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Clio Verrin


(27 articles)

Niche sous les toits de Paris
Passe le plus clair de ses journées dans les théâtres
Traîna un temps ses guêtres à l’Ecole du Cirque
Prend souvent la ligne 13 en ce moment
Déteste l’hiver
Adore le camembert
Porte régulièrement une casquette de Jules et Jim
Migre, l’été venu, au Festival d’Avignon
Aime les rencontres improbables
N’aime pas trop parler d’elle à la troisième personne

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L'Homme qui en savait trop



Il souriait à son image dans le miroir. Personne n’aurait l’idée de le chercher ici. La planque était parfaite. Les images de sa mort avaient fait le tour du monde. Bien sûr, il avait dû renoncer au faste et aux honneurs, mais il continuait à faire peur aux enfants, ce n’était pas si mal. Il les tenait tous par les couilles, tous ses anciens amis qui l’avaient publiquement renié. Les secrets qu’il détenait étaient le gage de sa tranquillité. Et puis le costume lui allait bien. Une musique obsédante parvint à son oreille. Il n’avait pas beaucoup de temps. Déguisé en Jafar, Mouammar Kadhafi se mit en place pour la parade de quinze heures à Disneyland Paris.

Les temps modernes


Il commençait à s'énerver. Cela faisait plus de deux heures qu'il tentait d'en comprendre le fonctionnement. En vain. C'était pourtant élémentaire, à la portée de n'importe quelle collégienne... Il finissait par douter de ses capacités intellectuelles. Ne serait-il pas temps pour lui de prendre une retraite, somme toute bien méritée ?
De rage, Sherlock Holmes lança son smartphone à travers la pièce et reprit son violon.

A hard day's night


Ce n’était vraiment pas son jour. Il s’était coupé en se rasant, Alfred avait fait brûler les toasts, il s’était cogné le tibia dans la table basse et il avait un gros bleu. Son équipe favorite avait perdu un match important. Ce soir, sa voiture s’était arrêtée brusquement et il ne parvenait pas à la faire redémarrer. Pour couronner le tout, il avait taché son beau costume en essayant de trouver la panne. Stupide mécanique ! À cette heure-ci, tous les garages étaient fermés. Pas le temps d’attendre une dépanneuse. Il n’avait pas le choix. En espérant n’être vu de personne, Batman enfourcha un Vélib’ et repartit à la poursuite du Joker.

Super Nanny



Le réveil avait été difficile ce matin-là. Elle avait encore trop bu la veille. Ca lui arrivait de plus en plus souvent, depuis quelque temps. Elle n'avait vraiment pas envie d'y aller. Vraiment, vraiment pas. C'était quand même malheureux d'être encore bonne d'enfants, à son âge, mais il fallait bien gagner sa croûte. Plus ça allait, plus elle détestait les mômes. En prenant son breakfast, elle se demandait dans quel genre de famille elle allait tomber cette fois-ci... Ce dont elle était sûre, c'est que les gosses seraient insupportables, et que leur père essaierait de la tripoter dans les coins sombres, comme chaque fois. Elle devait se dépêcher pour ne pas arriver en retard. La journée commençait mal : il pleuvait, son parapluie était cassé, elle allait devoir prendre un autobus bondé et puant. La tête encore pleine de vapeurs d'alcool, Mary Poppins partit vers de nouvelles aventures.

Drôles de drames


- Bonjour les filles !
- Bonjour Charlie !!!
- Les filles, j’ai encore une mission délicate à vous confier.
- Vous savez que vous pouvez toujours compter sur nous pour ça, Charlie !
- Il s’agit d’une disparition. Margarett Molyneux, 48 ans, femme au foyer. Son mari, Irwin, est botaniste, mais c’est son cousin, l’évêque de Bedford, qui nous a alertés.
- Vous pensez que c’est le mari qui a fait le coup, Charlie ?
- Toujours aussi perspicace, Sabrina, mais l’évêque non plus n’a pas l’air clair dans cette histoire… Arrangez-vous aussi pour découvrir quels sont les liens entre les Molyneux et Félix Chapel.
- Félix Chapel, l’auteur de romans policiers ?
- Tout à fait, Kelly. Personne ne l’a jamais vu, pas même son éditeur. Vous devrez gagner la confiance de ce Molyneux, et essayer de savoir qui est ce Chapel. Vous vous ferez passer pour une étudiante en botanique.
- Entendu, Charlie.
- Et moi ?
- Vous, Jill, vous vous chargerez de William Kramps, le Tueur de bouchers. Il est lui aussi à la recherche de Chapel.
- Un tueur de bouchers ? Comme c’est bizarre…
- Bizarre, vous avez dit bizarre ? Quoi qu’il en soit, je dois vous laisser, je suis attendu… Bonne chance, les filles, et à bientôt !
- Merci Charlie !!! A bientôt !!!

Juste une dernière (psy)chose


- Et donc vous confirmez que Miss Crane a bien passé une nuit au motel et qu’elle est repartie le lendemain matin ?
- C’est cela, Inspecteur.
- Lieutenant.
- Oh, Lieutenant. Reprendrez-vous du café ?
- C’est pas de refus. J’adore le café. D’ailleurs ma femme me dit toujours que j’en bois trop.
- Ah c’est drôle Lieutenant, ma mère aussi me répète sans arrêt : « Norman, arrête de boire tout ce café ! ». Ahahahaha !!!
- Ahahaha ! Il est délicieux votre café.
 - Merci Lieutenant.
-  Et votre motel est très agréable, très bien entretenu. Depuis combien de temps en êtes-vous propriétaire ?
-  Oh, en fait il appartient à ma mère, mais elle est âgée maintenant, alors c’est moi qui m’en occupe.
-  C’est un bel endroit… Un peu isolé peut-être, mais joli quand même. Et comment avez-vous trouvé Miss Crane ?
-  Je vous demande pardon ?
-  Je veux dire… Est-ce qu’elle vous semblait pressée ? Inquiète ?
-  Oh vous savez, Lieutenant, elle est arrivée tard, et je lui ai proposé de partager mon repas, il n’y a pas de restaurant à proximité. Nous n’avons pas beaucoup parlé, elle semblait fatiguée. C’est tout ce que j’ai remarqué. D’ailleurs, elle est très vite retournée dans sa chambre.
- Je comprends, je comprends… Et est-ce que vous avez vu dans quelle direction elle est partie ?
- Oh, je crois me souvenir qu’elle a pris la route de Fairvale.
- Très bien, Msieur, je ne vais pas abuser plus longtemps de votre hospitalité, merci encore pour le café.
- Mais je vous en prie Lieutenant, Lieutenant comment, déjà ?
- Colombo. Lieutenant Columbo. Oh, Mr Bates, juste une dernière chose… Je voudrais parler à Madame votre mère, peut-être qu’elle a remarqué quelque chose…
- Oh, euh… Je… Euh… Oui, je veux dire… Bien sûr… Attendez ici, Lieutenant, je vais la chercher…

Le cauchemar d' Alice


Une nouvelle inédite de Lewis Carroll
Alice se demandait où avait bien pu passer le Lapin Blanc. Elle avait fini par se perdre dans les méandres du terrier dans lequel elle l’avait suivi. Tandis qu’elle cherchait une issue, une odeur de poisson parvint à ses narines. « La mer ne doit pas être loin » pensa-t-elle, « je pourrais toujours demander mon chemin à la Tortue Fantaisie. » Elle finit par trouver une sortie et arriva sur une plage, mais n’y vit nulle trace de la tortue. Elle aperçut alors une ville à quelques pas de là et s’y dirigeait, lorsqu’elle croisa un homme étrange. « Pardon, monsieur, » lui dit-elle en faisant une révérence (elle savait que la politesse était importante en toutes circonstances), « Auriez-vous vu le Lapin Blanc ? Ou la Tortue Fantaisie ? ». L’homme la fixa de ses yeux ronds dont les paupières ne cillaient pas. Sans un mot, il tendit le doigt en direction d’un bâtiment situé un peu plus loin. « Je vous remercie, monsieur » répondit-elle, toujours très polie, bien qu’un peu décontenancée par les manières rudes de l’homme. L’odeur de poisson était encore plus forte dans la ville, ce qui ne plaisait pas beaucoup à Alice. Elle eut alors une pensée pour sa chatte. « Comme ma petite Dinah serait heureuse ici, elle qui aime tant le poisson ! Cela doit fait longtemps que je suis partie, la nuit commence à tomber. J’espère qu’on lui aura donné son écuelle de lait. » L’immeuble était un hôtel délabré. Alice déchiffra sur un écriteau les mots suivants : « Hôtel Gilman, Innsmouth », et entra dans la bâtisse. Un drôle de personnage se tenait derrière le guichet. « Je dois sûrement être arrivée au pays des hommes-poissons » se dit-elle. Elle lui demanda où se trouvait le Lapin Blanc. L’étrange créature lui tendit la clé d’une chambre en disant : « Iä-R’lyeh ! Cthulhu fhtagn ! Iä ! Iä ! » d’une voix gutturale. Alice ne fut pas surprise de cette réponse, elle était accoutumée aux situations inhabituelles. Bien qu’elle n’eut pas compris un traître mot de son discours, elle fit une respectueuse révérence à l’être aux yeux de poisson, et monta quatre à quatre les marches qui menaient à la chambre 428.

L'Etranger



C'était le début du printemps et la nuit était douce. Les pieds dans le caniveau, il regardait les étoiles. Il avait toujours beaucoup aimé Paris. Ce soir-là, ses pas l'avaient conduit vers la rive gauche. Il passa derrière Notre-Dame et aperçut le phare de la Tour Eiffel. Puis il descendit sur les quais, où il croisa un couple d'amoureux qui ne prêta aucune attention à sa haute et élégante silhouette. Des vers de Rimbaud lui revinrent à l'esprit. Il contempla un moment la Seine, mais il n'y vit pas la blanche Ophélia flotter comme un grand lys. Un peu déçu, il remonta sur le pont. Il était temps qu'il reparte, il avait encore un long chemin à faire pour rentrer chez lui.
Juste avant le lever du soleil, comme tous les jours depuis plus de cent ans, Oscar Wilde regagna son tombeau au Père-Lachaise.

La reine des courges


« Oh la vache, c'est super lourd ! Me demander de trimbaler ce truc, elle devient gâteuse, c'est pas possible ! Ah les vieux, j'te jure ! Allez, plus que dix mètres... Je vais choper un lumbago, moi, si ça continue... Et merde, ça me glisse des mains...
AÏE ! Mon pied ! Putain de citrouille ! »
Et Cendrillon passa la nuit aux urgences au lieu d'aller au bal du Prince.

La reine des pommes



Elle était assez contente d'elle ce jour-là : il faisait un temps magnifique, et son nouveau travail était plutôt bien payé. Bien sûr, elle ne volait pas son salaire. Il faut dire que la maison était très sale, une véritable porcherie, mais elle était jeune, et courageuse, et son habileté avait fait des merveilles en quelques heures à peine. Elle pensa sans regret à ses anciens employeurs, tatillons, jamais contents, radins, et vieux en plus... Décidément, elle avait bien fait de leur rendre son tablier quelques jours auparavant. Elle était encore étonnée et ravie de sa propre audace ; c'était la première fois qu'elle prenait  ainsi son destin en main, et elle avait l'impression que le monde lui appartenait. Quelle merveilleuse sensation ! 
Son devoir accompli, Blanche-Neige sortit en souriant de la maison des trois petits cochons, emplit ses poumons de l'air pur de la forêt et mordit à belles dents dans la pomme qu'une vieille femme lui avait offerte le matin même.

La fuite de Pan


Une nouvelle inachevée de James M. Barrie

C’était la première fois qu’elle s’échappait aussi longtemps. Elle ne devait pas être bien loin. Depuis deux jours qu’il lui courait après, Peter était maintenant tout à fait perdu. Dans cette ville inconnue, les rares adultes qu’il croisait lui faisaient de grands signes pour le dissuader d’avancer. Il fallait bien pourtant qu’il la retrouve. Enfin il la vit, tapie dans un coin. Le jeune garçon se précipita vers son ombre. Apeurée, elle n’opposa aucune résistance lorsqu’il la fourra dans sa besace. Il demanderait à Wendy de la lui recoudre, solidement cette fois. C’est alors qu’il entendit les détonations. On tirait des coups de feu non loin de lui, sûrement le Capitaine Crochet. Mais nulle part il ne voyait la mer. Un petit garçon qui devait avoir son âge l’interpella à mi-voix : -  "Reste pas là, c’est dangereux !" - "Mais je n’ai pas peur !" - "Alors viens avec moi, on va bien s’amuser". Et Peter Pan suivit Gavroche jusqu’à la barricade.

Ubu malade ou La Débâcle de la Médecine


Une pièce inédite d'Alfred Jarry

Le docteur KNOCK, Le PERE UBU, La MERE UBU, La GARDE.  
La scène est dans le cabinet du Docteur Knock.  

KNOCK
(en s’essuyant les mains). Mariette, faites entrer le patient suivant. (Le Père Ubu entre, suivi de la Mère Ubu.)

MERE UBU. Docteur, c’est affreux, mon époux est fort malade.

PERE UBU
(se tenant le ventre). De par ma chandelle verte, ma gidouille me fait bien mal… (Knock s’approche du Père Ubu et lui appuie sur l’estomac)

KNOCK.
Est ce que ça vous gratouille ou est ce que ça vous chatouille ?

PERE UBU.
Merdre ! Bouffresque ! Vous me faites mal ! Arrêtez, ou je vous fais donner force coups de bâton !

KNOCK
(impassible, en lui prenant le pouls). Qu’avez-vous mangé au déjeuner ?

PERE UBU.
Presque rien, c’est vendredi, on fait maigre… Tout au plus quelques kilos d’andouille…

MERE UBU.
Et une rouelle de veau…

PERE UBU. Avec un poulet rôti pour l’accompagner

KNOCK.
Je vois… (il lui palpe le cou) Avez-vous conscience de votre état ?

PERE UBU.
Ho ! Ho ! J’ai peur ! J’ai peur ! Ha ! Je pense mourir !

MERE UBU
(implorant). Ah ! Docteur ! Sauvez mon mari !

KNOCK.
Souhaitez-vous guérir ?

PERE UBU et MERE UBU
(ensemble). Oui !!!

KNOCK.
Dans ce cas… Rentrez immédiatement chez vous, et mettez-vous au lit. Ce soir, prenez juste un bol d’eau chaude. Aucune nourriture solide pendant une semaine, tout au plus un demi biscuit trempé dans un verre de lait…

MERE UBU.
Tout ce que vous voudrez, Docteur !

PERE UBU.
Madame de ma merdre, je vais vous taper ! (il la poursuit, puis s’approche de Knock, l’air furibond) Cornebleu ! Jambedieu ! Tête de vache ! A moi la garde ! On veut assassiner le Père Ubu !

LA GARDE
(accourant). Nous voilà ! Nous voilà !

PERE UBU
(désignant Knock). Gardes ! Emparez-vous de ce bélître, enfoncez-lui des petits bouts de bois dans les oneilles et passez-le par la machine à décerveler ! (les gardes emportent Knock, qui crie et se débat en vain). Ah ! Ma femme ! Me voilà guéri ! Que la Médecine est une grande et belle chose !                                                                    

RIDEAU

Monsieur Blasse !


Une pièce inachevée de Georges Feydeau

Charles DESPAGNE, riche négociant  Reine, sa jeune épouse  BLASSE, nouveau secrétaire de DESPAGNE  La Bonne  
Scène 1 La scène est dans le salon des Despagne. Demeure cossue, à la campagne. On entend le tic-tac d’une horloge, et la pluie battante au dehors. Reine est seule. Elle mange des chocolats.  

REINE (à elle-même) .  Quel temps ! Et Charles qui n’est toujours pas rentré… Mais je m’ennuie, moi ! Il n’est jamais là ! Toujours à ses affaires ! Et quand il ne travaille pas, il est à la chasse ! Il me laisse toute seule, dans ce trou perdu, sans amour ! Ah oui, j’aurais dû écouter ma pauvre maman ! (rêveuse) Heureusement, il y a ce jeune homme… Tous les jours, il dépose une boîte de chocolats dans le jardin. On n’en trouve pas d’aussi bons dans ce patelin. Et il y a trois jours, il m’a écrit une lettre si gentille ! Je vais finir par le prendre pour amant, si ça continue ! Mais il n’a même pas signé sa lettre…  

Scène 2 Reine, La Bonne  

LA BONNE
(entrant). Madame, un messager vous apporte une lettre de Monsieur.

REINE.
Enfin !  

Scène 3 Les mêmes, BLASSE, trempé  

REINE (à part). Oh ! Qu’il est beau !(troublée)  Monsieur ?

BLASSE (à part). Oh ! Qu’elle est belle ! (troublé) Madame. Mon nom est Blasse, Rudy Blasse. Je suis le nouveau secrétaire de Monsieur Despagne. Il m’a chargé de vous remettre une lettre.

REINE (vivement).  Donnez ! Donnez ! (elle lit) « Mon Bichon STOP Plus de cartouches STOP Prépare m’en STOP Il y a du vent STOP Je t’embrasse STOP » (à part) Oh, c’est l’écriture du jeune homme ! (regardant Blasse) Mais c’est lui, alors !  

Scène 4 Les mêmes, DESPAGNE, ruisselant  

DESPAGNE.
 Ma femme, me voici !

REINE.
Ciel, mon mari !  

(BLASSE s’évanouit)  

REINE et DESPAGNE (ensemble). Monsieur Blasse ! (Reine s’évanouit. DESPAGNE, voulant la secourir, glisse, tombe, et ne bouge plus. La Bonne les regarde en haussant les épaules)                                                         

RIDEAU

Incertain sourire


Olala, qu’est-ce que je m’ennuie… C’est long, ces journées, mais c’est long ! En plus, ce soir, c’est la nocturne… Vivement mardi, que je me détende un peu… Je vais appeler Victoire, on fera les magasins . J’ai repéré une petite paire de bottines, j’espère qu’ils ont encore ma taille… Un seul jour de congé par semaine, c’est pas assez ! Ils me fatiguent, tous, avec leurs appareils photo… Ils n’ont pas autre chose à faire, par ce beau temps ? Pour une fois qu’il ne flotte pas… Et ça piaille, et ça piaille… Si j’étais plus douée en langues, au moins je pourrais comprendre ce qu’ils baragouinent. Bah, de toute façon, ça doit pas voler bien haut, hein. Ah non pas de flash ! Ca m’abîme les yeux, en plus c’est interdit. Et les mômes… Je te foutrais tout ça en pension, moi ! Mon dieu ce qu’ils sont laids… Et s’ils étaient juste moches… Y’en a des violents, en plus ! J’ai même reçu un coup de couteau, une fois ! Ah c’est pas une vie… Oh, la touche de celui-là… J’ai une de ces envies de rigoler… Non Mona, non, souviens-toi de ce que t’a dit Léonard, du mystère, un demi-sourire, pas plus… Ca les fera causer, qu’y disait… Ne pas rire, surtout ne pas rire… Ah non mais quel métier !

Morte saison



La nuit avait été affreuse. Il avait beaucoup de fièvre et toussait à fendre l'âme. Il avait l'impression que son nez avait doublé de volume et ne laissait passer ni l'air ni les odeurs. La vie était injuste. Être un tel génie, et avoir une santé si fragile... C'était sa troisième grippe depuis le début de l'hiver.
Ce n'était pas aujourd'hui qu'il accomplirait son grand œuvre.
La mort dans l'âme et la morve au nez, Jean-Baptiste Grenouille se résigna à attendre le printemps avant de se mettre en quête du parfum d'une jeune fille.

Unhappy End



Il venait de partir. Voilà, c'était fini. Elle n'avait pas pleuré devant lui. Bien sûr, elle savait que ça ne pouvait pas durer entre eux, il était marié... Tout de même, elle avait de la peine. Il fallait qu'elle se ressaisisse. La Fée des Lilas se servit une autre vodka et alluma encore une autre cigarette. Surtout ne pas penser aux moments passés dans ses bras... Elle se concentra sur les choses qu'elle n'aimait pas chez lui. Il y en avait très peu, en fait. Même sa barbe bleue ne lui déplaisait pas tant que ça, finalement. Mais elle n'aurait jamais réussi à s'habituer à cette manie qu'il avait de se lever la nuit pour boire l'eau des toilettes.

A l'ouest d'Eden



"Oh! on n'est pas si mal installés, on s'y fait, à force… Bien sûr, je regrette le grand jardin qu'on avait avant, mais qu'est-ce que vous voulez… C'est pour mon mari que ça a pas été facile. Au début, il me faisait la tête, comme si c'était de ma faute, l'expulsion… Et puis avec le temps il s'est calmé. Faut dire, il a dû gagner notre croûte à la sueur de son front, lui qui est si paresseux. Je vous assure, Mme Lambert, depuis vingt ans que nous sommes mariés, il n'a jamais rien fait dans la maison. Heureusement que j'ai mon petit dernier, lui, il m'aide, il est si gentil… Pas comme l'aîné, un vrai feignant, et sale, en plus, le portrait de son père. Et puis jaloux, avec ça, l'autre jour, il a voulu cogner son petit frère, ce brutal! Je lui ai collé une de ces roustes… Mais je ne lui fais pas confiance, ça va mal finir, c't'histoire… Allez, Mme Lambert, je cause, je cause, mais je dois filer… Je vais préparer une tarte aux pommes à mon petit Abel, il aime tellement ça!"

La crise


À Paris, la crise s'aggrave et touche des populations jusqu'ici épargnées.

Oncle Viana


Une pièce inachevée d'Anton Tchekov
SOPHIA ALEXANDROVNA, 17 ans. ELENA ANDREEVNA, épouse du père de SOPHIA, 27 ans.  
La scène est au salon, dans la demeure familiale. Au lointain cour, un piano et une porte. Au jardin, une table et deux chaises. SOPHIA se trouve près de la table et regarde pensivement un verre vide.  

ELENA ANDREEVNA
(en entrant). Le Major est parti ?
SOPHIA
(songeuse). Oui… (elle chantonne : Ah ! Si j’avais un franc cinquante…)
ELENA ANDREEVNA. Qu’as-tu, Sonia Alexandrovna ? Tu sembles songeuse…
SOPHIA.
C’est drôle…Il est parti depuis un moment, mais je crois encore entendre sa voix… (vivement) Comment trouves-tu le Major ? Est-ce qu’il te plaît ?
ELENA ANDREEVNA.
Oh, oui ! Beaucoup…
SOPHIA.
Je suis heureuse ! Heureuse ! Quand il est arrivé tout à l’heure, j’ai tout de suite remarqué que son œil avait viré au bleu indigo, ce qui chez lui est signe de soif… Je lui ai préparé un Foutralafraise…
ELENA ANDREEVNA (l’interrompant). Un Foutrakoi ?
SOPHIA.
Un Foutralafraise. C’est comme un Alexandra, mais tu remplaces la crème de cacao par de la liqueur de fraise. Il a eu l’air ravi ! Il m’a dit que même son pianocktail n’en prépare pas d’aussi bons…
ELENA ANDREEVNA.
Raconte ! Raconte encore !
SOPHIA.
Il m’a dit aussi qu’il allait organiser une surprise-partie samedi prochain... Il y aura son ami le Bison, qui jouera de la trompinette ! Et des disques de musique de jazz qui corrompent notre belle jeunesse… Les garçons porteront des vestes trop longues, et les filles des jupes trop courtes… Même Jean-Sol Partre sera là ! Et tout le monde dansera ! Le swing, le jitterburg et la barbette gauloise ! Comme à Saint-Germain-des-Pieds ! (un temps) Et tu connais la meilleure, Eléna Andréevna ?
ELENA ANDREEVNA
(vivement). Dis-moi !
SOPHIA.
Il nous a invitées ! Toutes les deux !
ELENA ANDREEVNA
(poussant un cri). Oh oui ! Comme ce sera bien ! J’ai toujours rêvé de danser la barbette gauloise !
SOPHIA.
Je vais aller demander la permission à mon père ! Il dira oui, j’en suis sûre ! (elle sort en courant)
ELENA ANDREEVNA (chante, en s’accompagnant au piano). J’suis snob J’suis snob C’est vraiment l’seul défaut que j’gobe Ca demande des mois d’turbin, C’est une vie de galérien
SOPHIA
(revient. Elle regarde Eléna, qui s’interrompt). C’est non. Il ne veut pas.  

RIDEAU

Le jour d'avant


Le 30 mars                                                   
Jane, ma chérie, Comme je suis heureux d’apprendre que vous quittez ce Rochester !
Bientôt nous serons à New York, libres de vivre et de nous aimer !
 J’ai enfin réuni la somme nécessaire à notre grand voyage. Nous partirons de Southampton le 10 avril, sur un paquebot magnifique, le Titanic.
Ma décision est prise, rien ne pourra m’empêcher de fuir avec vous. Je ne peux plus supporter cette vie de voyageur de commerce, toujours à courir, à passer d’un train à l’autre. Tout ça pour rembourser les dettes de mon père ! Il n’a qu’à se trouver un autre pigeon, j’en ai soupé de tout cela !
 Il était temps que je mette un terme à cette existence imbécile. Depuis quelques mois, elle m’est devenue de plus en plus odieuse. Qui sait ce qu’il me serait arrivé si j’avais continué !
Pour ne pas éveiller les soupçons, je vais travailler cette semaine encore comme si de rien n’était…
Ma dernière semaine ! Bien sûr, j’ai quelque scrupule à laisser ma mère et ma sœur Grete. Je leur écrirai juste avant d’embarquer, et j’enverrai de l’argent à la maison dès que j’aurai fait fortune en Amérique.
Voilà, Jane, ma chérie, il est très tard et je vais essayer de dormir un peu avant de prendre le train de cinq heures demain matin.
Je me sens fébrile, trop de bonheur sans doute. Je vous embrasse,
Votre Grégoire
 
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