Aujourd’hui, c’est la Toussaint alors j’arpente les allées
du cimetière, à la recherche sans doute d’une illumination, d’une révélation au
sujet de ma destinée, de mon identité, ou plus basiquement - vu le lieu et le
contexte -, de ma propre mort à venir. Je rassure l’auditeur, quand je dis
« à venir », je ne veux pas dire que je vais mourir sous ses yeux
d’ici à la fin de cette histoire, c’est plutôt une façon de dire que
de
toutes les façons je vais bien finir par y
passer un jour ou l’autre, et que marcher sous la pluie dans un cimetière est
toujours l’occasion d’y repenser un petit peu. Bref. Ce petit cimetière est
donc la réponse à toutes les questions, il est LA réponse :
tout ce
qui est ne sera plus.
Un homme au profil noir et au nez saillant jaillit soudain
dans un contre jour immonde. C’est le curé qui sort de sa grosse bagnole, une
Laguna gris métallisée modèle 1998, série limitée « Allez les
Bleus ». Et moi qui pensais qu’en me prêtant sa mobylette il faisait acte
de charité… Dans un geste, il actionne la fermeture centralisée des portes,
remonte la fermeture éclair de sa parka grise, et se tourne vers moi, les yeux
plissés par le soleil. Nous nous faisons face, de part et d’autre de la grille du
cimetière.
– « Vous priez,
Mon Fils ?
– Si je prie ?
Je dois avouer que je n’en suis pas sûr. » lui sors-je avec aplomb.
– « C’est une
réponse valable. On n’est jamais vraiment sûr qu’il y ait quelqu’un au bout du
fil. Je vais à mon tour vous avouer une chose : je ne prie plus. En fait
je n’ai jamais prié. J’entre dans l’oratoire, je ferme les yeux, et je dors.
J’ai acquis la surprenante capacité de pouvoir m’endormir à genoux sur le
carrelage sans tomber.
– Mon Père, je me disais en faisant le tour du cimetière :
tout
ce qui est ne sera plus.
– Même chose : pas de réponse définitive. En tout cas
pas pour moi.
– En venant, tandis que défilaient devant la mobylette les
fils de la ligne THT, et qu’on pouvait distinguer le chantier de l’EPR dans le
lointain, je regardais sur le goudron dégueulasse le vent emporter le cadavre
d’un chat écrasé. Puis en marchant jusqu’au portail, j’écoutais la pluie
goutter sur mon K- Way pourri et me dégouliner dans l’oreille. J’arrêtai mes
yeux sur un tas de mégots détrempés sur lequel reposait un bout de capote
arraché. Je me suis alors demandé comment le bon Dieu avait pu permettre qu’une
telle crasse se déverse sur une telle beauté. Je veux dire, comment autant de
saloperies peuvent-elles se glisser quotidiennement dans un monde à priori
aussi beau ?
– Question de point de vue. » me répond aussitôt
Monsieur le Curé. « Personnellement j’ai fini par penser que tout était
préalablement laid. C’est un postulat qui évite de s’énerver pour rien. Les
gens sont laids, ils ont tous des gros culs et des têtes de pioches. Même les
gens théoriquement beaux sont finalement vulgaires et vicieux. Alors ajouter de
la laideur à la laideur ne provoque chez moi aucune indignation. Je reste calme
et serein. Atone. Si vous priez, priez pour mon âme minable, je suis un homme
mauvais, un porc. Et nous allons tous crever. Nous allons brûler jusqu’à l’os.
– C’est gai.
– Il pleut. Je rentre au presbytère, lutter contre le
pêché. »
Et il se barre. Quand je rencontre des types comme lui, je
me dis que la Foi est véritablement un don qui résiste à tout. A ce moment-là,
rien ne laisse présager que la suite de cette aventure nous réunira malgré nous
dans un unique et paradoxal destin.
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