile, les sorciers et autres guérisseurs tenaient ces fameuses crapaudines pour des concrétions organiques formées dans la tête des crapauds et leur prêtaient le pouvoir de soigner les empoisonnements et les troubles de l’épilepsie. Pour qu’elles soient efficaces, il fallait néanmoins respecter un certain protocole : elles devaient être crachées par un vieux mâle crapaud qu’on avait préalablement stimulé à l’aide d’un chiffon rouge.   Cette singulière corrida ne manque pas de pittoresque. Mais on doit à la vérité de rappeler que les crapaudines n’ont rien à voir avec le paisible batracien malgré ses incroyables capacités de métamorphose princière. Elles ne sont que les dents de différentes dorades fossiles, animaux disparus depuis plusieurs millions d’années et assez peu sensibles à l’agitation d’un chiffon.

L'Homme témoin du déluge


Histoires d'os 24
Johan Jacob Scheuchzer, naturaliste et médecin suisse du XVIIIe siècle, s’efforçait de concilier ses croyances religieuses et ses travaux scientifiques. En 1725, il crut parvenir à ses fins en décrivant un squelette qu’il identifia comme les restes d’un être humain victime du Déluge.   Le dit squelette mesurait environ un mètre de longueur et il semblait pourvu d’un encéphale volumineux bien que violemment écrasé par la fureur des eaux. N’écoutant que sa conviction, Scheuchzer lui attribua le nom d’Homo diluvii testis : homme témoin du déluge. Un témoin susceptible d’inspirer aux pécheurs effroi et repentir.   Mais cette identification pour le moins hasardeuse ne devait pas convaincre les autres naturalistes qui y reconnurent, tour à tour, les restes fossiles d’un poisson-chat ou ceux d’un grand reptile avant qu’en 1812, le grand Georges Cuvier n’y reconnaisse le squelette d’une salamandre géante, mettant un terme décisif à cette preuve discutable du mythe biblique de la Genèse et de l’Arche de Noé.   Autre genre, autre appellation scientifique : Homo diluvii testis se voyait dépossédé de son nom usurpé. Il devenait Andrias scheuchzeri, un simple Batracien comme la grenouille ou crapaud jaloux de la taille du bœuf. En grec, Andrias signifie à limage de lhomme et notre mauvaise foi de mécréant en conclut hâtivement que si Dieu a créé l’homme à son image, il a aussi créé la salamandre à l’image de l’homme.  

Balzac et le Baron Cerveau


Histoires d'os 21
« Cuvier nest-il pas le plus grand poète de notre siècle ? Lord Byron a bien reproduit par des mots quelques agitations morales ; mais notre immortel naturaliste a reconstruit des mondes avec des os blanchis, a rebâti comme Cadmos des cités avec des dents, a repeuplé mille forêts de tous les mystères de la zoologie avec quelques fragments de houille, a retrouvé des populations de géants dans le pied dun mammouth ».   En 1831, Balzac écrivait ces propos élogieux dans La peau de chagrin et son intérêt pour la nouvelle science paléontologique et les pionniers de son époque ne devait jamais se démentir même si quelques années plus tard, il devait se détourner de cette ancienne admiration et tourner en ridicule son grand poéte d’hier. Dans sa nouvelle satirique "Guide-âne à l’usage des animaux qui veulent parvenir aux honneurs", il l’affublait ainsi du titre de Baron Cerveau et le traitait dhabile faiseur de nomenclatures.   Pourtant, il ne faut pas imaginer que l’auteur de La Comédie Humaine avait soudain sombré dans une inexplicable versatilité. Très instruit de la querelle qui opposait Georges Cuvier, ténor de la science officielle, chef de file des anti-transformistes et Geoffroy Saint Hilaire sur la question de l’unicité du plan organique animal, il avait fait le choix de prendre le parti de ce dernier. Et c’est avec un égal enthousiasme qu’il écrivait à son propos: « La proclamation et le soutien de ce système, en harmonie d'ailleurs avec les idées que nous nous faisons de la puissance divine, sera l'éternel honneur de Geoffroy Saint-Hilaire, le vainqueur de Cuvier sur ce point de la haute science, et dont le triomphe a été salué par le dernier article qu'écrivit le grand Goethe.»   Cuvier et Saint Hilaire : Lord Byron contre Goethe ?

Pique-nique avec hippopotame sur le chemin de Compostelle.


Histoires d'os 18
Au siècle des Lumières, Voltaire passait pour un homme éclairé. Il l’était, sans nul doute, en matière de philosophie et de littérature. Il l’était beaucoup moins dans le domaine de la paléontologie, science qui n’existait pas encore. Ayant eu connaissance qu’on avait découvert dans une gravière d’Etampes, des ossements d’hippopotames associés à des bois de rennes, le caustique philosophe ironisait avec dédain sur le fait que le Nil et la Laponie devaient autrefois se trouver entre Paris et Orléans. Avec la même malice, il allait même jusqu’à écrire que les coquillages pétrifiés qu’on ramassait parfois à plus de cent milles des rivages, étaient des restes de pique-nique abandonnés par les pèlerins sur le chemin de Compostelle. Vraisemblablement, l’homme de lettres n’en croyait pas un traître mot en dépit de son scepticisme. Il ne faisait que parodier, pour les tourner en ridicule, les interprétations fantaisistes de certains naturalistes. Au risque d’être mal compris et de susciter des réponses également sarcastiques. A l’exemple de celle de Buffon, homme de sciences éclairé, qui à son tour caricaturait les arguments du philosophe en suggérant que les fossiles auraient bien pu être transportés par de facétieux petits singes, à l’image de ceux que le diplomate La Loubère avait décrits dans la région du Cap de Bonne-Espérance. Voltaire aurait pu rétorquer (mais il ne l’a pas fait) qu’il voyait assez mal quel type de petit singe aurait pu déplacer dans le centre de la France, un lourd cadavre d’hippopotame ramassé sur le bord du Nil où, de notoriété publique, il n’y a plus de crocodiles. Pas plus qu’à Compostelle d’ailleurs !

Origine garantie


Histoires d'Os 15
Les squelettes de comparaison  font partie du matériel obligé d’un laboratoire d’anthropologie. Squelettes reconstitués pendus à des potences que les lycéens baptisent Nestor ou collections de crânes humains qui s’alignent sur des rayonnages avec leurs orbites vides, ce sont le plus souvent de vrais os sur lesquels les savants posent leur regard inquisiteur et les mâchoires de leur compas. Des préparateurs consciencieux les ont proprement nettoyés, dûment blanchis à l’eau de javel avant de les proposer dans des boutiques spécialisées, objets d’un catalogue sans autre considération morbide. Certains de ces ossements n’ont pas subi de transformations notables, d’autres sont plus sophistiqués et le savoir faire professionnel les a doté d’astucieux aménagements. C’est le cas de ces crânes humains à la mâchoire articulée et montée sur ressort dont une discrète charnière permet d’ouvrir, tel un couvercle, la calotte supérieure pour observer la boîte crânienne. Alors, on imagine l’effroi et la stupeur de l’étudiant anthropologue qui ayant débrayé le minuscule crochet de laiton, basculé avec précaution la calotte d’un crâne de petite taille (donc probablement un enfant) découvre en grosses lettres capitales tamponnées sur le pariétal, la mention authentique : Made in India. Non, ça ne s’invente pas.
 
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