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Le 4 novembre 2014 à 09:55

L'OuLiPo chasse la langue au lamparo ou à tâtons

Trousses de secours

Marcel Bénabou, Paul Fournel, Hervé Le Tellier, Olivier Salon, le quarteron d'attaque de l'OuLiPo, revient au Rond-Point avec une conférence-performance gargantuesque : Dis-moi quelle langue tu manges – langue crue, langue cuite et recuite, tranches de littérature mangées vivantes, vieux boucanés, langue fumée, langue plagiée chère aux vautours et autres charognards… Ventscontraires – On dit souvent que chaque époque a ses usages propres de la langue. Comment caractérisez-vous notre rapport à la langue aujourd’hui ?Paul Fournel – Les choses vont bien mieux qu'avec le Président de la République précédent (pas difficile), mais nous ne sommes pas encore revenus au niveau des Présidents antérieurs qui, chacun à sa façon, avaient un bel usage de la langue : lyrisme de de Gaulle, rigueur de Pompidou, charme bourgeois de Giscard, gouaille impeccable de Chirac, maîtrise chirurgicale de Mitterrand.Après le passage linguistiquement catastrophique de Sarkozy, Hollande impose une méritoire correction qui pourra peut-être devenir le tremplin d'un nouveau départ vers une authentique "qualité France". – Selon vous, qu’est-ce qui menace la langue et qu’est-ce qui la « sauve » ?– L'usage et l'usage. – Et votre propre langue, qu’avez-vous à en dire ?– En gros, c'est du français. – Quel événement et/ou quelles rencontres ont façonné votre langue et qu’est-ce qui la nourrit au quotidien ?– La découverte de la langue de ma mère d'abord. Ensuite la découverte de la langue des autres et enfin, au quotidien, la découverte toujours renouvelée qu'on peut parler pour dire des choses passionnantes ou parler pour ne rien dire. Voilà qui façonne et voilà qui nourrit. – Nous vous avons proposé de venir au Rond-Point « rattraper la langue »… Comment allez-vous vous y prendre ?– Pour être franc, à l'heure qu'il est cela m'arrangerait grandement de le savoir. Une idée ? > plus sur la conférence-performance de l'OuLiPo

Le 21 octobre 2015 à 08:58

Manger avant d'avoir faim

(le jour où je suis devenu cycliste)

Je suis né à Saint-Etienne, au pied du col de la République. Ce n’est pas de ma faute, je ne l’ai pas fait exprès. Plus grave encore, j’y suis né à une époque où la ville était la Mecque du vélo : on y soudait les plus beaux cadres, on y chromait les fourches, on y fabriquait des accessoires qui tenaient la dragée haute à l’italien Campagnolo. Les cyclistes de toutes religions venaient s’y servir. Chaque année, les cyclotouristes du monde entier – ces gens-là sont voyageurs – s’y réunissaient pour rendre hommage à leur maître à tous, celui à qui ils devaient leur identité et leurs règles, le grand Vélocio. Paul de Vivie, selon son baptême, avait édicté les lois du tourisme cycliste et lui avait donné ses lettres de jeune noblesse. Homme d’affaires avisé et patron de presse, il parcourait les chemins et les bois sur son vélo, semant partout de belles maximes et de précieux conseils. Chaque année, donc, en hommage à sa tutelle, on se réunissait à Saint-Etienne par milliers pour grimper au sommet du col de la République et se recueillir une minute devant le monument érigé à sa gloire. La montée Vélocio était un peu plus qu’une simple tradition, elle était un signe fort et universel d’appartenance. Certains cyclistes cependant, sans doute les plus en forme, déploraient que la montée, quoique raide, fût si brève. Les organisateurs eurent donc l’idée de proposer une balade alternative, baptisée « Les cent kilomètres Vélocio », qui ajoutait des côtes à la côte et des grands bois au Grand Bois. Le parcours était somptueux et sévère avec de gros dénivelés et de sombres paysages de sapins, enrichi d’une descente parmi les vergers du revers sud du Pilat et un retour par les routes du Tracol et de Burdignes. Du lourd. Mon père, derrière qui je commençais à rouler à la petite vitesse depuis quelques mois, avait décidé que cette occasion serait celle de ma première « grosse » sortie. J’avais dix ans et la dose était peut-être un peu forte, mais il avait tout prévu pour m’assister et même me rapatrier en cas de détresse – un ami se tenait près de la 403 pour se précipiter au moindre signal de fumée. La sacoche de mon père était bourrée de victuailles et de blousons, ses bidons étaient pleins de sirop et le monde entier était sommé d’être patient car nous pouvions avoir besoin de beaucoup de temps pour boucler ce parcours. Nous étions déterminés à le prendre pour pouvoir aller jusqu’au bout et faire soigneusement tamponner dans les mairies des villages traversés la petite feuille de route qu’on m’avait remise et que je serrais dans la poche de mon maillot. Tout était donc prévu, sauf ce qui arriva. Nous fîmes une belle montée du col de la République au milieu des hordes, je me sentais gaillard. Mon père qui possédait parfaitement la science de mon train me ménageait sans m’endormir et nous allions à une gentille cadence. Il m’encouragea à la prudence dans la longue descente. Dans les deux côtes suivantes, il me conseilla pour les braquets et je moulinais sans encombre vers les sommets. Il n’eut même pas à me mettre la main dans le dos, ce que j’aurais refusé à ce moment-là tant je me sentais investi de la responsabilité de me hisser par mes propres moyens jusqu’aux Grands Bois. La surprise du jour survint dans la côte de Burdignes. Au sortir d’un virage, je doublais mon père qui était presque à l’arrêt. Au passage, je le découvris livide, le visage baigné de mauvaise sueur, les yeux dans le vague, le cœur sur les lèvres. Il vomit dans le fossé, son visage tourna au verdâtre et il dut s’asseoir sur le talus. Il ferma un moment les yeux, les mains serrées sur le ventre. « Vas-y, me dit-il, ne te refroidis pas. La route est fléchée, tu ne peux pas te tromper. Je te rejoindrai… Si je peux. » Cela fait une drôle d’impression de se trouver seul sur une route étroite et sinueuse de montagne pour la première fois. Surtout lorsque ce n’est pas prévu au programme. Une pluie de questions inattendues vous tombe dessus, on les jurerait écrites en blanc sur la chaussée, comme pour vous encourager : suis-je sur la bonne route ? Vais-je trop vite ? Vais-je assez vite ? C’est encore loin ? Combien reste-t-il de côtes au juste ? Et si je crève ? Et si je tombe dans la descente ? Et si mon papa est vraiment malade ? Et ma maman, elle est où, ma maman ? A mon âge, je sais bien qu’il n’y a plus de loups dans les grands bois, mais on ne sait vraiment jamais, même un tout petit louveteau oublié dans un coin serait assez grand pour me dévorer. Et puis le terrible Homme au Marteau est forcément caché derrière un tronc de sapin. Un jour où il y a tant et tant de cyclistes, il ne peut se tenir très loin. Il me semble même entendre claquer la mâchoire de la Sorcière aux Dents Vertes. Les arbres sont devenus bien grands et bien sombres d’un coup. La côte est bien longue et bien pentue. Et puis il n’y a vraiment personne de personne sur cette route. Est-ce qu’il ne fait pas un peu froid, soudain ? Un premier cycliste me rejoint. « Et ben dis donc Trois Pommes, tu fais ça tout seul ? C’est rudement bien ! » ; Je lui conte mon récent malheur. Il m’encourage : « C’est bon, relâche pas ton effort, vas à ton train et n’oublie pas ce qu’a dit Vélocio : « Pour éviter le coup de pompe, il faut manger avant d’avoir faim. Tiens. » Et il me tend un Petit-Beurre Lu que j’avale en le regardant s’enfuir de sa grande pédalée. Je me sens regonflé. Cinq cents mètres plus haut, c’est un couple en tandem qui vient à ma hauteur. « Voilà le Petit Poucet, dit le Monsieur. Il est mignon, dit la dame. Qui c’est qui t’a abandonné ? ». Je raconte en m’essoufflant. « Ralentis un peu » me conseille le monsieur pendant que la dame farfouille dans son sac. Elle en sort deux tranches de pain d’épices avec du beurre dessus. « Tiens me dit-elle, à vélo, il faut manger avant d’avoir faim ». Et je mange le pain d’épices en suivant des yeux leur pédalée double. J’aime bien le pain d’épices avec du beurre salé dessus, surtout depuis que je sais que la nouvelle étoile du cyclisme mondial, le jeune Anquetil, en fait ses délices, mais juste après le Petit-Beurre, je trouve qu’il a tendance à se mettre en boule pâteuse dans ma bouche et à me pomper l’air. J’ai soif. Un peu plus loin c’est un fringand qui me rejoint, je l’entends fondre sur moi dans un sifflement de boyaux qui me laisse deviner sa grande vitesse. Il freine. Solidaire mais sans un instant à perdre, il me tend un biscuit Thé Brun en silence et repart au sprint vers le sommet. Je mâchouille. Plus loin, c’est un groupe entier : « Garde le paquet de biscuits, môme, il faut bouffer avant d’avoir la fringale ! ». Plus haut encore, une dame en knickerbockers et chaussettes à losanges qui s’indigne : « Si c’est pas une honte de laisser un enfant comme cela, seul, sur la route ! Au moins, mange un morceau avant d’avoir faim. » et elle me tend un étouffe chrétien à base de riz de sa composition que je dois avaler en pédalant de conserve afin qu’elle vérifie que je n’en perds pas une miette. La côte devient très longue. Et même si je sais que c’est la dernière et qu’ensuite il ne me restera plus qu’une grande descente, elle me semble interminable. Je me retourne pour voir si mon père ne revient pas. Je me sens lourd, collé au sol, la bouche pâteuse, le ventre ballonné. Je bascule au sommet au bord des larmes. Dans la descente, j’ai l’étrange sensation de tomber comme un plomb et je reste debout sur mes freins de peur de me laisser embarquer et de prendre trop de vitesse. Enfin revenu en ville, on me pousse vers la table des contrôleurs pour mon ultime tampon. Comme je suis le plus jeune concurrent, et de loin, on me fête, on me donne un Pschitt citron et on me pardonne d’avoir raté un contrôle en chemin. Sans doute devais-je digérer. Mon père se tient à l’écart, avec son copain appuyés contre la 403. Il a repris quelques couleurs mais pas le vélo. Il me serre dans ses bras. Il me dit qu’il est désolé, mais qu’il est fier de moi parce que maintenant je suis un vrai cycliste. Il dresse pour son copain, mon tableau d’honneur : j’ai fait mes premiers cent kilomètres dont soixante dans la haute solitude de la montagne, j’ai su trouver mon rythme sur tous les terrains, j’ai vaincu la peur, je ne me suis pas cassé la figure dans les descentes, je me suis fait tamponner et, en prime, j’ai fait un bon temps. Je peux être fier de moi. Je me montre très heureux de ce tableau, mais je tiens à ajouter modestement que j’ai également réussi à digérer le premier des dix commandements du grand Vélocio et que je sais maintenant manger avant d’avoir faim.

Le 5 mai 2014 à 09:46

Famille recomposée

– Le week-end, tu vas chez ton schtroumpf ou chez ta schtroumpf ? – Ça dépend. Le plus souvent je vais chez mon schtroumpf, mais je vais chez ma schtroumpf aussi, seulement c’est plus petit – C’est plus loin aussi ? – Mais je peux aussi bien aller chez le schtroumpf de mon schtroumpf. C’est là que je vais le plus souvent en fait. Il a une grande baraque. – C’est vrai que ton schtroumpf a un nouveau schtroumpf. J’avais oublié. Ca fait longtemps qu’ils sont ensemble ? – Assez. – Et tu t’entends bien avec le schtroumpf de ton schtroumpf ? – Pas vraiment. – Tu t’entends mieux avec le schtroumpf de ta schtroumpf ? – Pas vraiment non plus. J’aimais mieux quand mon schtroumpf était avec ma schtroumpf. – C’était plus simple. – Pas vraiment parce que je n’étais pas certain que mon schtroumpf était vraiment mon schtroumpf, si tu vois ce que je veux dire. J’ai eu des doutes dès le début. – Mais tu es le schtroumpf de ta schtroumpf au moins ? – En principe. – Pourquoi « en principe » ? – Parce que je sais qu’il y a une schtroumpf porteuse dans ma schtroumpf. – Mais alors, dans ce cas, même si tout le monde croit qu’elle est ta demie schtroumpf, la Schtroumpfette n’est peut-être que ta quart de schtroumpf ? – C’est possible. Il faudrait vérifier auprès du schtroumpf de mon schtroumpf. Il doit le savoir, mais il n’en parle jamais. – Tu t’entends bien avec lui pourtant… – C’est un bon schtroumpf, mais je préfère mon vrai schtroumpf. Tout ce monde autour de son schtroumpf fait beaucoup trop de bruit. Il ne faut pas oublier qu’il a cinq schtroumpfs de son côté. – Tu as ta chambre à toi, au moins ? – J’en ai six. Bien équipées. Une dans chaque maison. – Tu partages avec ta demie schtroumpf ? – Ou avec un de mes schtroumpfs, ça dépend. – Et ça se passe bien ? – Oh oui. Ce qui est dur c’est quand mon schtroumpf s’allume avec le schtroumpf de mon schtroumpf. Ils ont du mal à se supporter. – Mais c’est pourtant son schtroumpf ! – Justement ! Ca serait trop simple. Si tu crois que les schtroumpfs s’entendent simplement parce qu’ils ont le même schtroumpf, tu rêves ! Il n’y a pas pire schtroumpf que le schtroumpf légitime. Je ne peux pas supporter le petit schtroumpf à son schtroumpf, par exemple. « Mon petit schtroumpf » par-ci, « mon schtroumpfinet » par là… Et c’est pourtant le plus gentil ! Ma demie-Schtroumpf l’adore ce schtroumpfion. – Mais toi au milieu de tout ça, tu te sens comment ? Extérieurement, ça a l’air très compliqué, mais intérieurement ? – Je me sens schtroumpf.

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