Le froid pour tous
Tant qu'il y aura du froid, recherche extime sur une sensation en voie de disparition
Haussmann est préoccupé par la disparition du
froid. Il vient d’écrire à Napoléon : « il faut accepter la cherté
des loyers et des vivres comme un auxiliaire utile pour défendre Paris contre
l'invasion des ouvriers de la province ». Perdu dans ses projets
d’assainissement, il se rend compte que la destruction des caves souterraines a
un effet immédiat : la glace recueillie en hiver n’a plus de contenant.
Privés de froid intra-muros, les habitants risquent d’aller chercher la
fraîcheur de banlieue.
Charles Tellier, chercheur de laboratoire
farfelu, vient quémander quelques attentions au Paris éventré. Haussmann
renvoie toutes ses idées mais il est touché par sa singularité et lui glisse à
l’oreille : fabriquez-nous du froid !
Charles Tellier s’aventure du côté de
Faraday, de l’éther, et de l’ammoniac. Il construit une machine à froid dans la
fabrique du maître-chocolatier Meunier. En travaillant sur la compression de
gaz liquéfié, les désirs de Charles Tellier deviennent grands, très grands. Il
veut le froid pour tous et partout.
A
ses frais, il transforme les cales d’un vieux voilier. Le 20 septembre 1876, le Frigorifique part de Rouen. Le 25 décembre, il arrive à Buenos Aires. Il
prouve que l’on peut traverser l’Atlantique avec trente tonnes de viande
fraîche à bord. La chaîne industrielle du froid, ainsi inaugurée, bouleversera
la frileuse Europe.
Poussé par la recherche absolue des basses
températures, Charles Tellier va mourir dans le plus grand dénuement. Peu avant
son dernier jour, il dira à un de ses proches : « Le convoi des
pauvres m'attend, mais ce sort final des travailleurs ne m'effraie
pas... ».