Olivier Steiner

(11 articles)
Olivier Steiner est né à Tarbes en 1976. Après des études de Médecine très vite avortées, il s'installe à Paris où il devient comédien, en passant notamment par le cours Florent. Il délaisse le jeu d'acteur pour l'écriture et travaille notamment comme producteur d'émissions à France Culture. En mars 2012 paraît Bohème aux éditions Gallimard, son premier roman.
Le 25 juin 2012 à 08:46

Mon petit pan de mur gris

Yves-Noël Genod : exercice d'admiration numéro 11

> premier épisode "Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?" C'est le titre du dernier livre de Jeannette Winterson, lecture conseillée par Patrice. Je lis, j'aime beaucoup et tandis que je découvre Winterson ils sont dans la dernière semaine de Je m'occupe de vous personnellement. Dimanche prochain, dans quelques heures, ce sera fini, tout va disparaître. La salle Roland Topor va retrouver son gris bleuté et fini pour moi les exercices d'admiration. Cette dernière semaine ne parachève rien, au contraire, Yves-Noël recommence, de plus belle, c'est encore un nouveau spectacle, neuf comme tous les matins du monde. Je sens monter une vague de nostalgie, elle me prend à la gorge, je bois la tasse salée. La nostalgie n'est que l'angoisse du futur et l'appréhension du vide après le plein. Bientôt, dimanche en fin d'après-midi, dans quelques heures donc, un petit pan de ma vie - petit pan de mur jaune - va s'estomper, disparaître, s'évanouir. J'aurais vécu avec eux, les acteurs d'Yves-Noël, je les aurais aimé d'amour. Tant pis si on me trouve sentimental ou naïf, c'est l'amourre qui fait ça. Je crois que je n'ai jamais offert autant de fleurs qu'à Valérie Dréville, je crois que je n'ai jamais offert autant de pastèque qu'à Dominique Uber. Tous ensemble et chacun en particulier, je les ai caressés du regard, je les ai écoutés, tendrement contemplés. J'ai admiré Yves-Noël, je l'ai supporté, parce qu'il peut être infernal YVES-NOËL GENOD, infernal dans le sens que Duras donnait à ce mot, infernal comme est infernal ce qu'il a fait et tenu, tout seul pendant trois semaines, un spectacle différent chaque soir, mettre tant de liberté à la fois sur un plateau, gérer les fauves, ne pas leur couper les griffes ou les endormir. Je pense au premier spectacle de Rabeux que j'ai vu : Les Enfers Carnaval. Correspondances.  Yves-Noël cite souvent Peter Handke : "Regarde le miracle, et oublie-le". Je ne sais pas comment je vais oublier le miracle que fut ce spectacle mais comme souvent quand j'ai un problème, je relis Proust : "L'oubli est un puissant instrument d'adaptation à la réalité parce qu'il détruit peu à peu en nous le passé survivant qui est en constante contradiction avec elle."  Et j'ai encore envie de faire une citation, parce que ceci sera ma dernière chronique et je sens que ma bouche s'assèche déjà : "Bien sûr nous eûmes des orages, vingt ans d'amour c'est l'amour fol. Mille fois tu pris ton bagage, mille fois tu pris ton envol. Et chaque meuble se souvient dans cette chambre sans berceau, des éclats des vieilles tempêtes. Plus rien ne ressemblait à rien, tu avais perdu le goût de l'eau et moi celui de la conquête." Dominique Uber, chère Catherine Deneuve du Sauvage et de Possession réunis, je vous aime. Anne Issermann, chère Virginia Woolf à l'ovale lumineux, je vous aime.  Alexandre Styker, mon Marilyn, mon Marcello, mon jeune faon diaphane, je vous aime.  Lorenzo De Angelis, mon cher nageur prodige, toi qui porte bien ton nom de famille, je vous aime.  Marlène Saldana, chère délicate et fine figure du réel, je vous aime.  Philippe Gladieux, mon cher faiseur et défaiseur de lumières et de sons, je vous aime.  Simon Bourgade, mon cher "garçon naturel", je vous aime.  Valérie Dréville, pour tout ce que j'ai déjà écrit et pour le reste, je vous aime.  Yves-Noël Genod, mon cher chat blond, de gouttière et angora, qu'est-ce que je peux ajouter ?  J'avais de grandes ambitions avec mes chroniques pour Vents Contraires, j'aurais voulu suivre le spectacle, en rendre compte de la manière la plus précise qui soit. Une sorte de spectacle littéraire dans le spectacle. Pas sur le spectacle mais dedans, exactement, sous le soleil. Je n'y suis pas arrivé. Il y aura eu 22 représentations, je n'ai fait que 11 chroniques. On ne suit pas à pieds dans la vase un pur sang lancé au galop. Au final il y aura eu autant de Je m'occupe de vous personnellement que de têtes et de mémoires de spectateurs. Ce que j'ai vu, je l'ai vu par le trou de ma serrure personnelle, tout petit point de vue, l'instant d'un regard. Mais un regard qui s'est dilaté à la mesure de toute la vie.  Je vais moins vivre désormais. J'aurai moins de vie vécue. Dimanche soir, après la dernière, je me mettrai sérieusement dans mon second livre. Je suis prêt pour l'apnée. J'ai eu beaucoup d'oxygène ces-temps-ci.

Le 14 juin 2012 à 09:18

Vérité Dréville

Yves-Noël Genod : exercice d'admiration numéro 8

> premier épisode   Ce n'est pas faire injure aux autres acteurs que de le dire haut et fort, la star du spectacle, l'étoile du berger, le point d'ancrage, l'alpha et l'omega, Vénus, le noeud autour duquel s'enroule le jeu de l'amour et du hasard d'Yves-Noël Genod, c'est quand même elle, Vérité Dréville. Ah le sourire de Vérité Dréville ! J'en suis tombé amoureux. Ce sourire qui est un enchantement, sourire "normal" à mi-chemin entre celui de la Joconde et celui de Ségolène Royal. "Mère de tous les sourires, sourire de toutes les mères". Jean-Pierre Ceton a eu une très belle formule : Dréville rit le texte. Peux pas mieux dire. Elle rit les phrases, dans le texte, dans les maux du texte. Ah si Claude Régy avait choisi Valérie pour Psychose 4.48 ! Valérie et non Isabelle ! Valérie et Isabelle ? C'est comme Madonna et Marilyn, c'est toute la différence entre la chair et les muscles. J'aime bien les muscles, ça peut être sexy, j'aime bien Madonna et Isabelle. Mais bon, les muscles, on s'en lasse vite et ça vieillit mal.  Quand Valérie arrive sur le plateau et qu'elle s'avance vers nous, ses yeux dans nos yeux, elle semble dire : Bonjour, je suis une pâquerette, ça va bien, vous ? Quel genre de fleur êtes-vous, vous ? Vous voulez que je vous raconte une histoire ? Oui ? Non ? Alors, voilà, il était une fois... Et puis non, il n'était aucune fois, il ne sera aucune fois parce qu'une fois c'est jamais, voilà, et sur ce je vais me suicider. Car j'ai une crise mortelle, moi, vous savez. C'est comme ça ce soir. Peux rien y faire. Et Valérie sourit, dans le suicide, Vertige Dréville. Chez Yves-Noël, Valérie, c'est simple, on dirait qu'elle n'a jamais fait de théâtre. Elle découvre la chose, oublié les heures de vol sur le plateau, like a virgin, candle in the wind, pourrait-on dire. Bal d'une débutante. Et pourtant, légers, ils sont là, Vitez, Régy, Vassiliev. Ils sont là comme des ombres chinoises, des sourires, des épaules fortes.  A l'Odéon, Vérité Dréville, je l'avais vue se consumer dans Phèdre, chaque soir.  Au Rond-Point, pas de consumation mais des départs de feux, multiples. Je pense à Maria Casarès qui disait à la fin de sa vie : "Je cherche encore". Le sourire de Valérie s'élargit parce qu'il cherche encore, il cherche toujours, il est au commencement de la recherche. Casarès et Dréville, mère et fille, je trouve, fille et mère. Je pense aussi à Camille Laurens, je vois des correspondances entre Valérie et Camille. Une même douceur en apparence, une même force sous la peau, pas du tout vulnérables ces femmes-là, fragiles oui, épidermiques, mais vulnérables, surtout pas, dans le derme c'est robuste. Camille comme Valérie ne vous diront rien du malheur ambiant, elle savent trop bien que c'est l'Impossible à dire, le malheur. Malines qu'elles sont elles s'arrêtent avant de le dire et c'est tant mieux. Mais tournant autour, en cercles concentriques de plus en plus petits, de plus en plus précis, elles arrivent à toucher quelque chose, un ordre juste, quelque chose qui finit par dessiner les contours de ce malheur dont je parle, qui est là, partout. Et c'est précieux. Même si c'est terrible à entendre. C'est précieux comme la vie. Lire et relire le récit de Camille Laurens, Philippe.  Ecrire, jouer, ce n'est pas découvrir un monde, créer un monde, c'est redécouvrir.  Avec Valérie je redécouvre. Même le mot le plus simple comme argent ou passeport, je l'entends comme si c'était la première fois.  Bien sûr, dans ce spectacle Valérie ne serait pas Vérité Dréville s'il n'y avait sur le plateau et Marlène et Dominique et Anne et Alexandre, Marlène et Philippe. Elle n'est pas seule et ce qu'elle fait vient des autres, des poules, des plantes et du grillon aussi bien.  Ah Vérité Dréville, quel bonheur ! Quel bonheur sans mièvrerie ! J'en ai tellement marre des zombies, des dépeceurs narcissiques, des collines qui ont des yeux, de l'échelle de Jacob, de Freddy les griffes de la nuit, Dexter, Merah, etc. Moi je veux des cui-cui dans les arbres, du miel et de la compote de rhubarbe. Veux des bisous dans le cou, des petites filles qui rient dans les champs et des pots de colle Cléopatra. Vraiment ras-le-bol de la barbarie quotidienne. Limite nausée. Je veux de la délicatesse dans la vulgarité. Je veux Valérie Dréville chez Yves-Noël Genod. Voilà, c'est dit. Le contraire de la vérité n'est pas le mensonge, ou l'erreur ou le faux ou la fiction. Le contraire de la vérité, c'est la raison.

Le 24 mai 2012 à 10:30

A quoi bon ?

Yves-Noël Genod : exercice d'admiration numéro 5

> premier épisode   Dimanche flemmardise, je ne vais pas me fouler pour mon cinquième papier. Demain je travaillerai mieux. Sur le blog d'Yves-Noël, je viens de lire le texte de Joëlle Gayot l'amoureuse, et franchement, je ne vois pas ce que je peux rajouter. Enfin, si, je vais donner la parole à un petit jeunot de 25 ans, nous sommes le 1er mai 1846 mais c'est aujourd'hui, aussi. Alors voilà, il s'appelle Charles. Charles B. Et il a vingt-cinq ans, je répète : " A quoi bon ? – Vaste et terrible point d’interrogation, qui saisit la critique au collet dès le premier pas qu’elle veut faire dans son premier chapitre. L’artiste reproche tout d’abord à la critique de ne pouvoir rien enseigner au bourgeois, qui ne veut ni peindre ni rimer, – ni à l’art, puisque c’est de ses entrailles que la critique est sortie. Et pourtant que d’artistes de ce temps-ci doivent à elle seule leur pauvre renommée ! C’est peut-être là le vrai reproche à lui faire.  Vous avez vu un Gavarni représentant un peintre courbé sur sa toile ; derrière lui un monsieur, grave, sec, roide et cravaté de blanc, tenant à la main son dernier feuilleton. « Si l’art est noble, la critique est sainte. » – « Qui dit cela ? » – « La critique ! » Si l’artiste joue si facilement le beau rôle, c’est que le critique est sans doute un critique comme il y en a tant. En fait de moyens et procédés tirés des ouvrages eux-mêmes, le public et l’artiste n’ont rien à apprendre ici. Ces choses-là s’apprennent à l’atelier, et le public ne s’inquiète que du résultat. Je crois sincèrement que la meilleure critique est celle qui est amusante et poétique; non pas celle-ci, froide et algébrique, qui, sous prétexte de tout expliquer, n’a ni haine ni amour, et se dépouille volontairement de toute espèce de tempérament; mais, - un beau tableau étant la nature réfléchie par un artiste, – celle qui sera ce tableau réfléchi par un esprit intelligent et sensible. Ainsi le meilleur compte rendu d’un tableau pourra être un sonnet ou une élégie. Mais ce genre de critique est destiné aux recueils de poésie et aux lecteurs poétiques. Quant à la critique proprement dite, j’espère que les philosophes comprendront ce que je vais dire: pour être juste, c’est-à-dire pour avoir sa raison d’être, la critique doit être partiale, passionnée, politique, c’est-à-dire faite à un point de vue exclusif, mais au point de vue qui ouvre le plus d’horizons. Exalter la ligne au détriment de la couleur, ou la couleur aux dépens de la ligne, sans doute c’est un point de vue; mais ce n’est ni très large ni très juste, et cela accuse une grande ignorance des destinées particulières. Vous ignorez à quelle dose la nature a mêlé dans chaque esprit le goût de la ligne et le goût de la couleur, et par quels mystérieux procédés elle opère cette fusion, dont le résultat est un tableau. Ainsi un point de vue plus large sera l’individualisme bien entendu: commander à l’artiste la naïveté et l’expression sincère de son tempérament, aidée par tous les moyens que lui fournit son métier. Qui n’a pas de tempérament n’est pas digne de faire des tableaux, et, – comme nous sommes las des imitateurs, et surtout des éclectiques, – doit entrer comme ouvrier au service d’un peintre à tempérament. C’est ce que je démontrerai dans un des derniers chapitres. Désormais muni d’un critérium certain, critérium tiré de la nature, le critique doit accomplir son devoir avec passion; car pour être critique on n’en est pas moins homme, et la passion rapproche les tempéraments analogues et soulève la raison à des hauteurs nouvelles. Stendhal a dit quelque part: « La peinture n’est que de morale construite ! » – Que vous entendiez ce mot de morale dans un sens plus ou moins libéral, on en peut dire autant de tous les arts. Comme ils sont toujours le beau exprimé par le sentiment, la passion et la rêverie de chacun, c’est-à-dire la variété dans l’unité, ou les faces diverses de l’absolu, – la critique touche à chaque instant à la métaphysique. Chaque siècle, chaque peuple ayant possédé l’expression de sa beauté et de sa morale, – si l’on veut entendre par romantisme l’expression la plus récente et la plus moderne de la beauté, – le grand artiste sera donc, – pour le critique raisonnable et passionné, – celui qui unira à la condition demandée ci-dessus, la naïveté, – le plus de romantisme possible." Charles Baudelaire

Le 17 mai 2012 à 08:53

Poules mouillées

Yves-Noël Genod : exercice d'admiration numéro 2

> premier épisode           > épisode suivant Deuxième filage auquel j'assiste. Jour d'investiture de François Hollande à l'Elysée, réception royale à l'Hôtel de Ville, protocole, les ors de la République. Dans quelques minutes la foudre va frapper l'avion présidentiel. Plus de peur que de mal, François ne sera qu'en retard au dîner d'Angela. Ici 18h45, salle Roland Topor, personne ne sait ce qu'il en est de la foudre. A peine sait-on qu'il a grêlé dans l'après-midi. 19 heures, c'est le moment de l'éclaircie, des rayons dorés entrent par les fenêtres. Sur le plateau gris, deux poules se font des messes basses. Le filage a dû commencer. Difficile de savoir avec Yvno, il n'y a jamais de début, pas vraiment de fin. Tant mieux. Yves-Noël n'aime pas la couleur marronnasse des gallinacées, il le dit. Il aurait préféré des poules grises ou blanches. Les brunes étaient moins chères. Pierre Courcelle dit que c'est pas mal ce marron, que ça fait "basse-cour de base", sans prétention. Les poules sont "normales" comme tout est "normal" en ce moment, de la foudre au Président, "normal". Les poules disparaissent dans les gradins. Apparition, disparition, je pense à Camille Laurens que je suis allé écouter hier soir à Beaubourg. Sur le désir (ou l'amour ou l'acte d'écrire, je ne me souviens plus) Camille a répondu qu'on ne peut jamais rien saisir, que tout est tout le temps une question d'apparition et de disparition. Entre l'apparition et la disparition, il y a peut-être le réel, ou sa vérité, mais on ne sait pas, on ne peut pas savoir. Lacan : "Le réel est ce qui ne cesse pas de ne pas s'écrire." Justement, sur le plateau, trois apparitions : Valérie Dréville, M. et Dominique Uber. Par terre, des cageots, des jardinières remplies de plantes "normales", des herbes folles, du foin coupé, de l'herbe grasse. "Croisades du silence". "So nice". "Everybody speak english ?" "Chic ! Enfin, bien..." Yves-Noël s'adresse aux poules : Hé, mes chatons, eh bien, jouez ! Les poules ne veulent rien faire. Apparition d'Alexandre Styker, peau aussi blanche que nue sous fourrure couleur faon. Alex a deux oreilles de chat sur sa tête d'or. Robe bleu indigo et orange (le fruit) à la main, Valérie Dréville se présente à l'avant-scène. Hélène Bessette : "je ne sais plus où j'ai mis le passeport, le chèque". Valérie et Dominique trinquent : Nasdrovia. Je me fixe sur la blondeur de Dominique. La blondeur de Monroe était inventée, celle de Dominique est la nature même des choses. "Je chercherai du travail, donc du roman". Marlène ne cesse de disparaître. C'est fou comme elle disparaît. Alexandre réapparaît en chemise bleu ciel, cuisses et jambes nues. Les plus beaux membres inférieurs qui soient. "Pour les étoiles que tu sèmes dans le remord des assassins, et pour ce coeur qui bat quand même dans la poitrine des putains, thank you Satan." M. en petit page, petit Antinoüs des îles, avec paréo et brumisateur à la main, poursuit les volailles et les arrose : poules mouillées. A jardin, on dirait qu'Alexandre va se jeter par la fenêtre. D'un coup, Alexandre S. me fait penser à Asia Argento. Asia Argento + Cindy Sherman = Alex Styker + YNG = CQFD. Valérie Dréville parle de la Gauche. C'est toujours Hélène Bessette et sa Suite Suisse. Marlène se barre : Les courants d'air ici, c'est monstrueux.

Le 22 juin 2012 à 09:26

L'engouement

Yves-Noël Genod : exercice d'admiration numéro 10

> premier épisode Le goût de la pastèque  Le goût de la baie de Somme Le goût d'un bulot mayonnaise Le goût du fer rouillé Le goût de Dunkerque  Le goût de la pluie d'été Le goût de Buenos Aires Le goût du Jura Le goût du tilleul Le goût d'un pavé parisien Le goût de la banane Le goût d'un sein le goût de Dublin  Le goût de Lausanne Le goût du gardénal  Le goût d'une pivoine rose Le goût des perles de culture  Le goût d'une soie bleue Le goût des livres  Le goût d'une chanson d'amour  Le goût de Cannes Le goût de la nostalgie Le goût d'un oeuf de poule de la ferme  Le goût du café chaud le matin  Le goût d'une cigarette blonde Le goût des mots Le goût de ses cheveux blonds Le goût de la menthe Le goût de l'Abyssinie Le goût du chlore de la piscine Le goût de son boxer mouillé Le goût d'un chapeau canotier  Le goût de la verveine Le goût du foin coupé Le goût de la pêche melba  Le goût du métal Le goût de la Californie Le goût du Cap d'Antibes  Le goût de la cerise Le goût de ses talons hauts Le goût des glaçons Le goût de l'encens Le goût du Sénégal Le goût des vacances Le goût de l'été Le goût des Champs-Elysées Le goût de la jeunesse Le goût du suicide Le goût de l'argent Le goût de la solitude Le goût de Vienne Le goût de l'amitié Le goût de Genève Le goût des billets de banque Le goût du champagne Le goût des pétales de roses Le goût du velours noir Le goût de la badiane Le goût des lingettes bébé Le goût de François Hollande Le goût de l'amour  Le goût de la barbapapa Le goût de la fraise tagada Le goût d'un mojito  Le goût de la clope froide Le goût du fond de teint Le goût de Mexico  Le goût de Tanger Le goût d'un Stabat Mater Le goût de la Callas Le goût du citron Le goût d'une feuille de figue Le goût du lait Le goût de la marche  Le goût du travail  Le goût du bois de Vincennes Le goût du ciel Le goût des chiens Le goût de la danse Le goût du sexe Le goût du voyage Le goût du réel  Le goût de la mer Le goût du chocolat Le goût d'une allumette Le goût du feu  Le goût du vent  Le goût des parfums Le goût du cheval Le goût de Trouville Le goût du jasmin Le goût de l'eau de mer Le goût du gaz Le goût de l'école Le goût de la politique Le goût des jardins Le goût d'Yves-Noël Genod

Le 3 juin 2012 à 07:12

Bagatelle pour une pastèque

Yves-Noël Genod : exercice d'admiration numéro 7

> premier épisode Ce spectacle est du vif-argent. Je le sais maintenant, toute tentative d'élucidation ou de saisie par l'écriture est vouée à l'échec. Autant entrer dans l'inconscient d'une poule. Dimanche temps radieux, l'été avant l'heure, presque trop chaud et les peaux sont moites. Je pars déjeuner avec Anne et Georges à Bagatelle. Dans la voiture je fredonne un air de Barbara Carlotti : "Et ce n'est pas parce que la nuit tombe que je tomberai à genoux devant toi". Porte Maillot nous dépassons Frédéric Beigbeder qui est dans un taxi avec deux filles jolies, ils doivent être sur le chemin de Roland-Garros. Jardins de Bagatelle, les iris sont en fleurs, les rosiers j'en parle même pas, incroyables tiges, formes sexuelles et baroques, couleurs inouïes. Il y a même un iris noir, the black swan qu'il s'appelle. Je fais une photo que j'envoie à Yvno. Yvno s'emballe : ramasse-les, pille le jardin et apporte-les pour ce soir ! Il est fou Yvno ! Cueillir les fleurs de Bagatelle ? Autant aller au Louvre et en profiter pour ramasser la Joconde et deux Poussin. Je fais une deuxième photo que j'envoie à José Lévy. José me répond par la photo d'un vase à iris. Je réponds : Dois-je en conclure que si j'ai le contenu tu as le contenant ? Je déjeune d'un tartare à l'ombre. A côté une grande tablée familiale, la conversation s'échauffe, il est question des communistes et du RSA, c'est clair qu'à Bagatelle ils ne sont pas "de la gauche", comme dirait Hélène Bessette dans la bouche de Valérie. Je trouve un rosier épatant, floraison blanche délicatement rosée, parfum d'une force telle qu'on croirait une bougie Dyptique. Je prends une photo que j'envoie à Pierre : "j'ai cueilli une rose, pour toi, mon amour". Nous rentrons Anne, Georges et moi, il fait chaud. Pour remplacer les iris de Bagatelle, j'achète un morceau de pastèque, un briquet géant, une botte d'oignons et une grande branche de rhubarbe. C'est complet ce soir. Il y a François-Xavier Courrèges revenu du Liban, Emmanuel Lagarrigue (encore), Muriel Colin-Barrand, Arnold Pasquier, Nicolas Johnson, Claudia Cardinale et bien d'autres encore. Coupes de champ pour dire bonsoir. J'offre le morceau de pastèque à Dominique Uber. Ses grands yeux ronds et bleus sourient un merci étonné. Tout est nouveau ce soir, ça a encore changé. Si c'est comme ça jusqu'au 24 juin, c'est 22 spectacles différents qu'Yves-Noël va nous proposer. Je ne joue pas sur les mots, quand je dis "différents" je veux bien dire différent, qui diffère. Je ne parle pas de variations ou oscillations dûes à l'impro, non c'est autre chose, à chaque fois un autre temps, d'autres corps et un autre spectacle, d'ailleurs Valérie Dréville a changé tout son texte. Ce soir elle parle du suicide, il y a encore trois jours elle parlait de la gauche et de la richesse du lac de Lausanne. Alexandre Styker est très étrange, presque dérangeant, physiquement. Quand il nous offre son dos nu à l'écorce, colonne vertébrale d'Ingres et qu'il fait mine de prendre un bain, je vois Marilyn Monroe nue dans la piscine de Cukor, été 62. Something's got to give, quelque chose doit craquer. Alex / Marilyn, l'adéquation est plus riche qu'on ne croit. Aussi parce que Styker est le sosie de Truman Capote jeune (confer une photo de Avedon que j'ai postée sur mon blog). Capote qui a eu cette phrase ultime sur Marilyn : "Ne se fiant à personne, ou si peu, elle trime comme une paysanne pour plaire à tous". Paysanne, paysannerie, fouin coupé, poules et basse-cour, nous revoilà dans la salle Roland Topor. M. réinvente en soirée l'après-midi d'un faune, M. qui n'a rien à envier à Nijinski, ne pas lui répéter, il pourrait le croire. Il faut préserver M., le garder encore quelques années dans cette inconscience qu'il a de lui même, sa meilleure part, la part des anges. Dominique dévore la pastèque, Dominique est juteuse à souhait, vampirique, j'adore le bruit de la chair du fruit croqué par Dominique, sex, so sex in the city. Marlène fait des apparitions et des disparitions. Marlène ce soir joue la vérité, toute nue, toute crue, la vérité, celle dont on ne peut rien dire, Vérité Dréville. "Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement". Ce soir ça prend, tout est bon, les silences, le vide, tout est plein. Pour moi les deux heures passent comme une lettre à la poste. Yves-Noël demande à ses spectateurs d'avoir du talent, à ses comédiens il demande juste d'être. Inversion des rôles. Yves-Noël est un inverti. Nous nous retrouvons dehors pour cloper. Claudia Cardinale a aimé, je crois, mais elle ne sait pas bien quoi dire, c'est surprenant, dit-elle, cigarette slim au bec. Tandis qu'elle parle, c'est con mais c'est plus fort que moi, je pense au Guépard. Pauvre Claudia Cardinale, tout le monde doit penser au Guépard. Je joue avec Clélie dans le jardin. Célie me dit que sur l'affiche du Rond-Point, Yves-Noël ressemble à Raiponce. Clélie a 7 ans, elle est la fille de Pierre, Pierre qui est effroyablement sexy ce soir, avec son petit short à rayures. Fx et Emmanuel s'en vont, pas emballés je crois. Je vais partir rejoindre Christophe Pellet, Christophe Lemaître, Vincent Dieutre, Katarzyna Krotki, Fabrizio Bajec et Mireille Perrier. Le monde est vespéral. Vincent Dieutre me parle de son ami Simon Versnel, qui joue en ce moment au Théâtre de la Ville et qui serait un acteur génial pour YN. Ok, je ferai la commission. Dernier métro, je le prends avec Fabrizio, nous parlons de Julien Thèves, l'image fantôme de Julien Thèves. "Ce que nous n'avons pas eu à déchiffrer, à éclaircir par notre effort personnel, ce qui était clair avant nous, n'est pas à nous. Ne vient de nous-mêmes que ce que nous tirons de l'obscurité qui est en nous et que ne connaissent pas les autres. Et comme l'art recompose exactement la vie, autour de ces vérités qu'on a atteintes en soi-même flotte une atmosphère de poésie, la douceur d'un mystère qui n'est que la pénombre que nous avons traversée." Marcel Proust

Le 22 mai 2012 à 08:26

Hyper précision de la liberté

Yves-Noël Genod : exercice d'admiration numéro 4

> premier épisode           > épisode suivantRien de ce qui est humain ne lui est étranger. Humain, trop-humain, inhumain, ce sont des notions encore floues. Hier soir je dînais avec Noël, Frédéric et Pierre. Frédéric se plaignait du cul, la chair triste, il en a marre de certains plans, coups d'un soir, plans directs, ni bonjour ni au revoir... Frédéric a dit "fatigué de ces relations inhumaines". Et moi je n'étais pas d'accord. Quoi, inhumain ? Si ce n'est pas humain, c'est quoi ? Animal, robotique ? Pierre, plus sage que tout le monde, a fini par dire que ce n'était peut-être pas ainsi qu'il fallait poser le problème, de cette façon binaire. La déshumanisation, ça existe. Oui. Certes. Certes signifiant là : certainement. Pierre a souvent le mot juste. Humain, trop-humain, donc. Filage, samedi, giboulée de mai, du mois de mars mais en retard. Pierre est chez Disney Store sur les Champs. Demain c'est l'anniversaire de Clélie, elle a commandé la robe de la Belle dans La Belle et la Bête. Je suis au fond de la salle, en haut des gradins. La boule du hasard peut commencer. Elle avance sur le plateau, s'approche de la servante, regarde le public, doucement, et dit : "Femme seule de trente ans cherche dame de compagnie pour promenade." Ouille ! Sorry Yves-Noël, je décris encore, je raconte ! Yves-Noël, je sais, tu m'as demandé de ne pas décrire, surtout pas. Oui mais mince, comment je vais faire ? Comment écrire mes chroniques ? Philosopher, contempler ? Il faudrait que je trouve le moyen de contempler en écrivant. Je ne sais que contempler en me taisant, en laissant mes mains inactives. Comment faisait Victor Hugo ? La boule du hasard amasse la mousse. Comprenne qui pourra. La boule du hasard c'est Lucrèce parlant ainsi de la planète Terre. Tiens, une idée me vient, une piste à expérimenter : il faudrait que je décrive tout ce qui se passe dans Paris en ce moment, je veux dire tout, dans la rue, les bus, les maisons, les boutiques, musées, ministères. Ensuite, dire dans le menu tout ce qui se passe dans la tête des gens, décrire leurs corps, chaque personne, chaque Parisien. Faire cela avec chaque arrondissement, quartier, square, chaque coin de rue en excluant la salle Roland Topor du Théâtre du Rond-Point. Une fois que cela serait fait, après des années d'écriture et des millions de pages, finir le texte en écrivant : Mais je n'ai pas parlé de l'essentiel, ce qui se passe en ce moment dans la Salle Roland Topor. Ce qui s'y passe, now, c'est d'la vie. Vous me diriez, et vous auriez raison : mais d'la vie, j'en ai chez moi, dans ma tête et dans mon slip, pourquoi aller au théâtre et payer genre vingt euros ? Sur le moment je trouverais la remarque percutante. Après un court moment de réfléxion je vous répondrais : Oui, mais là c'est d'la vie visible, palpable et audible. Pas sûr que chez vous ou dans votre slip ce soit aussi pur. Entiendes ? Donc, ici, c'est d'la vie. Faut me croire sur parole. Rien à attendre du théâtre d'Yves-Noël, attendre, rien, parce que c'est encore de la vie, attendre. La vie, tu vois, ça parle, tout le temps. La vie, ça vit, sans droits d'auteur. "Calme plat, asocial." Ouch, là, là, comment continuer ? Je regarde et rien ne me vient, je me sens sec aujourd'hui et je pense à Pierre qui est chez Disney. YvNo m'a peut-être un peu coupé les youques avec ses exigences. Il faut qu'elles repoussent. Direct live depuis le plateau : Sacré nom de Dieu, elles sont vachement bien aujourd'hui, les poules idem, elles jouent vachement bien, Wao, elles sont belles et présentes et vivantes, les Présidentes. Et lui, là, le petit blondinet, il a oublié et ses jambes et sa plastique, fichu en l'air son manteau de séduction, YvNo y est arrivé, qu'il est bien le diaphane jeune faon ! "No milk today." Il a quand même un côté fin de monde, ce spectacle, le tragique en moins. Avant on distinguait, on opposait, la comédie de la tragédie. Après, bourgeoisie oblige, il y a eu le drame. Yves-Noël, c'est encore ailleurs, une quatrième dimension. Je ne sais pas comment dire. Ici et maintenant. Voilà, on pourrait dire "ici et maintenant" mais ce serait un peu court jeune homme. Une définition possible serait : Ici Pour l'Instant mais pas n'Importe Où Maintenant Bien Sûr mais pas n'Importe Comment. Voilà ! Fiat lux ! Le contraire du n'importe quoi. YvNo, rien à voir avec la ligue de l'impro. Ce que l'on voit ici est hyper précis, aussi précis que les douze pieds de Racine. C'est de la précision sans formalisme. Ou alors le formalisme de la jungle de Borneo. Une précision toute suisse, et sauvage, et rampante. Ce n'est pas non plus de l'hyper réalisme, non, c'est vraiment de l'hyper précision, hyper précision de la liberté. Bingo, orgasme, j'ai ma quatrième chronique ! Du coup je vais pouvoir me reposer. Me reposer et partir "me promener à Lausanne. Lausanne c'est la ville riche, avec un lac riche, avec des maisons riches, avec un tramway riche, avec des postiers et des facteurs tous vêtus de gris, qui est une couleur riche."

Le 15 mai 2012 à 09:45

Le triangle d'or

Yves-Noël Genod : exercice d'admiration numéro 1

> épisode suivant   Paris paraît petit depuis la salle de répétiton. Bientôt, dans quelques jours, le 31 mai si je ne m'abuse, ça commence. C'est au Rond-Point et Yves-Noël Genod va s'occuper de vous, personnellement. En bon génie du titre qu'il est, Yves-Noël a appelé son prochain spectacle Je m'occupe de vous personnellement. 22 réprésentations, ce qui est beaucoup pour YvNo, 22 comme "22, v'là les flics" - au fait, personne ne sait vraiment d'où vient ce 22, c'est peut-être une déformation du juron "vain dieu" ou bien ça vient de l'argot "vingt-deux" qui signifiait "couteau" au 19ème siècle - Bref, tout ça pour dire qu'hier soir, j'ai pu assister à une répet. Yvno préfère dire audition ou filage ou recherche d'apparition ou mieux, rien. Silence total dans la salle, deux / trois personnes dont Alexandre Styker qui mange un sandwich. YN est d'un calme insensé, un calme que je ne lui connais pas dans la « vraie vie », impressionnant. Je suis dans mes petits souliers. Je lui demande à quelle heure ça se termine (car j'ai un rendez-vous après), il me répond : "ça ne se termine pas". Sur le plateau gris, tee-shirt gris et boxer noir, le petit M. Pas de danse sans musique, lumière du jour. M. traverse le plateau en déchirant une feuille de papier alu, YN dit « magnifique », dans ma tête, je pense « ouais, bof ». M. s'approche de la fenêtre - nous sommes au premier étage, il y a trois fenêtres qui donnent sur la rue. Depuis le dehors, Dimitri chante un air d'opéra russe. La voix entre dans la salle, par la fenêtre. YN me demande si ce n'est pas un peu faux, je réponds que oui, que c'est faux, mais que c'est pas mal, ce faux-là. Et là, catastrophe, M. se met à jouer un truc un peu comique genre Charlie Chaplin, un truc vraiment destiné au 4ème mur. YN éclate de rire et va sur le plateau. Très doux, souriant, il dit à M. : « Mais qu'est-ce qui se passe ? Encore une rechute ? C'était quoi ce petit moment « Au théâtre ce soir » ? Il n'y a pas de public, on n’a rien à jouer ici (quand YN dit « jouer », j'entends « démontrer »). » C'est simple, c'est dit avec beaucoup de tendresse, YN connaît M. depuis qu'il a 7 ans. M. recommence. Il fait des choses avec les murs. Il est un peu perdu. Et Yvno lance une chose improbable : joue "triangle d'or", ici, le quartier, c'est le triangle d'or : l'Elysée, les Champs, l'avenue Montaigne, le fric et le pouvoir, c'est ici, joue avec ça". Pauvre petit M., je me demande ce qu'il va faire avec une telle indication. M. s'exécute. Et ça vient, ça devient sublime. YN accompagne M. d'une voix faible : « Oui, somptueux, oui, très beau, ça marche, ça, oui. » Et M. le fait, il y va, dedans, le fil d'or se déroule. Quelle veine ! M. est solaire, ça coule de source, il est triangle d'or, contre, tout contre. Tour à tour isocèle, équilatéral et scalène. C'est dans ces moments-là que je me dis qu'Yvno est un magicien, cette façon de trouver les mots justes, au bon moment, c'est fou. M. va du déséquilibre à l'agilité la plus grande. Je pars sur la pointe des pieds, toujours mon rendez-vous... Dans le métro je me dis qu'YvNo n'a pas son pareil pour célébrer la jeunesse. Et je pense à Catherine Deneuve dans Indochine : « C'est peut-être ça, la jeunesse, croire que les choses sont inséparables : les montagnes et les plaines, les humains et les dieux... Olivier Steiner

Le 16 juin 2012 à 09:07

Pour Marlène Saldana

Yves-Noël Genod : exercice d'admiration numéro 9

> premier épisode   Je ne vais pas trop m’énerver parce que dans La Dispute, sur France Culture, globalement, ils ont dit beaucoup de bien du spectacle d’Yves-Noël Genod, Je m’occupe de vous personnellement. Mais ils ont dit une énorme connerie, aussi grosse que la maison de la radio -je crois me rappeler que le « coupable » est Arnaud Laporte- ils ont dit que Marlène Saldana était peut-être sous-employée, juste montrée pour sa nudité, grosse comme grosse qu’elle est. Déjà, j’insiste, Marlène Saldana n’est pas plus grosse que Audrey Bonnet est maigre, pas plus brune que Dominique Uber est blonde, pas plus silencieuse que Valérie Dréville est « sonore ». Le poids de Marlène Saldana, ses formes généreuses, c’est son plus petit dénominateur commun. Quelle connerie de faire remarquer cela. Quel degré zéro de la critique. Bref, passons. Passons sur le brin de misogynie que telle remarque suppose. Passons sur la grosseur (qui n'est qu'un effet d'optique bien relatif) pour parler de cette notion "d’emploi", très intéressante sur ce qu'elle révèle comme malentendu.  Quelle merde dans les yeux que de dire que Marlène Saldada serait sous-employée ! Parce que, sans doute, « employer » Marlène Saldana ça veut peut-être dire lui mettre une plume dans le cul, lui faire dire Phèdre avec l’accent martiniquais pendant une heure trente. Ah oui, ce serait génial, je vois déjà le succès, moi j’y resterais, de rire j’en crèverais. Mais bon, est-ce seulement ça que « d’employer » Marlène Saldana ? Ne peut-on pas avoir pour elle plus d’ambition, de désir, d’imagination voire de tendresse ? Dans Je m’occupe de vous personnellement, justement, Yves-Noël Genod n’emploie pas Marlène Saldana. Il la déploie, il la laisse se déployer. Elle en ferait peu ? Sans doute pourrait-elle en faire plus, mais le peu qu’elle fait n’est-il pas déjà la démonstration éclatante de toute la délicatesse dont elle est capable ? Car Marlène Saldana c’est avant tout la finesse d’une actrice qui ne joue pas de textes parce qu’elle ne parle pas la bouche pleine, elle est bien élevée Marlène Saldana. Elle ne va pas vous cracher une partition à la gueule, elle a mieux à faire, elle a mieux à être. Et là où l'on pourrait croire qu'elle s'exhibe, en fait elle s'offre. C'est triste de ne pas savoir faire la différence. Mais bon...  « Quand Polyphème le cyclope demande à Ulysse son nom, la réponse est Outis, personne. Cette réponse va le sauver. Le Je n’est pas quelqu’un, il n’a pas de carte d’identité. Et pourtant c’est en me désignant comme Outis que je me rends unique, différent de tous les autres et d’abord de moi-même. »  J-B Pontalis. Marlène Saldana n’est pas sous-employée, elle joue Personne, son nom est personne, c’est à dire qu’elle joue tout le monde, elle joue « n’importe qui ». Elle joue la Californie et la Franche-Comté en même temps. Et franchement, le rôle est aussi grand que Phèdre, Médée, etc. Marlène est Outis, elle est vachement bien « employée ». Meuhhhh.

Le 29 mai 2012 à 08:34

Shape

Yves-Noël Genod : exercice d'admiration numéro 6

> premier épisode Le type est grand, mince, légèrement beckettien, peau laiteuse, imberbe, petites lunettes rondes, cheveux fins qui semblent sortis du lit, adulte sage ou ado attardé, peut-être un peu des deux, il s'appelle Philippe Gladieux. Je l'ai rencontré il y a quelques mois, au Théâtre de la Bastille, il faisait déjà les Lumières pour Yves-Noël Genod. C'était l'hiver et il s'agissait de La Mort d'Yvan Ilitch, le solo avec Thomas Gonzales. Lumières, c'est une façon de parler car dans La Mort d'Yvan Ilitch, Thomas G. était plongé dans les ténèbres, habillé de ténèbres. Le plateau était fait de noir et de nuit, velours noir, profond, nuit lunaire, avec cette sorte de lumière blanche, invisible, noire, qui rend les peaux phosphorescentes. C'était un soir de répétition pour Thomas (répétition chez Yvno = recherche du duende), je m'étais assis par hasard à côté de Philippe Gladieux. Il y avait un problème technique avec le néon que portait Thomas dans ses bras. "Salut. Salut. Olivier. Moi c'est Philippe." On parle à voix basse, on se serre la main. Philippe a cette douceur rare des vrais hétérosexuels, ceux qui n'ont aucun problème avec l'homosexualité, c'est à dire avec le féminin en eux. En même temps il est peut-être homo, en fait je ne sais pas et je m'en fous, mais je ne crois pas qu'il le soit, pas du tout. De Philippe émane un calme fascinant, plus que l'orientation sexuelle, c'est ça qui frappe en premier. Aussitôt je me dis que Duras aurait aimé travailler avec lui, je ne sais pas pourquoi mais j'imagine un feeling possible entre Duras et lui. Je n'ai jamais connu Duras mais je la connais comme si je l'avais faite, c'est ridicule mais tout ce que je vis me ramène toujours un peu à elle. Ma vie est dédoublée par la présence de Duras. LOL. Bon, Duras est morte, paix à son âme, Philippe travaille avec Yves-Noël Genod et c'est de ça dont on parle. Sur son site Philippe dit qu'il est "patient avec un sentiment d'urgence". Pour parler de lui il dit "éclairagiste". Il dit aussi : "Les volutes impriment comme des spectres dans l'espace des dessous. Au fil des heures, la circonvolution des pensées fait naître un vortex (d'où l'on verrait un langage organique). On n'imagine jamais rien, c'est la structure qui initie la clarté, nous lions en lisant ; le sujet intérieur. Dans une enveloppe, la lettre est pliée en trois. C’est toujours ce rythme ternaire !" Je navigue dans le blog de Philippe. Pour écrire cette chronique je pourrais l'interviewer, j'y ai pensé, mais je préfère garder encore un peu de distance avec lui. Ou plutôt je ne veux - pas tandis que j'écris sur lui - de cette distance que l'on a avec les gens qu'on connaît, les proches. J'apprends qu'il est l'inventeur d'un truc, un procédé qui s'appelle Shape. Philippe écrit qu'en éclairage traditionnel, il "navigue manuellement, attentif au pré-mouvement. Il joue la lumière en inspirant l’air de la pièce, séduisant jusqu’au filament de la lampe; un élan d’autofiction. Parce que les consoles d’éclairages n’étaient pas adaptées à sa recherche, il en a conçu une d’un type nouveau, sans séquentiel, sans mémoires. Shape est un procédé traduisant en lumière les percepts du corps. Son organicité, sa réactivité en terme de rythme, impulsions, sensualité ouvre un espace imaginaire comme on regarde les nuages, le feu ou un être aimé. Techniquement, Shape interfère sur la lumière comme un filtre virtuel. Si le soleil est un ensemble de projecteurs, alors Shape s'insère entre lui et le sol, créant les ombres. Par exemple on pourrait reconnaître un arbre dans le vent ou l'eau de la mer ou un ventre qui respire... Shape restitue les flux où ils subissent une suite de transformations sur lesquels Philippe peut agir en temps réel en terme d'intensité, dynamique, s'adaptant aux situations de l'instant, aux nécessités de surprendre, accompagner, guider, suspendre, figer... Le spectateur y met ses rêves, ses peurs, ses désirs.  Ainsi naît l'abstraction, de l'absence de l'arbre ou de l'eau. Parce qu'on y voit pas nécessairement de l'eau mais un macrophage qui se nourrit de lui même ou un spectre in-voluant en l'eau. On perd l'équilibre en changeant de référentiel. Et l'on se propulse dedans, comme aspirés par le vide. Pourquoi aurait-on peur du silence sinon ? Shape participe de qui se décompose, se découvre, tisse un lien entre le sujet, les interprètes et l'imaginaire de chacun. Une relation d'équivalence." C'est sur ce mot que j'arrête ma lecture, "Equivalence", je ne veux pas en savoir plus, pour l'instant. Au Rond-Point Philippe fait les lumières, bien sûr, mais aussi le son. Comme dit Yvno, "l'ambiance du lieu, c'est lumière du jour, fenêtres ouvertes, 7h du soir, c'est l'idée d'un jardin, du théâtre comme jardin. Il y a des plantes. Mais surtout beaucoup d'imaginaire. Philippe a un iPhone et de temps en temps il fait sortir des chants d'oiseaux qui viennent, du coup, de derrière les spectateurs - c'est très agréable – et qui se mélangent aux bruits réels de la rue et de la soirée – les Champs-Elysées - parfois un corbeau, mais c'est pas toujours un corbeau, parfois une manif... Jeu de mot lacanien à la con: Gladieux, Glas / Dieu... Tu sais ce que c'est que le glas, Yvno ? Bien sûr, tu sais, mais je vais te le dire quand même, j'aime trop faire mon wikipedia : le glas est une petite sonnerie faite avec une cloche publique pour signaler la mort d'un habitant. Une idée pour le spectacle ? Pour qui sonne ce glas ??? Sinon, oh, une fois, oh oui je m'en rappelle, c'était génial, des chevaux sont passés sur l'avenue ! Et en parlant de chevaux, "Phlippe", tu sais ce que ça veut dire ? Celui qui aime les chevaux. Tout est déjà écrit, depuis le début.

Le 19 mai 2012 à 08:42

Les passants

Yves-Noël Genod : exercice d'admiration numéro 3

> premier épisode         > épisode suivant Yves-Noël trouve que mes chroniques ne vont pas, qu'elles sont surracontées, qu'il y a un problème avec le fait de nommer les acteurs. Yves-Noël fait sa Pina, sa diva, queue j'aime quand il fait sa Pina, en ce jour d'ascension. Yves-Noël préférerait que je d'écrive sans décrire, il me dit que quand les acteurs sont "bien" sur le plateau, ils sont n'importe qui, des passants. Je suis d'accord, je comprends et en même temps c'est compliqué. Les acteurs d'Yves-Noël, je les aime tant, comment les passer sous silence ? Marlène Saldana, rien qu'en écrivant Marlène Saldana, j'ai l'impression d'en dire tant sur Marlène Saldana. Je crois que jamais je ne pourrai saisir tout ce qui surgit sur ce plateau d'Yves-Noël Genod, c'est trop vaste. Alors je saisis des trucs au vol, des bribes, des confettis. J'espère pour Yves-Noël que je ne saisis rien au viol. Le théâtre d'Yves-Noël n'est plus, n'est pas cet espace délimité dans le temps et dans l'espace (justement) que l'on voit partout. Les acteurs d'Yves-Noël viennent de la rue, traversent le plateau et s'en retournent à la rue. Le spectacle a commencé bien avant la réprésentation, il a commencé dans la vie de chaque acteur, à la naissance de chaque acteur, de même il se prolonge dehors, dans la rue, le soir, la nuit, le jour, dans la vie de chaque acteur, dans son futur, dans son lit, jusqu'à la mort de chaque acteur. Pour les acteurs, je vais adopter une solution nouvelle : je vais dire Il et Elle. Bien sûr, derrière "Il" il y aura machin ou machin, derrière "Elle" il y aura bidule et bidule. Faut donc imaginer un "Il" pluriel et neutre, de la même façon un "Elle" neutre et plurielle. Idem pour Yves-Noël, je dirai "Il". Désormais mes chroniques seront pleines d'îles, pleines d'ailes. Et autant en emporte le vent. Le vent. L'amour, l'argent, le vent, comme le chante Barbara Carlotti. Point de vent aujourd'hui. Peu d'amour, pas du tout d'argent. Aujourd'hui c'est calme et laconique. "Avec l'argent tout est possible." "Le verbe acheter remplacera-t-il le verbe aimer ?" Elle se frotte les cheveux avec de la paille. C'est le moment du shampoing à la paille. Son portable sonne, elle s'en amuse. Elle porte une brassée d'herbes coupées comme on porte un enfant. Je pense à Rousseau. Le Rousseau de l'Emile ou De l'Education. Pauvre Jean-Jacques que l'on a tant emmerdé. Jean-Jacques qui savait si bien éduquer les enfants, lui qui avait abandonné les siens. "Journée de bonheur, hallucinant de bonheur. Le secret vermillon." "Rien n'est trop beau. Pour vous." Rousseau encore : Il faut cheminer dans la nature, c'est là qu'on grandit. "Quelle imposture, le futur." "Nouveau jour de vie, la Tour Eiffel." De la végétation a pris place dans les cheveux de l'actrice. "Terre d'ombre, Véronèse." "Le bonheur ? Pas difficile du tout. Pas d'effort. Pas le moindre effort." Une marche de la nature. La poule est d'accord. Elle caquette un oui massif. Le développement de l'humanité. Toute de rose vêtue, la petite fille fait une apparition. "Hi, Kitty, hello Kitty, how are you ?" La mère et l'enfant se disent des secrets. Des secrets ou des explications. "Capital bonheur. La minute idéale." Es-tu passé par Ermenonville ? "Qu'est ce que c'est, le bonheur ? Le bonheur, comme un parfum. " "Gagner 10 % à chaque instant." 10 % sur le temps, 10 % sur la mort, 10 % sur l'espace. 10 % de bonheur. En plus. La petite fille a des jeux interdits avec les oiseaux. 1789 / 2012, c'est pareil, c'est du pareil au même. Le Rond-Point et le Hameau, même combat. Versailles, Champs-Elysées Clémenceau. Marie-Antoinette is still alive. A cour, à jardin, à la Cour, dans le jardin. Les courtisans, les jardiniers, des passants. Une passante du Sans-Souci, qui passe. "Acheter, triomphe." "Un nouveau bonheur. Un tout petit bonheur." "Don't forget, little girl, it is not just a garden here. You have to organize, delicatly, play with your hands." Play it like Partage de midi. Just like that. It's easy. "Do you know this flower ? Do you know the name ? It is called "Forget me not". "Là-bas, il y a quelque chose." Si. C'est si joli, qu'ils disent. "Que ne se suicident-ils pas, tous ces prédicateurs de la lune ?" Elle saupoudre de la paille. "Non merci, pas de ministre." "Les expositions de peinture, finies." "Ici, la nuit éternelle, le noir." Et comme dit Gilles Clément : On va mettre le sauvage, la mauvaise herbe, dans le jardin. On va le faire. Pourquoi se gêner ? Du sauvage, du réel et de la mauvaise herbe. Dans le jardin. On va semer, asperger, planter. Dans le texte, aussi.

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