Le rêve de Jean-Marie
Econotrucs 5
Le
cerveau est un labyrinthe brumeux dont les chemins mènent parfois au
passé : Alors qu’un ami me demandait pourquoi on ne fabriquait
pas plus de voitures électriques, je n’avais pas de réponse
précise (au contraire de lui, puisque les industriels, disait-il,
gagnent plus d’argent en polluant, et qu’ils sont prêts à tuer
nos enfants pour le pognon,). J’allais me lancer dans un laïus sur
les difficultés à imposer des produits de dernière génération
sur les marchés émergents et autres arguments entendus quelque part
et ces questions sur le développement durable m’ont rappelé un
rêve : un de ceux qui peuvent changer le monde, comme celui de
Martin Luther King, ou de Justin Bieber.
Fermez les
yeux, (mais pas trop parce que vous pourrez plus lire) et
souvenez-vous :
An
1999 après Jésus Christ : la Gauche plurielle est au pouvoir,
Nicolas Sarkozy démissionne de la direction du RPR et arrête la
politique, Dieudonné chante la tolérance avec Zebda, et la France
met la misère à tout le monde au foot. Surtout, un truc génial
fait la une des journaux, l’internet : nouveau et artisanal, avec
ses connexions aux cris stridents, ses images qui se chargeaient en
moins de deux minutes, et ses jeunes patrons de vingt ans qui
portaient des baskets et levaient des millions avec un fichier
Power-point.
A
cette époque, un patron a très bien imaginé les technologies
d’aujourd’hui. En relisant ses interviews d’alors, on se dit
que c’est un visionnaire, un génie. Ce patron, ce n’est pas
Steve Jobs, c’est Jean Marie Messier aka J2M, quarantenaire
superstar du CAC 40, qui faisait à la fois la une des Echos
et de Gala,
démentait une liaison avec Sophie Marceau un jour, et déjeunait
avec Bill Gates le lendemain. Autrement dit, un mec sacrément cool…
Les métiers historiques de Vivendi (ceux de l’ex-Générale de
Eaux) n’intéressaient pas Messier et il cherchaient à prospérer
dans un autre secteur, grâce à une idée d‘avenir : dès 1999,
Messier voulait déjà mettre l’internet sur votre téléphone,
connecter votre télévision avec votre box internet, ou vous faire
écouter de la musique sur votre téléphone.
C’est
grâce à cette idée d‘avenir (en fait une vieille idée remise
au goût du jour : la convergence numérique) que Messier a pu faire
passer Vivendi pour le futur leader mondial de l'internet mobile, et
opérer la fusion avec un des leaders de l’économie de
l’Entertainment américain, échangeant un tas d’actions Vivendi
dopées à la bulle de l’internet contre celles d’Universal (et
ses catalogues bien solides dans la musique et le cinéma). Le plus
beau est que l’action Vivendi profitait de la bulle de l’internet
alors que Vivendi était un nain
dans l’internet. Mais l’entreprise avait des parts dans la
télévision, la téléphonie mobile, les jeux vidéos, et cela
suffisait à voir l‘avenir en rose, avec un Messier qui serait
adulé comme Steve Jobs.
Le
détail gênant, c’est qu’en 1999 aucune technologie ne
permettait encore d’accomplir le miracle quotidien que vous vivez
aujourd’hui (partager en un clic des vidéos de chats qui jouent du
piano ou regarder “Le Grand Bleu” sur votre téléphone portable)
et l’on s’est aperçu rapidement que cela ne pourrait pas être
opérationnel avant plusieurs années. Dès lors, Messier a donné
véritablement l’impression qu’il nous enfumait avec ses
histoires de V-box, et son rêve s’est évaporé telles des brumes
d’alcool au petit matin d'un lendemain de fête. Quelques mois
après la fusion Vivendi Universal, on le sait, la bulle de
l’internet s‘effondrait, et Vivendi avec.
On
peut hésiter sur la morale de cette fable bien réelle : soit
Messier était un génie incompris par son époque, arrivé un peu
trop tôt, soit Messier aurait mieux fait de se renseigner auprès de
ses ingénieurs avant de raconter n’importe quoi… Sans doute
s’est-il renseigné, d’ailleurs, auprès d’ingénieurs qui lui
ont répondu à peu près «J2M c’est trop de la bombe ton idée,
mais là c’est super chaud, rapport au timing, à la bande
passante, tout ça…» (oui parce qu’à l‘époque chez Vivendi
on était jeune et cool). Mais AOL venait de fusionner avec Time
Warner et pour Messier, il fallait bouger vite,
quitte à être obligé de mentir un
peu, et à se montrer « créatif », d’un point de vue
comptable.
Aujourd’hui,
Veolia (les métiers de la Générale des eaux) d’une part, et
Universal d’autre part, existent toujours, mais séparément. Et
le rêve de Messier a été porté et accompli par d'autres : la
preuve, vous pouvez « liker » mon article sur Facebook.
J2M est lui redevenu le petit banquier d’affaire discret et coincé
qu’il fut jadis.
Cette
petite histoire nous rappelle les difficultés qu’il y a pour un
industriel à prendre certains virages technologiques. S’il les
prend trop vite il peut se retrouver dans le mur, s’il les prend
trop lentement il peut se faire doubler par tout le monde. Messier
n’était pas un industriel, mais un banquier, Ceci explique
peut-être cela.