La plupart des films
de pirates, à commencer par la fort convenue série des
Jack
Sparrow-Johnny Depp, ne nous informent guère sur les
mœurs pirates, très étonnamment toniques pourtant à plus d’un
titre comme en attestent quelques livres rendant justice aux
desperados des mers.
L’historien rebelle Hakim Bey va même jusqu’à
présenter les repaires flibustiers près de Madagascar ou dans les
Bahamas, et les sloop rapides et bien armés des pirates, comme des
sortes de « zones autonomes temporaires » grand style.
Dans son étude culte
Utopies pirates (Dagorno),
ainsi que dans les écrits de Markus Rediker et de Gilles Lapouge
réédités fin 2011, respectivement chez Libertalia et chez Phébus,
on apprend que bon nombre des gibiers de potence qui couraient la
grande bordée sur les mers des Caraïbes et l’océan Indien entre
1650 et 1730 en battant pavillon noir préfiguraient d’une certaine
manière les avant-gardes anarchistes héroïques du XX
e
siècle. Tant les insurgés makhnovistes d’Ukraine en 1918-1921 et
ceux de Cronstadt, que les guerrilleros de la Colonne de fer ou de la
Colonne Durruti libérant des régions entières durant la guerre
civile d’Espagne pour y expérimenter l’autogestion et la vie
sans contraintes.
Les frères de la
côte, en fait, c’étaient les damnés de la mer. Qu’il s’agisse
de proscrits politiques, d’esclaves en fuite ou de marins mutinés
contre la discipline odieuse régnant à l’époque sur les frégates
françaises, anglaises, espagnoles, portugaises, contre la dureté
pleine de morgue des officiers, contre l’esprit de lucre des
armateurs, c’était avant tout à l’ordre colonial-marchand
qu’ils s’attaquaient sauvagement. Rien qu’entre 1716 et 1729,
on recense plus de 2 400 navires marchands pillés par nos
gredins, ce qui entraîne une véritable crise du commerce « de
nation à nation ». « Les flibustiers, précise Markus
Rediker, dans
Pirates de tous
les pays, entravaient le commerce dans les
zones stratégiques d’accumulation du capital – les Antilles,
l’Amérique du Nord et l’Afrique de l’Ouest – à un moment où
l’économie atlantique récemment stabilisée et croissante était
source de profits énormes et de pouvoir impérial renouvellé. »
Pas mal de vaisseaux
marchands, d’ailleurs, capitulent sans tirer un coup de feu dès
qu’ils voient surgir au loin le Jolly Roger pirate. Et, pendant les
abordages, les équipages attaqués n’entrent pas toujours en
résistance. Il arrive même fréquemment que des matelots de la
Royal Navy se rallient carrément à la piraterie après avoir offert
à leurs assaillants la tête de leurs capitaines et des officiers
royaux les ayant maltraités. Quant aux esclaves gisant dans les
calles, il sont naturellement libérés et peuvent soit devenir
eux-mêmes des pirates, soit lever le camp librement.
Mais comment donc
les démons flottants s’organisent-ils ?
Sur mer comme sur
terre, absolument toutes les décisions sont prises en commun par des
conseils d’équipage. Les capitaines et les quartiers-maîtres sont
élus pour leurs strictes compétences technico-guerrières et
peuvent être révoqués à tout moment par la base.
L’égalité totale
règne sans tensions raciales (un quart des frères de la côte sont
blacks). Le butin est réparti équitablement. Le blackstrap (mélange
de rhum, de mélasse, de vin, de bière) coule à flots. En cas de
conflit, les juges, c’est tout le monde autour de bols de punch.
Les bases arrière
de la flibuste près de Madagascar ou dans les Bahamas s’apparentent
aux contre-sociétés ludico-hédonistes auxquelles rêveront les
situs et les yippies. Pas de défavorisés : à chacun son
hacienda sans haie autour ; à chacun l’abondance grâce aux
raids et pillages, les invalides de guerrilla s’avérant
particulièrement choyés.
Pas de pouvoir
hiérarchisé : des assemblées canailles faisant très mai 68
orchestrent tout bordéliquement en démocratie réellement directe.
Et ça marche. Pas de frontières : le territoire des brigands
des mers, c’est l’immensité océanique. Pas de rapports
d’échange codifiés : les notions mêmes de négoce, de
travail obligatoire et même d’économie en soi passent par-dessus
bord. Les frères de la côte désaxent, notamment, la logique des
rituels échangistes chaque fois qu’ils dilapident en quelques
jours de folie des richesses absurdement amassées durant des vies
entières de lésine. Ou chaque fois qu’ils se harnachent de
diamants et d’autres joyaux tout en restant par ailleurs
épouvantablement déguenillés, crasseux et malodorants. Pas de
problèmes de communication : à Libertalia, dans la baie de
Diego-Suarez, on crée une « free press » en recourant à
une imprimerie de fortune et un langage synthétique commun, une
espèce d’esperanto des Tropiques. Pas d’astreintes familiales
(les uniques parents, ce sont les frères d’armes et de bombance),
religieuses (« la culture des pirates, explique Rediker, est
profane et blasphématoire ») ni morales (c’est la fiesta
non-stop avec des essaims de bacchantes volcaniques se sentant bien
mieux là qu’ailleurs).
« Les pirates,
chantonne Julius Van Daal dans sa préface éperonnante à
Pirates
de tous les pays,
allaient à la mort conscients et fiers d’avoir vécu la vraie
richesse, qui n’est ni d’or ni de titres, mais d’art de jouir
ensemble et sans mesure. »
Les féroces
flibustiers (littéralement, en vieux hollandais, les libres
butineurs) étaient donc le plus souvent de joviaux utopistes
taillant en pièces en toute lucidité le vieux monde mercantile. Et
pratiquant avec beaucoup de machiavélisme le rire de résistance.
Quelques exemples.
-
En 1623, Belain
d’Esnambuc, jeune aristocrate normand se vouant, à ses heures, à
la piraterie masquée, obtient du cardinal de Richelieu, à force
d’intrigues et de pieuses professions de foi, un magnifique
équipage de trois navires et une somme rondelette pour aller
prêcher la « bonne parole » aux sauvages de l’île
Saint-Christophe (Caraïbes). Et le fripon, sitôt l’ancre levée,
de mettre l’armada et les subsides du cardinal au service des
frères de la côte.
-
En 1686, le
pirate Grammont annonce fièrement au gouverneur Cussy qu’il va
ravager la ville de Campêche. Affolé, celui-ci fait mander du
renfort. Mais, en guise de forces d’appoint, c’est le flibustier
et ses compagnons déguisés en soldats et munis de faux
laisser-passer qui s’introduisent dans la forteresse.
-
En 1687,
Raveneau de Lussan et ses complices, pour razzier une riche
bourgade, près de Guyaquil, se faufilent d’abord nuitamment dans
un monastère avoisinant dont ils se rendent maîtres sans bruit.
Ensuite, ils dressent des échelles le long des murs du fort de la
ville, pelotent le dos des moines prisonniers avec leurs coutelas et
les obligent à grimper le long des échelons de sorte que les
sentinelles, dans leur désarroi, vident leurs mousquets sur les
religieux. Émergeant à leur tour, les pirates font main basse sur
la garnison sans subir la moindre perte.
-
En 1636, le
terrible L’Ollonois, à Porto Bello, suscite une véritable alerte
au fantôme qui fait déguerpir d’un rempart la garde d’une
citadelle espagnole.
Terminons en beauté
avec l’effronté Jean Laffite (incarné à l’écran par Yul
Brynner dans le très enlevé film
Les Boucaniers
de Cecil B. DeMille et Anthony Quinn) qui, soit dit en passant,
finança ni vu ni connu avec la plus value de ses sanguinolentes
rapines la première édition, en 1848, du
Manifeste du
Parti communiste.
La tête de Laffite,
un beau jour, est mise à prix : « Une récompense de 500
dollars est offerte à qui livrera Jean Laffite au shérif de la
paroisse d’Orléans ou à tout autre shérif. Fait à la
Nouvelle-Orléans, le 24 novembre 1813. William C.C. Clairborne,
gouverneur. »
Quarante-huit heures
plus tard, l’affiche suivante est placardée dans toute la
Nouvelle-Orléans : « Jean Laffite offre une récompense
de 5 000 dollars à qui lui livrera le gouverneur William C.C.
Clairborne. Barataria, le 26 novembre 1813. »
À lire aussi :
La palpitante anthologie Omnibus
Pirates et gentilshommes de
fortune orchestrée par le grand navigateur Dominique Le
Brun qui a réuni quelques romans « où la mer, le sang et l’or
se mêlent en une liqueur qui a des parfums de liberté extrême ».
Parmi ceux-ci, outre L’Île au
trésor, des points d’orgue signés Pierre Mac Orlan,
Albert t’Serstevens, Edouard Corbière ou même Sir Arthur Conan
Doyle. Et une rareté totale, les Cahiers du capitaine
Le Golif, dit Borgnefesse.
Jubilatoires également la bédé
Pavillon Noir de Corbeyran et Bingono (éditions
Soleil), le très sombre Tortuga de Valerio Evangelisti
(Rivages) et le désopilant Une aventure avec
les Romantiques, un des meilleurs épisodes
des montypythonesques Pirates ! de Gidéon Defoe
(éditions Wombat).