Parce que la langue est le lieu d'un champ de bataille
idéologique, il faut s'occuper des mots dénaturés ou vidés de leur sens par les
politiques et les médias. Klemperer
Junior invite des auteurs à les réhabiliter. Postez vous aussi vos contributions ici.
Nathalie Kuperman défend le mot "chômeuse".Je suis, depuis peu,
chômeuse. Je deviens le mot, long et majestueux.
Chô, je suis un accent qui me hisse vers le haut,
meuse, je ne suis que langueur et, en gros, je vous emmerde. Parce que, bien sûr, quand on est affublé de ce mot-là, on peut devenir agressif. Parions que c’est idiot et qu’on va se calmer. Je me calme, voilà, j’explique.
Chômeuse, je suis. Je ne suis pas une demandeuse d’emploi. Moi, je ne veux rien demander à personne. Le Pôle Emploi épaule avec son « ô » ô combien poétique les chômeurs, ces êtres étranges qui, semble-t-on nous dire, n’ont pas été capables de préserver leur travail. Car il y a toujours suspicion sur ceux qui ne font rien. Pardon, je parlais des chômeurs, alors que les demandeurs d’emploi se cassent la tête pour retrouver un but dans la vie : se lever tôt (encore un bel accent), s’engouffrer dans le métro (tiens, ce mot n’en possède pas, et pourtant, il le mériterait bien), et prouver du matin au soir qu’ils sont utiles à la société.
Chômeuse. Ce mot, je n’y peux vraiment rien, me donne envie de m’étirer comme un chat. Je repense à une vieille pub vantant le fondant du Chaumes, un fromage très apprécié par les français.
À ma fille de sept ans, je dis : « Maman travaille à la maison ». Devant ma fille de sept ans, jamais je ne me vanterai d’être chômeuse. Je ne m’étire pas, je ne bâille pas, je fais semblant de m’habiller le matin. Et je remercie le ciel (qui peine à être bleu en cette année 2010) de faire en sorte que ma fille ne connaisse pas mon mot :
chômeuse. Je vous le livre ici comme un mot que je revendique et qui m’entoure avec son « ô » et son « euse », mais le défendre m’évite simplement de pleurer, d’éprouver de la honte, de me sentir finie.
A lire, de Nathalie Kuperman : Rue Jean-Dolent et J’ai renvoyé Marta
aux éditions Gallimard et Petit déjeuner avec Mick Jagger aux
éditions de l’Olivier, Hannah
ou l'instant mort aux éditions Noviny 44. Nous étions des êtres vivants, son nouveau roman, sort le 2 septembre aux éditions Gallimard.