D’approximations
en incompréhension, intégristes mais aussi catholiques plus ou moins
traditionalistes et désinformés conduisent depuis une dizaine de jours une
campagne désastreuse contre la création artistique dont les conséquences
dépassent les calculs de quelques apprentis sorciers mitrés.
Des spectateurs accueillis sous les insultes, plusieurs
centaines de manifestants hurlant au blasphème, quelques arrestations, des
adolescents en larmes place du Châtelet qui égrènent leur chapelet pour obtenir
l’exorcisme d’un artiste et d’un spectacle sataniques, c’est le bilan de dix
jours d’agitation aussi saugrenue qu’anachronique. Tout cela prêterait à rire
si le pathétique de la situation ne fondait d’authentiques motifs d’inquiétude.
Celle de voir à Paris des représentations théâtrales assurées librement à la
condition d’être protégées par la police,
des artistes diffamés, un spectacle chaque soir compromis, entravé,
dénaturé par les conditions honteuses de sa représentation.
De l’œuvre d’Andres Serrano,
Piss Christ, partiellement détruite en avril dernier à Avignon lors
de son exposition à la Galerie Yvon Lambert, au boycott, organisé comme une opération
commando, du spectacle de Romeo Castellucci,
Sur le concept du visage du fils de Dieu, au Théâtre de la Ville, la hargne
militante de catholiques intégristes cherche à imposer une forme d’épuration à
la création artistique, et lui conteste le droit de s’emparer de l’héritage
religieux collectif. Intimidation et censure, le projet n’est pas nouveau, la
méthode éprouvée, les responsables bien repérés. Beaucoup plus inquiétant est
le phénomène qu’on observe depuis quelques mois et qui touche un catholicisme
réputé modéré et ouvert, peu enclin pourtant à la bigoterie et respectueux des
limites qui doivent être celles du religieux dans la cité. Sous l’action
concertée d’un nombre d’évêques et d’archevêques significatif, fulminant des
déclarations incendiaires sur des œuvres dont ils ne connaissent que
partiellement le titre et rarement le fond, c’est à une bronca bientôt
généralisée contre les artistes et les théâtres que nous assistons.
Dépassant le cercle des militants d’extrême droite qui
font le gros des troupes de l’intégrisme, voilà que l’Eglise catholique
elle-même éructe contre
Gólgota Picnic,
le prochain spectacle de Rodrigo Garcia. Qualifiant l’œuvre
d’ « hystérie culturelle » et de spectacle « indigne de la
démocratie », des ecclésiastiques voudraient la voir interdite pour
satisfaire des catholiques blessés et souffrant dans leur chair une nouvelle
mort du Christ. Les théâtres qui la présentent, le Rond-Point à Paris comme le
Théâtre Garonne à Toulouse, s’ils étaient privés de subventions et sanctionnés
par l’Etat et La Ville, illustreraient alors, selon l’église, par leur honte
bue, le sens des responsabilités des élus nationaux et locaux qui les auraient
cloués au pilori des blasphémateurs. Un brûlot officiel publié sur le site
Internet de la Conférence des évêques de France laisse pantois par sa brutalité
et son caractère liberticide. Pour ceux qui se souviennent qu’il est écrit dans
l’évangile « tu seras jugé à la mesure dont tu auras toi-même jugé »,
ils ont fort à redouter un passage à tabac des fanatiques le jour venu. Avant
de trembler pour le salut des prélats d’Inquisition, c’est l’intégrité
artistique et physique de tous, artistes, techniciens, acteurs culturels
participant à la liberté de création qui inquiète et mobilise. Et c’est encore
bien évidemment la sécurité mais aussi la liberté des spectateurs de Rodrigo
Garcia qui préoccupent. Voilà l’aberration à laquelle on livre aujourd’hui
artistes et institutions culturelles : celle de redouter, au cœur de la
capitale d’un pays qui s’honore d’avoir fondé les principes des Droits de
l’Homme, que la faculté de voir, de ressentir, de penser et de s’exprimer soit
compromise du fait de l’action d’extrémistes relayés imprudemment par
l’impéritie de quelques religieux obscurantistes.
Certes, Rodrigo Garcia est iconoclaste. Il ne ménage ni
son discours ni les moyens de l’asséner mais n’oblige personne à le voir ni à
l’entendre. Oui, il attaque frontalement au nom du message biblique l’action de
l’Eglise catholique comme avant lui l’ont fait les philosophes des Lumières, ou
Dostoïevski, ou même, accordons ce plaisir à nos extrémistes, Charles Maurras,
parmi une cohorte d’autres pourfendeurs.
Certes,
tout cela est en partie subventionné par l'État et la ville, parce que notre
pays fonde aussi la liberté des citoyens sur la liberté de leur accès à une
culture diversifiée, privée ou non, rendue possible par une politique
culturelle qui permet par ailleurs l’existence et la pérennité d’édifices
classés (a caractère religieux ou non), de manifestations qui peuvent à voir
avec l’art et la musique dits sacrés, avec la conservation et l’exposition
d’œuvres picturales (aux figures religieuses ou non), ce que personne ici ne
souhaite remettre en cause. La finalité du subventionnement sur fonds publics
dans le spectacle vivant, c'est justement la possibilité et la garantie de la
pluralité des formes et des opinions, non la rétribution d'une conformité à une
norme édictée bien pensante, non clivante, neutre et neutralisante.
Oui, il y aura sur la scène du Rond-Point de la viande et
du sang comme il y eut des excréments sur celle du Théâtre de la Ville ces
derniers jours. N’en déplaise aux groupuscules extrémistes, il n’est pas
certain que cela soit ce qui pue le plus fort dans le paysage de cette affaire.
Il y aura de l’irrespect, de la provocation, c’est-à-dire de la pensée qui
s’oppose à la pensée, du vent qui souffle dans tous les sens.
Jean-Michel Ribes rappelle dans « Le Monde »
qu’en 1545, Lucas Cranach grave une caricature du pape chevauchant une truie. Complice,
Martin Luther la légende : « Tu veux avoir un concile ? À sa place,
reçois ma merde ! ». Alors excommunié et menacé de mort, Luther s’est
vu au mois de septembre dernier salué comme un puissant théologien par Benoît
XVI lors de son voyage en Allemagne. Il n’en est pas tant demandé pour Rodrigo
Garcia. Qu’on lui accorde seulement le droit de créer et d’être entendu dans
des conditions pacifiques, qui sont celles de l’art et de la culture,
fussent-ils subversifs. Qu’on laisse à ceux qui auront la curiosité ou le goût
de partager son œuvre de le faire sans menace et sans insulte. Qu’on nous
laisse le temps de ne pas désespérer des catholiques.