France-Ethiopie
Carte postale d'Addis Abeba
Vue à
travers les yeux de bon nombre d’Ethiopiens, la France est un Eldorado
prodigieux où l’argent déborde des poches de tous comme d’une fontaine
inépuisable, où les gens habitent dans de belles et vastes maisons remplies
d’objets de prix, où personne ne meurt de faim, où l’on peut rire publiquement
du gouvernement ; bref, où liberté et abondance sont les maîtres mots. Un
paradis fermé, inaccessible, dont la clé est un visa. Saint-Pierre, qui la
détient, habite à l’ambassade, derrière un guichet vitré. Il a laissé sa barbe
et son sourire bonhomme quelque part dans les nuages. Il n’est pas très
accommodant.
Moi
qui suis français, je ne me laisse pas prendre à ces histoires d’une naïveté
amusante. Je ne m’en laisse pas conter, non : je lis la presse en ligne.
On y trouve toutes sortes de récits édifiants. Les cantines servent trop de
viande, le PSG bat Lens sur le score de 3 à 1, les chiffres des derniers
sondages baissent, l’immobilier monte, tel politique de droite gesticule
vigoureusement, tel autre, à gauche, mouline des bras pour faire du vent (contraire).
Je peux embrasser d’un seul coup d’œil cent petites phrases, mille analyses,
cent mille faits divers, tous très importants.
A y
bien réfléchir, on s’y perd un peu. Je ne la vois peut-être pas si bien, la
France, là-dedans…
Si
l’on ne peut croire ni le regard des Ethiopiens ni celui des médias, il me
reste du moins les yeux du souvenir. Que vous dirai-je ? Vues d’Addis
Abeba, les rues françaises manquent de chiens errants et d’ânes en goguette, de
chats pelés, d’eucalyptus, de chèvres, d’odeurs de café frais mêlé d’encens, de
soleils froids et rasants, de grands tissus blancs flottant derrière les
femmes. Mais on peut y déguster en terrasse, dans ce petit restaurant de la rue
de l’Arbre Sec, des planches couvertes de fromages et de charcuterie, arrosées
d’un rouge léger de Loire dont la seule évocation me met les larmes aux yeux.
La
voilà, tiens, la France que je préfère. Celle qui rigole à une table de bistro
dans la fraîcheur automnale, les yeux allumés par le Bourgueil.
Cette
table même où, il n’y a pas si longtemps, je rêvais de l’Ethiopie.