Gilles Boulan

(49 articles)
Né en 1950 à Deauville, Gilles Boulan vit, travaille et écrit à Caen et dans sa région. Passionné par les sciences de la nature, il effectue d’abord des études supérieures scientifiques (doctorat de paléontologie des vertébrés ) avant de consacrer l’essentiel de ses activités à l’écriture et au théâtre. 

Il est l’auteur et l’adaptateur de nombreux textes pour le théâtre dont la plupart ont été portés à la scène ou édités (en particulier chez Lansman) 

Depuis l’été 95, il anime avec René Paréja et la compagnie Nord Ouest Théâtre, le projet de La Famille Magnifique, théâtre itinérant sur un camion pour lequel il écrit plus d’une trentaine de courtes pièces. Nombreuses représentations sur l’ensemble de la Normandie, dans plusieurs régions de France ainsi qu’en Belgique, en Angleterre, en Tunisie, au Quebec et en Algérie.

Collaborateur régulier du Panta Théâtre à Caen, il y organise des soirées lectures et des rencontres avec des écrivains de théâtre. Il y anime également le Comité de lecture et le Prix Godot des lycéens et des collégiens en partenariat avec le Rectorat de Caen

Cinq de ses pièces ont fait l’objet d’une création radiophonique sur France Culture notamment dans le cadre du Nouveau Repertoire Dramatique de Lucien Attoun.

Le 19 juin 2014 à 07:19

L'amour dure des millions d'années

Histoires d'os 49

N’en déplaise à notre versatilité moderne, ils s’aiment depuis 47 millions d’années. Une constance amoureuse que même Baucis et Philémon leur jalousent secrétement. Héros de cette intrique : neuf couples de tortues lacustres, aujourd’hui disparues vue la lenteur extravagante de leur procréation. On les a retrouvés, fossilisés en pleins ébats, sur de belles  plaques de schiste. Cas pour le moins exceptionnel d’érotisme paléontologique, tant il est vrai que la fossilisation surprend assez rarement ses victimes en pleine action. Les couples se sont formés à la surface de l’eau où le mâle, obstinément, a tenté d'enjamber la carapace glissante de sa docile partenaire. Puis, enfin parvenu à arrimer son impatience, il a aimé sa belle sans prendre la peine de dégrafer son encombrant corset d’écailles. Les amants satisfaits sont ainsi demeurés dans cette étreinte sportive, assez peu favorable à l’exercice de la nage. Lentement, ils ont coulé vers les eaux plus profondes où la mort les attendait sous forme de vapeurs toxiques. Ces amants éternels n’ont qu’assez peu de points communs avec Roméo et Juliette et il est douteux que le grand Shakespeare aurait daigné écrire le moindre vers sur leur infortune. Mais leur étreinte post mortem les rapproche des grands destins tragiques qui alimentent notre vision poétique de l'amour. Comment ne pas songer aux estampes japonaises devant cet émouvant Kamasutra zoologique ? A moins de laisser la parole à la sagesse de La Fontaine : qui veut voyager loin, ménage sa monture ? A défaut de septième ciel, la course de l’amour peut conduire au Musée. 

Le 16 mai 2013 à 08:21

Jurassique safari en Deutsch-Ostafrika

Histoires d'os 43

Dans les années 1880, à l'image de ses grands voisins français et britanniques, le tout jeune Empire germanique s'aventurait à son tour dans une ambitieuse politique coloniale. Elle devait aboutir à l'annexion de la Deutsch-Ostafrika (l'actuelle Tanzanie).  Ce processus de colonisation de l'Afrique orientale s'accompagnait évidemment d'installations de comptoirs commerciaux, de prospections minières... Mais aussi d'expéditions scientifiques. C'est ainsi qu'à partir de 1909, deux paléontologues allemands dirigèrent une série de campagnes de fouilles sur le site de Tendaguru, riche en fossiles du Jurassique. L'ampleur de ces travaux étaient à la mesure du délire colonial et de la logistique prussienne. Cinq cent ouvriers indigènes travaillaient sans relâche sur le site ce qui avait rendu nécessaire l'édification d'un village de brousse ainsi que la mise en place d'équipements collectifs concernant la gestion de l'eau, les soins hospitaliers et le stockage des découvertes. Plus de 180 tonnes de fossiles furent ainsi prélevés, transportés à dos d'homme jusqu'au port de Lindi, à environ 5 jours de marche, afin d'y être expédiés par voie maritime en Allemagne. Interrompu par la Première guerre mondiale, cet incroyable safari jurassique ne devait pas survivre aux ambitions impérialistes du deuxième Reich, défait en 1918. En revanche, une de ses découvertes les plus spectaculaires, en l'occurrence le Brachiosaurus brancai, survivrait aux bombardements de Berlin et à la chute du Troisième Reich. Ce géant herbivore se trouve toujours au Muséum, symbole d'une épopée dont il contemple le souvenir avec indifférence, du haut de sa petite tête au bout de son cou démesuré.

Le 11 mars 2013 à 10:04

Un avant-goût d'Armageddon

Histoire d'os 40

Imaginez le scénario ! Les metteurs en scène d’Hollywood l’ont cent fois exploité, souvent avec talent et avec crédibilité. Un énorme corps céleste, gros caillou sidéral de dix kilomètres de diamètre, fonce sur la terre à la vitesse vertigineuse de 50.000 km/h. La collision, inévitable, est d’une rare violence, des milliers de fois supérieure à la déflagration causée par Little boy sur la cité d’Hiroshima. L’astéroïde s’écrase sur la presqu’île du Yucatan, creuse un cratère géant de plusieurs centaines de kilomètres, provoque un ras de marée d’une magnitude incalculable et projette dans l’atmosphère une quantité impressionnante de cendres et de poussières. Un nuage compact recouvre bientôt toute la planète, la privant de lumière, la privant de chaleur et anéantissant plus de quatre-vingts pour cent des espèces marines et terrestres. Cet avant-goût d’Armageddon auquel notre peur ne voudrait croire, n’est pourtant pas une simple fiction. Cette catastrophe écologique s’est vraiment déroulée, il y a quelques 65 millions. Et une de ses conséquences les plus spectaculaires aura été, entre autres, la totale disparition du groupe des dinosaures, ces géants d’une ère disparue. En ces temps incertains de crise, on a beaucoup parlé d'une probable fin du monde et annoncé l'apocalypse avec une précision de rendez-vous chez un dentiste. Mais nul calendrier Maya (leur empire s’étendait pourtant sur la presqu’île du Yucatan) n’a informé les dinosaures de leur prochaine extinction.

Le 5 janvier 2013 à 09:53

Tribulations d'un best-seller avant sa publication

Histoires d'os 37

Best-seller incontesté de la paléontologie, Sur l’origine des espècesde Charles Darwin a mis plus de vingt ans à voir le jour. Et, paradoxalement, dans une certaine précipitation. En effet, dès 1836, date du retour de son voyage autour du monde sur le Beagle, le jeune Charles Darwin commençait déjà à élaborer sa célèbre théorie de la sélection naturelle des espèces sur la base de l’observation et de la description des faunes actuelles et fossiles, qu’il avait récoltées dans des territoires génétiquement isolés comme par exemple, l’archipel des Galápagos. A peu près à la même époque, un autre naturaliste, Alfred Wallace, formulait lui aussi l’idée d’une évolution des espèces. Cette convergence de points de vue et les conseils empressés de quelques disciples zélés devaient pousser le prudent Darwin (qui prétend-on, hésitait encore pour ne pas contrarier une épouse très croyante) à publier plus tôt que prévu son Extrait d'un essai sur l'origine des espèces. Titre jugé trop long par l'éditeur qui imposa le titre actuel. Le livre sortit en librairie le 24 novembre 1859 et les 1250 exemplaires de l’édition originale furent épuisés le jour même. Il sera réédité à six reprises entre 1859 et 1872. Pourtant, le compte-rendu officiel de la Royal Society, homologue britannique de notre Académie des sciences, conclura l’année 1859 en regrettant « une année scientifique un peu décevante, où rien de très important n'a été découvert »  

Le 14 septembre 2012 à 09:29

Les géantes de l'île

Histoires d'os 34

Difficile de l'ignorer : Rabelais, le littérateur, s'intéressait beaucoup aux géants. Mais le médecin et physiologiste qu'il était également, se montrait tout aussi curieux à l'endroit des géantes qu'on accusait d'avoir été la cause du dépeuplement de Samos. Peut-être voyait-il dans ces créatures légendaires, les cousines orientales ou les sœurs animales de son Pantagruel ? Toujours est-il qu'il leur accorda une attention particulière dans son Quart Livre : « En l'isle de Samos avant que le temple de Juno y feust basty, Euphorion escript avoir veu bestes nommées Néades à la seule voix desquelles la Terre fondoit en chasmates et en abysme... »   Bien avant cet écrit, les voyageurs de l’Antiquité ne pouvaient qu’attester l’existence de ces mystérieuses cantatrices qui provoquaient de telles catastrophes et qui terrorisaient les habitants de l’île, dans la mesure où leurs ossements jonchaient le sol de Samos. Mais à l’exception d’Euphorion, aucun autre poète n’a jamais affirmé les avoir entendu chanter. Plutarque, quant à lui, proposait une toute autre explication de la présence de ces grands os. Il y voyait les preuves matérielles du massacre des Amazones perpétré par Dionysos, le sang des malheureuses ayant définitivement imprégné la roche rouge de Samos.   Mais la réalité devait s’avérer beaucoup moins héroïque. Ni bêtes géantes susceptibles de faire trembler la terre ni guerrières massacrées lors d’une furieuse nuit d’ivresse, tous ces ossements éparpillés sur la scène de crime plutarquienne avaient appartenu à de paisibles ruminants et autres girafes du Miocène... Muettes comme toutes les girafes ? Qui d’ailleurs ne le sont pas, n’en déplaise à Prévert et aux légendes coriaces !

Le 10 mai 2012 à 08:35

Le fémur de Guillaume

Histoires d'os 31

Guillaume le Conquérant, roi d’Angleterre et duc de Normandie, vient de mourir. Tous ses compagnons d’armes et les dignitaires du royaume sont réunis en l’Abbatiale Saint Etienne de Caen pour une cérémonie funéraire empreinte de gravité. Quand une voix s’élève du fond de la nef : celle d’un homme courroucé. Ancien propriétaire du terrain sur lequel a été édifiée l’église, il prétend que la terre ne lui a pas été payée et il réclame son dû, menaçant de s’opposer à ce que le cadavre royal y soit enseveli. Embarras de l’assistance qui se cotise, racle ses fonds de poche pour régler au plus vite le litige.   Mais le roi d’Angleterre que l’on porte en terre ce jour-là, n’est plus le fringant jeune homme qui a livré bataille à Hastings, plus de vingt ans auparavant. C’est un vieillard obèse dont le l’embonpoint est à l’étroit dans le sarcophage royal. Un corps dont la fermentation a déjà commencé et qui selon une légende tenace, s’éventre pendant la messe, produisant de violentes nuisances olfactives.   Pourtant, les aventures post mortem du duc-roi ne se limitent à ces deux incidents assez spectaculaires. Sa tombe va faire l’objet d’une profanation durant les guerres de religion et ses ossements seront dispersés par des pillards mal intentionnés. Aujourd’hui, il ne reste plus qu’un fémur de Guillaume. Un os de belle prestance qui en dépit de sa grande taille, ne risque pas de manquer de place au fond de cette sépulture normande qui semblait ne pas vouloir de lui.

Le 2 février 2014 à 08:41
Le 9 octobre 2013 à 11:02

La chair dodue du dodo

Histoires d'os 45

Oiseau emblématique de l'Ile Maurice, le dronde, plus connu sous le nom de dodo, est sans conteste un des tous derniers fossiles recensés puisqu'il n'a disparu que depuis trois cents ans, victime d'une chasse intensive. En effet, lent et lourd, incapable de voler, l'oiseau apparenté à un pigeon africain constituait une proie facile pour les appétits insulaires. Jusqu'à une époque très récente, on ne connaissait le dodo que grâce à de rarissimes squelettes et surtout grâce à des illustrations de voyageurs et de naturalistes. Lesquelles le représentaient toujours comme une grasse volaille exotique dont le poids pouvait dépasser la vingtaine de kilos. Une étude effectuée sur une collection d'ossements retrouvés à Elbeuf permet de corriger cette vision abusive de l'oiseau mauricien. Il aurait été beaucoup plus svelte et plus léger que l'on ne l'a décrit jusqu'alors. Contrairement à une imagerie basée sur des individus captifs -et donc plus ou moins engrossés- le dodo n'était vraiment pas dodu et ne dépassait guère vingt livres. Ces conclusions inattendues remettent fortement en question la valeur nutritive d'un gibier qui, aux yeux de ses consommateurs, se caractérisait surtout par une chair abondante mais coriace, sans réelle saveur. C'est du moins ce que semblaient prétendre les marins hollandais qui l'avaient découvert en 1598 et l'avaient préalablement décrit sous le terme de walgvogel qui signifie littéralement : oiseau peu ragoûtant.  

Le 12 avril 2013 à 08:36

Crocodiles à la mode de Caen

Histoires d'os 42

Autrefois, bien avant l'arrivée des vaches laitières et des chevaux trotteurs, il y avait des crocodiles dans la région de Caen. A Honfleur où Georges Cuvier les avaient identifiés au  début du dix-neuvième siècle. Mais également dans les carrières de la petite ville d’Allemagne (rebaptisée Fleury-sur-Orne après la Première guerre mondiale) où Geoffroy Saint Hilaire les avait reconnus, quelques années plus tard. L’étude de ces gavials fossiles avait conduit ces deux savants à deux interprétations opposées.  Pour Geoffroy Saint Hilaire, leur ressemblance avec leurs homologues vivants du Gange plaidait en la faveur d’une parenté générique et donc d’une pensée transformiste qui s’exprimait ainsi : « Il ne répugne point à la raison que les crocodiles de l’époque actuelle puissent descendre, par une succession non interrompue, des espèces antédiluviennes. » Pour Georges Cuvier, génie éclairé mais tenant du fixisme, ces animaux étaient génériquement différents de leurs homologues indiens. Au delà du cas de ces reptiles, prédateurs voraces des eaux tièdes, ce sont donc deux visions de l’évolution du monde vivant qui s’affrontèrent via les deux hommes au cours d’une célèbre polémique (dite Controverse des crocodiles de Caen) demeurée dans les annales de l’histoire scientifique française. Aujourd’hui, chacun le sait, on ne croise plus de crocodiles en liberté en Normandie. Comme d'ailleurs sur les bords du Nil. On dira donc qu’ils sont foutus. Mais ce n’est pas une raison pour ne plus en parler.

Le 17 février 2013 à 08:12

Chateaubriand, les dinosaures et le Mississipi

Histoires d?os 39

Si l’on s’en tient strictement au Verbe, à la parole divine immortalisée du Livre, la création de l’Univers, projet dont il serait stupide de sous-estimer l’ambition et l’intérêt pour l’humanité, n’aurait demandé à son artisan qu’une semaine de travail. Inclus, noblesse oblige, le jour de repos dominical. On peut s’avérer plus précis en terme de calendrier et selon l’archevêque primat d’Irlande, James Ussher, le chantier aurait débuté de lundi 23 octobre 4004 (avant JC cela va de soi) pour s’achever le samedi suivant.   Ce genre de considérations prête evidemment à sourire ! Ils sont la base du fond de commerce de la pensée créationniste avec des nuances plus subtiles auxquelles des esprits éclairés ont bien voulu souscrire.   Le grand Chateaubriand, lui-même, tentait de justifier la théorie créationniste en présentant des arguments pour le moins surprenants. Homme érudit, esprit curieux qui ne pouvait ignorer les découvertes de son époque, il expliquait que les dinosaures, les animaux fossiles, les hommes préhistoriques... « n’auraient pas réellement existé mais qu’ils seraient des artefacts disposés par Dieu pour troubler l’homme dans le jugement de son histoire, afin qu’il ne puisse pas prouver l’existence de Dieu de manière scientifique. »    Les dinosaures et les fossiles étaient donc de la même essence, de la même consistance poétique que ces singes et ces bananiers que le grand écrivain romantique prétendait avoir observés sur les rives du Mississipi, lors de son voyage en Amérique du Nord.

Le 7 décembre 2012 à 08:41

Sperme de mammouth congelé

Histoires d'os 36

Professeur de zoologie à l'université de Kagoshima, Kazufumi Goto caresse un grand rêve un peu fou : celui de ressusciter le mammouth, ce géant poilu de l'ère glaciaire.   L'idée est assez simple. Pour ne pas dire assez simpliste. Et du point de vue technique, elle peut se comparer à une procréation assistée. Il suffit d'aller dénicher dans le permafrost de Sibérie quelque bel étalon congelé, de prélever gentiment un échantillon de son sperme et d'en féconder in vitro des ovules d'éléphante. Dame nature fera le reste, si elle veut bien se montrer un tantinet coopérative et dans une bonne vingtaine de mois, les caméras du monde entier filmeront la naissance d'un adorable mammouphanteau qui fera la fierté et la gloire de son géniteur japonais.   Du point de vue génétique, le projet semble réalistes. Mammouths et éléphants sont des cousins germains d'Afrique et de Sibérie et partagent un ancêtreéteint depuis cinq millions d'années. Ils sont donc aussi proches que la jument peut l'être de l'âne ou la tigresse du lion. Et le professeur Goto n'a t-il pas réussi, il y a quelques années, de féconder une vache vivante avec du sperme de taureau mort ?   Mais déjà des esprits goguenards ricanent. Ils proclament avec suffisance qu'au terme de plus de 10 000 ans, il semble exclu de retrouver de la semence de mammouth en bon état de conservation. Il paraîtrait que le permafrost soit un médiocre congélateur comparé à l'azote liquide de nos laboratoires. Mais qu'en pense l'éventuel papa, lui qui se gèle les testicules en attendant de se reproduire ?

Le 23 juin 2012 à 08:16

Il manque toujours un chaînon manquant

Histoires d'os 33

A la suite de la publication des travaux de Darwin, l’existence d’une filiation entre les singes anthropoïdes et l’homme s’imposa au monde scientifique, idée abusivement relayée par un slogan simpliste qui a fait, depuis, son chemin : « L’homme descend du singe ». Convaincu par la théorie de l’évolution, le biologiste allemand Ernst Haeckel envisagea l’existence d’un chaînon manquant, être fossile intermédiaire entre les singes et l’homme.   Mais ce chaînon manquant faisait, précisément, défaut. Un naturaliste hollandais du nom d’Eugène Dubois se mit en tête de prouver son existence. Persuadé qu’un tel animal devait pouvoir se dénicher dans la forêt tropicale, il s’engagea en tant que médecin dans l’armée des Indes orientales et après des années de prospections infructueuses sur l’île de Sumatra, il se fit nommer à Java où il entreprit de fouiller les alluvions d’une rivière avec l’aide d’un groupe de bagnards condamnés aux travaux forcés.   A Java, la chance lui sourit enfin. Récompensant sa remarquable persévérance et son extraordinaire intuition, un fragment de mandibule, une molaire, une calotte crânienne puis un fémur prouvant l’indiscutable bipédie de son propriétaire furent découverts au fil des années. Une nouvelle espèce fossile était née, un nouveau genre humain qu’il baptisa Pithécanthropus erectus : l’homme-singe debout.   En apparence, le chaînon manquant ne faisait plus défaut. Mais à l’usage, son absence ne faisait que se dédoubler. Il manquait à présent un chaînon inconnu entre l’homme et le pithécanthrope et un second entre les singes et ce même pithécanthrope dont le précieux fémur devait plus tard se révéler être celui d’un homme moderne sans aucune parenté avec l’orang-outan présent à Sumatra.

Le 28 janvier 2013 à 08:17

Huxley, le bouledogue de Darwin

Histoires d'os 38

Naturaliste, paléontologue, philosophe, surnommé le Bouledogue de Darwin, Thomas Henry Huxley fut très vite convaincu par la théorie darwinienne de l'évolution et il encouragea vivement son auteur à publier ses travaux. Mais son soutien moral et intellectuel devait essentiellement s'exprimer lors du fameux débat d'Oxford le 30 juin 1860. Un an après la publication de Sur l'origine des espèces, ce débat à haut risque l'opposait à un adversaire redoutable. En l'occurrence l'évêque anglican Samuel Wilberforce, pitbull du créationnisme,  qui passait pour un des plus brillants orateurs de son temps.   Après quelques passes d'armes polies, la discussion très enflammée devait atteindre son point d'orgue avec une question assassine de l'homme d'église qui demanda au scientifique s'il « descendait du singe par sa grand-mère ou par son grand-père ? » Saignée d'une rare finesse accueillie dans ses rangs par des tonnerres d'applaudissements et d'éclats de rire triomphants. Mais le Bouledogue de Darwin  avait du mordant dans les crocs et sans se désunir, il répondit avec tact qu'il « préférerait descendre d'un singe plutôt que d'un homme instruit qui utilisait sa culture et son éloquence au service du préjugé et du mensonge. »   Pour habile qu'elle fût, cette réplique ne devait pas conclure l'inépuisable querelle entre les tenants du créationnisme et les partisans de l'évolutionnisme. Mais dans le meilleur des mondes qui hante notre esprit de concorde, on aimerait pouvoir demander à l'écrivain Aldous Huxley si du côté de son grand-père, il avait le sentiment de descendre d'un singe ou d'un bouledogue ?

Le 9 novembre 2012 à 08:50

Le paléontologue qui rêvait d'être roi

Histoires d'os 35

Ethnologue, paléontologue et espion, le Baron Franz Nopcsa von Felsö-Szilvàs appartenait à une vieille famille aristocratique d’origine hongroise installée en Transylvanie. Laquelle avait compté dans la galerie  de ses ancêtres, quelques notables aventuriers qui attaquèrent des diligences ou exercèrent de hautes fonctions à la cour de l’impératrice Sissi. A leur image, lui-même devait connaître une existence hors du commun, loin des violons de Mayerlink.   Parce que sa jeune sœur Ilona dénicha un jour par hasard quelques ossements de dinosaures dans le parc familial, le jeune baron Ferenc, alors âgé de 18 ans, entreprit de brillantes études de paléontologie et de géologie. On lui doit notamment la description de l’Hadrosaure, le fameux dinosaure dit à bec de canard  ainsi que la première étude de paléo-écologie, appliquée au nanisme du Magyasaurus : nain parmi les poids lourds de l’ère mésozoïque.   Mais la curiosité scientifique du savant ne s’arrêtait pas aux vieux os reptiliens,  elle devait également se pencher sur les coutumes locales de sa Transylvanie natale, justifiant la publication de plus d’une cinquantaine d’ouvrages ethnographiques abondamment illustrés de photos. En tant qu’agent secret au service de l’empire autro-hongrois, le savant baron devait également contribuer à la proclamation de l’indépendance de l’Albanie, pays dont il caressa quelques temps le grand rêve de devenir le roi.   Mais la chute de l’empire et le rattachement de la Transylvanie à la Roumanie mirent fin à ses illusions royales. Refugié à Vienne, accablé de dettes, il mit fin à ses jours en 1933, non sans avoir au préalable tiré une balle de revolver sur son secrétaire et amant. Renouant ainsi avec le romanesque et les violons de Mayerlink. 

 
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