Sus à la liberté d'expression et au rire moqueur
Texte publié dans l'édition de Charlie Hebdo du 7 décembre
Mi-Tintin au Congo, mi Godefroy de
Bouillon, le souriant Alain Escada, leader belge du mouvement
Civitas, champion de la pensée immaculée et du Christ roi du Monde
s'apprête, tout bardé d'une armée d'extrême droite déguisée en
curés, à lancer sa grande croisade contre le Théâtre du
Rond-Point pour délivrer Jésus du tombeau de blasphèmes où le
tient prisonnier Rodrigo García et sa pièce "Golgota picnic".
Les trompettes de l'intégrisme
sonnent, les étendards templiers sont brandis, le renouveau français
piaffe sus à la liberté d'expression et au rire moqueur, "corde
par laquelle le démon entraîne le plus d'âmes en enfer",
comme le rappelait dans chacun de ses prêches le très subtil Saint
Curé d'Ars.
Mais de qui se moque-t-on, sinon des
artistes ! De ces artistes qui depuis des siècles montrent Jésus
beau, douloureux, émouvant, révolté, sensuel, drôle, grotesque ou
fascinant. Sans le peintre assassin Caravage, sans le sculpteur
homosexuel de génie Michel-Ange, sans Molière le banni, sans Renan,
sans Rouault, sans Buñuel, sans tant d'autres qui ont tous fait de
Jésus mieux qu'un Dieu, un chef d'œuvre, aurait-il été tant aimé ?
Sans artistes, quelle foi ? Les catholiques devraient aujourd'hui
mettre un cierge devant les effigies de Romeo Castellucci et Rodrigo
García qui montrent grâce à leurs œuvres combien dans un
soi-disant monde sans Christ il est présent et s'impose en
provoquant le débat, délivrant ainsi Jésus de la tombe obscure
dans laquelle les fondamentalistes le tiennent étouffé.
Qu'aurait-il pensé ce jeune homme révolté de ces intégristes
calcifiés dans leur foi hystérique qui le réduisent à un chef de
secte ? Sans doute aurait-il fini par rigoler en regardant ces clowns
sinistres.