Pierre
Desproges fut son ami. Ils se rencontrent au hasard d'une
conversation où Desproges annonce soudain que la seule chose qu'il
aime à la télévision est un dessin animé intitulé « Antivol,
l'oiseau qui a le vertige ». Fournier avoue qu'il en est
l'auteur. Ils ne se quitteront plus. C'est Jean-Louis qui réalisa la
célèbre « Minute de Monsieur Cyclopède » et qui
annonça le décès de son ami à l'Agence France Presse par cette
phrase, à la manière de celle qui concluait la série :
« Pierre Desproges est mort d'un cancer – étonnant, non ? »
Peinture à l'huile et au vinaigre,
Le Pense-bêtes de saint François d'Assise,
Je vais te l'apprendre la politesse, p'tit con !,
La Noiraude,
J'irai
pas en enfer,
Les Mots
des riches,
Les Mots
des pauvres, les livres se
suivent à un rythme impressionnant. Récits, albums jeunesse,
essais, romans, la plupart du temps les héros sont des victimes, les
protagonistes des gens malheureux. Le grand humour jaillit, c'est
celui du désespoir. « Avec les progrès de la médecine, notre
désespérance de vie augmente », dit-il en éclatant de rire.
Il s'avoue grand admirateur de Schopenauer dont le pessimisme
définitif le revigore... Mais qui pourrait croire en croisant cet
homme élégant, dont le charme discret s'illumine soudain d'une
vivacité qui pique sans jamais blesser, qu'il a traversé deux fins
du monde ? Qu'il porte en lui la douleur et l'effroi d'être le
père de deux garçons lourdement handicapés, moteurs et mentaux,
Matthieu et Thomas ?
Personne.
Jusqu'au jour où il décide de leur écrire une lettre d'amour
bouleversante... et immensément drôle parue sous le titre
Où
on va, papa ?, qui reçut
le Prix Fémina 2008. « Jusqu'à ce jour, je n'avais jamais
parlé de mes deux garçons. Pourquoi ? J'avais honte ?
Peur qu'on me plaigne ? Tout cela un peu mélangé, j'ai décidé
de leur écrire. Pour qu'on ne les oublie pas, qu'il ne reste pas
seulement d'eux une photo sur une carte d'invalidité... J'ai eu des
avantages sur les parents normaux... Pas eu à nous inquiéter de
savoir ce qu'ils feraient plus tard, on a su rapidement ce que ce
serait : rien. Et surtout, pendant de nombreuses années, j'ai
bénéficié d'une vignette automobile gratuite. Grâce à eux, j'ai
pu rouler dans de grosses voitures américaines. » Le livre
s'est vendu à 500.000 exemplaires, il a été traduit en plus de
trente langues, « succès qui n'est pas dû à la seule qualité
de mon livre », dit Fournier, « je crois que j'ai
libéré des gens ».
Vrai.
Si l'on en croit le nombre de lettres qu'il reçoit du monde entier
de parents le remerciant de les avoir autorisés à rire pour que
leurs enfants handicapés voient enfin quelque chose d'autre en face
d'eux que des visages catastrophés. « Finalement, tous
mes livres, je les ai faits pour eux », dit Fournier avec un
sourire qui n'arrive pas à effacer sa mélancolie... Il n'aime pas
le mot « handicapé ». « Ce sont des enfants pas
comme les autres. C'est tout. Et tant mieux parce que les autres,
franchement... » Jean-Louis Fournier n'est pas non plus comme
les autres. Heureusement.
PS :
Il est fréquent lors de séances de dédicaces que des personnes
demandent à Jean-Louis Fournier de leur signer
Le Grand
Meaulnes. Pour que tous ceux qui
le confondent avec Alain-Fournier ne se sentent pas ridicules,
Jean-Louis a écrit
Le Petit Meaulnes,
ouvrage sur la première page duquel il leur écrira bien volontiers
une phrase aimable.
> Première partie du portrait
> Article édité dans le catalogue Le Rire de résistance, BeauxArts éditions et Théâtre du Rond-Point