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Le 21 avril 2015 à 10:03

Bernard Stiegler : "Le Web est un espace public, il doit être absolument libre"

"On parle beaucoup d'Internet on a raison parce qu'il y a toute la question de la gouvernance du Net qui est un sujet de négociations internationales permanent et c'est très important. En revanche, il y a autre chose qui est très important, largement aussi important et peut-être plus important, c'est le Web. Le Net est né dans les années 70, le Web est né dans les années 90, 20 ans plus tard. C'est avec le Web que s'est développée la société réticulaire, pas avec le Net. Moi, j'ai utilisé le Net dès les années 80 parce que j'étais universitaire et que l'Amérique du Nord a ouvert le Net aux universitaires du Monde entier, à un moment donné pour faire fonctionner son soft power et attirer dans sa sphère d'influence les académiques du Monde entier et jusqu'en avril 93, seuls les militaires et les universitaires avaient accès au Net. A partir d'avril 93, tout le monde a eu accès au Net et ça a été une explosion. Je connais très bien, en plus, la chose parce que j'ai été missionné 1 an plus tard par la Commission européenne qui m'a demandé d'observer le développement des effets de ce qu'on appelait à l'époque la Société de l'Information et qui était, en fait, le Net, sur le Nord-Pas-de-Calais. J'ai analysé ça en détail et j'ai pu voir comment cette nouveauté s'est disséminée, s'est répandue comme une traînée de poudre dans le Monde, d'une manière absolument inouïe avec un problème qui s'est posé d'ailleurs très vite qui était que – étant donné qu'il y a une croissance exponentielle des pages web – il a fallu multiplier les serveurs, les serveurs sont devenus bientôt des data centers, c'est-à-dire de très très gros serveurs coûtant très cher. Il y a eu très vite d'investissement dans des réseaux, la fibre optique, dans des serveurs etc., ce qui fait qu'évidemment l'Amérique du Nord a développé une économie qui est l'économie qu'on connaît aujourd'hui, une économie surtout californienne mais pas seulement, et a complètement pris le contrôle du Web. Pourquoi ? Parce que le Web est une organisation (je ne vais pas dire régulée parce que ce n'est pas vraiment une instance de régulation) animée par le Worldwide Web Consortium, le W3C et dans le W3C, il y a des instances de discussion qui sont là pour faire tomber d'accord des représentants de tous les acteurs du Web pour faire des recommandations, en termes de normes, de protocoles, d'interfaces, des formats de données, de métadonnées etc., qui ne sont d'ailleurs que des recommandations : vous pouvez très bien ne pas les suivre mais si vous ne les suivez pas, vous n'existez pas sur le réseau puisque, sur le réseau, par nature, vous n'existez que si vous êtes compatible avec le reste du réseau. C'est l'aspect le plus complexe de ce qu'on appelle « l'effet de réseau ». C'est l'effet de réseau qui gouverne le Web ont donc les gens qui ont un pouvoir de recommandation ont forcément les capacités, sans imposer rien à personne, de faire que les gens les suivent. C'est ce qu'on appelle en théorie du langage une performativité. Ce qui se passe aujourd'hui, étant donné que depuis 22 ans les gens qui envoient le plus de lobbyistes à Londres sont Google, Apple, Amazon, etc., c'est que le Web évolue sous contrainte de l'Amérique du Nord et cette évolution se fait au bénéfice des business models de ces entreprises et forcément a contrario de ce pourquoi avait été fait le Web parce que – ça a été dit très clairement par le CERN au début – le Web ne doit pas être commercialisé, c'est un espace public et il doit être absolument libre. De fait, personne ne vous empêche d'y aller mais la réalité c'est que vous ne pouvez y aller qu'à travers des instruments qui sont au service des business models américains. Ici, à l'IRI, nous allons organiser les 13 et 14 décembre 2015 au centre Georges Pompidou une grande discussion internationale sur l'avenir du Web. Nous pensons que le Web doit être aujourd'hui absolument réinventé par l'Europe. Nous pensons que l'Europe en a les moyens tout d'abord parce que c'est elle qui l'a inventé, contrairement à ce que prétend Obama. Obama dit « la société réticulaire, c'est les Américains » : c'est archifaux ! C'est pas l'Internet qui est à l'origine de la société réticulaire, c'est le Web et le Web, il a été inventé en Europe, en Suisse, par des Belges, des Anglais et des Français. Et la France a joué un rôle important parce que le modèle télématique qui n'était pas du tout celui de l'Internet a été fondamental dans la conception du Web. L'internet n'avait pas de basses de réseaux, c'était des relations point à point. Nous pensons ici – quand je dis nous, c'est l'IRI mais c'est aussi tout un réseau de gens au niveau international qui pensent comme nous, c'est aussi des acteurs économiques européens ou français qui n'osent pas le dire parce qu'ils ont peur de Google donc il nous disent parfois « je vous dis ça mais il ne faut pas le répéter » Parce que Google et Apple font la loi aujourd'hui sur les réseaux. Si vous ne plaisez pas à Apple, il vous vire des Apps ; si vous ne plaisez pas pas à Google, il vous vire de Google et c'est vraiment violent. Il y a donc une espèce de terrorisme, de business terroriste qui relève de ce qu'on appelle une situation de monopole de fait, etc. à travers ce qu'on appelle les plateformes qui se sont progressivement substituées à cette démocratie qu'était le Web. Dominique Cardon a assez bien décrit ça dans La Démocratie Internet même si, lui, parle trop d'Internet et pas assez du Web. Je lui ai déjà dit donc je ne lui tape pas dans le dos, je le lui redis et je suis preneur d'un débat public avec lui là-dessus. Quoi qu'il en soit, nous pensons ici à l'IRI, qu'il est possible de réinventer le Web et que c'est non seulement possible mais absolument indispensable - pas seulement pour les intérêts européens parce que l'Europe est quand même en ce moment en train de disparaître dans la trappe, et la Chine est en train de se mobiliser sur ces sujets, et quand elle va se réveiller, comme disait Peyrefitte à propos de la Chine d'il y a 30 ou 40 ans, quand elle va se réveiller dans le champ du new web, ça va faire très mal, et aussi très mal aux Américains, d'ailleurs, y compris parce qu'elle achète des boîtes américaines qu'elle pourra ensuite mettre à son service. Ce n'est pas en termes d'intérêts particuliers que je parle, c'est en termes d'intérêt général, je crois moi encore tout à fait à l'intérêt général et aux idées universelles. Je peux apparaître très certainement comme un pauvre crétin d'attardé du XXe siècle mais tant pis pour moi, je n'ai pas peur d'apparaître comme un pauvre crétin d'attardé du XXe siècle : je crois toujours à l'intérêt général et aux idées universelles."

Le 4 juillet 2014 à 15:28

Bernard Stiegler : "Dans 20 ans l'emploi aura disparu, tout le monde sera intermittent"

Travailler demain #1

Dans ce premier épisodeLa crise des intermittents ne doit pas nous cacher une crise généralisée de l'emploi, qui est amené à disparaître avec le développement universel de l'automation. Mais travail n'est pas emploi : et si le modèle de l'intermittence était appelé à devenir le régime de tous ? À l’époque de l’automatisation généralisée Le siècle dernier était celui du consumer capitalism, produit dérivé du taylorisme : produire à la chaîne et consommer comme le marketing le dicte. On a parlé du keynésianisme et du welfare state de Roosevelt. Mais aujourd’hui, ce modèle semble s’écrouler sous la pression de ses propres contradictions, cependant que se planétarisait la mise en réseau numérique. Celle-ci va provoquer dans les années qui viennent un processus d’automatisation généralisée où l’emploi salarié deviendra exceptionnel : les robots se substitueront massivement aux employés humains. Cette nouvelle époque industrielle ne sera viable que si elle consiste en une renaissance du travail dans une société de contribution où les gains de temps issus de l’automatisation seront massivement réinvestis dans la capacitation et la déprolétarisation du travail : les robots sont des machines qui n’ont pas besoin des esclaves humains pour fonctionner. > écouter le podcast audio complet Enregistré le 20 mars 2014 dans la salle Roland Topor Théâtre du Rond-Point. En partenariat avec Cinaps TV et Rue 89      

Le 1 mai 2015 à 09:40

Bernard Stiegler: "Nous devons sortir de notre relation addictive et débile avec les instruments numériques"

"Je m'intéresse énormément à l'addiction. Nous avons, à Ars Industrialis, beaucoup fait de choses sur l'addiction , avec des addictologues, des laboratoires, l'hôpital Marmottan à Paris, le CHU de Nantes et puis beaucoup d'associations de médecins, de pédiatres parce que l'addiction est deenu un problème absolument colossal. Moi-même, je considère que l'addiction n'es pas forcément mauvaise. Je pense que ce qui est très mauvais c'est une addiction qui diminue mon individuation. Quand j'aime quelqu'un, je suis addict. Aimer quelqu'un vraiment, c'est être addict, c'est-à-dire que vous ne pouvez pas vous passer de la personne. Et si vous lisez le texte de Freud, Deuil et mélancolie, qu'est-ce que décrit Freud ? Il décrit quelqu'un qui est en manque de quelqu'un d'autre. Ce quelqu'un d'autre vient de mourir et ça conduit dans certains cas à la mort du survivant, c'est-à-dire au suicide - Il décrit tout ça- et, en tout cas, à une mélancolie. C'est magnifique, ça ! C'est beau, ça ! Belle addiction ! Winnicott dit ça aussi. Donald Winnicott qui, pour moi est un penseur très important, pédiatre, psychiatre, très important. Winnicott parle de l'objet transitionnel et dit que l'objet transitionnel provoque de l'addiction. L'objet transitionnel c'est le doudou. Si vous avez eu des enfants ou des petits-enfants, si on perd le doudou à 10 heures du soir, au moment d'aller se coucher, c'est une catastrophe ! C'est pas la tétine seulement, c'est le doudou, qui sent comme ça, qui pue et si on le perd, ça va être une nuit d'enfer pour le gamin et pour ses parents : c'est de l'addiction et « c'est une très bonne addiction » dit Winnicott. Le problème n'est pas l'addiction en tant que telle. Le problème est la politique de l'addiction : quelle est la politique que la mère a de cette addiction ? Parce que la mère suffisamment bonne, comme il l'appelle , la good enough mother, doit à la fois encourager la dépendance du doudou et, à un moment donné, désintoxiquer le gamin, lui apprendre progressivement à se débarrasser de cette addiction pour se fixer sur une autre addiction. Ces addictions, en général, ce sont des objets d'idéalisation. Picasso aussi était addict : à la peinture. Vous auriez dit à Picasso en 1943 rue Guénégo « vous êtes interdit de vendre de la peinture par les collaborateurs et les nazis qui occupent la France donc changez de métier, devenez plombier ou peintre en bâtiment », il n'aurait pas arrêté de peindre, parce qu'il ne peignait pas du tout pour gagner de l'argent : il peignait parce qu'il était addict à la peinture, c'est-à-dire au visible, c'est-à-dire à la lumière, à la couleur, etc. , tout comme un musicien est addict au son et au son. En fait, une vie ne vaut la peine d'être vécue que si elle est pleine d'addictions. Le problème ce n'est pas l'addiction en tant que telle, c'est le type d'addiction. C'est comme le pharmakon : il y a de l'addiction négative et de l'addiction positive. Bien entendu, rien n'est plus beau que d'être amoureux : on est capable de faire des trucs incroyables quand on est amoureux, on se surpasse. Après, on peut cesser d'aimer, ça devient dur : ça s'appelle la descente chez les toxicos. Ce que je pense, moi, c'est que les sociétés sont basées sur des modèles addictifs. Une religion c'est une forme d'addiction.Il n'y a pas que la religion, bien entendu, qui fait les sociétés mais il y a toujours une forme d'addiction. Les sociétés où il n'y a pas d'addiction qui fonctionne ne marchent pas. Donc la question n'est pas la question ; la question c'est la positivité ou la négativité. La positivité ne se produit que quand ma dépendance, par exemple, de quelqu'un que j'aime va m'amener à intérioriser cet être que j'aime et à me transformer et à faire entrer l'autre en moi, ce qu'aujourd'hui on commence à connaître assez précisément d'une manière synaptique puisqu'ici nous travaillons avec une neurologue qui s'appelle Marianne Wolf qui est une spécialiste de la dyslexie et qui analyse très en détail ce qui se passe dans les cerveaux des gamins avec qui elle travaille, qui é écrit un livre que nous allons publier en français- nous sommes en train de le faire traduire qui montre c'est mon interprétation de son travail et elle ne le présentera très certainement pas comme ça exactement ; j'en ai beaucoup discuté avec elle, c'est en ligne, d'ailleurs soit le pharmakon - revenons à cette qualification de l'objet - me court-circuite, c'est-à-dire fait que je suis exclu, je suis de plus en plus qui fait ce que me dit le pharmakon, plus du tout celui qui invente quelque chose avec le pharmakon alors c'est une catastrophe : ça, c'est l'addiction au sens de l'héroïne telle que la décrit William Burroughs, qui me détruit, qui fait de moi un junkie. Ou bien le pharmakon va m'amener à me transformer, à l'adopter et en me transformant et en l'adoptant, à le transformer et à l'adopter, c'est-à-dire à faire qu'il m'adopte aussi, c'est-à-dire créer un processus d'individuation entre l'objet et moi. C'est par exemple ce qui se passe Arturo Benedetti Michelangeli, grand virtuose et interprète de piano que j'ai écouté une fois à la radio je n'étais pas là- salle Pleyel, qui é té annoncé pendant presque un an par France Musique, c'était en 80 ou 81, quelque chose comme ça, qui allait jouer des choses fabuleuses dont la Cathédrale engloutie de Debussy, salle Pleyel, qui est arrivé, je ne sais plus en quelle période de l'année mais je crois que c'était en automne. Il s'est assis à son piano, il est resté une longue minute sans rien dire, puis il s'est levé, il a refermé le truc et il a dit « mon piano a froid ». Et il est reparti. Alors, tout le monde a dit « scandale ! », « comportement de diva », « caprice honteux », etc. Je pense qu'il y avait évidemment de ça mais ce qui m'a intéressé là-dedans c'est que je pense qu'un pianiste, un grand pianiste, le piano avec lequel il joue fait partie de son corps et réciproquement. Par exemple, un coureur automobile qui roule à 380 km/h comme Schumacher, sa bagnole fait corps avec lui complètement, sinon il ne pourrait pas. Ça veut dire que son cerveau a été complètement transformé. On connaît très bien l'exemple des violonistes : les cerveaux de violoniste sont totalement transformés par l'exercice du violon, ça maintenant on le sait très positivement. Aujourd'hui, la question est que le Net, le Web et le numérique plus généralement court-circuitent nos organes cérébraux, c'est-à-dire les vident de leur contenu mnésique, de leur capacité de compter, etc, etc et font que nous sommes devenu complètement dépendants de ça, addict dans ce sens-là... Ce qui reste à faire maintenant et qui est un impératif, à mon avis, c'est de créer une nouvelle culture où nous serions capables de nouer avec ces instruments non plus la relation addictive et un peu débile qui fait que dès qu'on va sortir de cette réunion, vous et moi, on va regarder ce qui est arrivé sur notre téléphone portable, ce qui est complètement idiot quand on y pense mais qu'on aurait un rapport véritablement nécessaire, noétique pour reprendre l'expression que j'utilisait tout à l'heure, c'est-à-dire intellectuel, spirituel, relationnel, intelligent au sens du XVIIIe siècle, c'est-à-dire créant vraiment de l'intelligence et non pas seulement du mimétisme et ça, ça suppose de réinventer toute la culture comme, par exemple, Luther a réinventé complètement l'éducation à partir du moment où l'imprimerie est arrivée, avec le protestantisme ; comme Socrate et Platon, avec l'Académie de Platon, ont complètement reconfiguré ce qui est à l'origine de l'Université puisque l'Académie de Platon c'est l'origine de ce qu'on appelle les académies, c'est-à-dire les universités, le savoir occidental ; et comme aussi le judaïsme avec les rabbins a développé la culture de l'interprétation et du commentaire, etc. et en fait une civilisation... Il faut que nous fassions ça. Google, Apple, Facebook, tout ce qu'on veut, ça peut être admirable. Moi j'ai beaucoup d'admiration pour Google même si je pense que c'est une entreprise très dangereuse mais vraiment j'admire cette boutique ; ce n'est pas du tout le cas de Facebook. Dans tous les cas, c'est dangereux et ça n'est pas ça du tout. Ça voudrait se faire passer pour ça, d'ailleurs ; ils se présentent souvent comme une église mais ça n'est pas du tout ça. Ou alors ils sont une église mais au très mauvais sens du terme, c'est-à-dire l'église de scientologie ou ce genre de choses. Je pense qu'il y a là un sujet politique, économique, épistémologique... Nous avons créé ici ce réseau de digital studies parce que nous pensons que la physique, la biologie, les statistiques, la géographie, absolument tous les savoirs sont absolument, totalement reconfigurés par le numérique. Il faut donc prendre le problème comme cela alors qu'aujourd'hui on se demande comment on s'adapte à Google, comment on rentre dans l'écosystème de Google pour gagner un petit peu d'argent : c'est grotesque et c'est d'autant plus grotesque qu'en fait, on ne gagne pas d'argent parce que dès que Google n'a plus besoin de vous, il vous vire. Ça c'est ce que Fleur Pellerin avait découvert il y a un an quand Apple avait décidé de virer une start-up française de la plateforme Apple et c'est ce qui se passe en permanence. Je travaille avec des grands industriels du Web qui ne veulent pas en parler pour les raison que je vous disais tout à l'heure mais qui sont totalement dépendants de Google ou d'Apple et qui, le jour où ils déplairont, les éjecteront. Ce n'est plus du tout une démocratie, ça."

Le 10 avril 2015 à 09:12

Bernard Stiegler : "L'industrie des datas menace l'espérance de survie de l'humanité"

"Il faut parler d'abord du numérique, puis du numérique réticulé et enfin du web. Le numérique, c'est la computationnalisation de toute la vie de l'entendement si on parle dans un langage qui est celui d'Emmanuel Kant. Depuis Kant, les philosophes distinguent dans la vie de l'esprit et de la conscience plusieurs facultés et, en particulier, deux très grandes facultés qui sont les concepts de l'entendement et les idées de la raison. Les concepts de l'entendement, dit Kant, sont analytiques : c'est avec l'entendement qu'on analyse le réel, l'intuition, etc. J'ai essayé de montrer que l'entendement, en tant que capacité analytique, est toujours fondé sur la rétention tertiaire et la grammatisation qui nous permet de découper le réel par des processus d'enregistrement : des peintures rupestres, des écritures hiéroglyphiques, des écritures alphabétiques, ensuite des technologies en tout genre, des films – le cinéma en anthropologie sert à analyser : on filme pour analyser. Le cinéma scientifique en général sert à ça – et aujourd'hui, le numérique. Le numérique a fait passer la capacité d'extériorisation de l'entendement dans des machines, des artefacts à un niveau inouï et qui pose un problème très très particulier dans la mesure où les machines numériques qui supportent l'entendement aujourd'hui vont extrêmement vite. Dans les cas extrêmes, elles vont 4 millions de fois plus vite que nous. Nous sommes des êtres dotés de systèmes nerveux. Nos systèmes nerveux sont constitués par des nerfs, réseaux de nerfs – c'est un Net là aussi. Sur ce réseau qui est constitué par des cellules qui se touchent, l'information, l'influx nerveux ne circule qu'à 50 mètres par seconde, ça peut aller un peu plus vite dans certains cas mais pas beaucoup plus vite. On peut imaginer de brancher directement sur le cortex visuel ou sur le néo-cortex une fibre optique, c'est ce que font certains chercheurs pour des pilotes de chasse aux Etats-Unis et en Israël notamment mais ça, c'est un autre question qu'on appelle la question transhumaniste, etc. Normalement, l'information circule dans notre corps à 50 mètres par seconde ; sur les réseaux, dans les conditions optimales, elle circule à 200 millions de mètres par seconde donc 4 millions de fois plus vite que nous, ce qui fait que quand on interagit avec le système, pendant qu'on est en train de commencer à prendre une décision, lui, il a déjà fait des millions d'opérations sur nous, sur nos congénères, sur ceux qui sont nos amis, sur ceux qui sont des profils comparables aux nôtres, etc. Et donc qu'est- ce qu'il a fait en faisant ça ? Il est devant nous comme Jiminy Cricket qui est toujours devant l'autre et il nous dit « c'est ça que tu veux ». En fait, ce n'est pas du tout ce qu'on veut mais, étant donné qu'il y a une telle ressemblance avec ce qu'on veut, on finit par se laisser prendre et donc on fait ce qu'il nous dit, on est télécommandé. Ca, c'est ultra-régressif et c'est extrêmement dangereux. C'est ce qui est produit par ce qu'une juriste et un philosophe belges appellent la gouvernementalité algorithmique et je pense que c'est extrêmement dangereux parce que ça produit de l'entropie – l'entropie étant, comme on le sait, ce qui détruit l'univers et donc je soutiens qu'aujourd'hui, cette industrie des datas est devenue hyper-entropique et extrêmement dangereuse, et il va vraiment falloir en faire une vraie critique, au sens kantien du mot, non pas pour dénoncer cette technologie – je la développe, cette technologie, je ne la dénonce pas – mais pour dénoncer les mésusages de cette technologie qui sont extrêmement dangereux aujourd'hui et absolument sans contrôle. Je siège dans beaucoup de commissions nationales voire internationales et je vois très bien que les gens – même des gens très haut placés – n'ont aucune conscience et ne se rendent absolument pas compte de ce qui se passe et ce qui se passe est très très très dangereux. C'est de la nature de ce que Paul Virilio avait décrit en 1972 dans les négociations qui avaient été ouvertes entre Brejnev et Nixon, lorsque les deux états-majors soviétiques et américains avaient prévenu leurs deux patrons que ça ne serait pas eux qui décideraient de la guerre nucléaire mais que ce serait un accident, un bug, parce qu'il y aurait une mauvaise information et que les missiles partiraient tout seuls. C'est l'automatisation de la prise de décisions, nous sommes en train de vivre cela et j'ai insisté dans mon bouquin sur le fait que c'est ce que Alan Greenspan a montré pour se défendre en 2008, en disant « mais ce n'est pas de ma faute, c'est le système qui est comme ça ». Il aurait pu dire la même chose en tant que Nixon ayant reçu un missile. Donc, moi je dis « attention, il faut arrêter ces conneries-là parce c'est vraiment quelque chose qui nous envoie dans le mur et à échéance extrêmement courte. Nous avons déjà des expériences : le krach de 2008 est en grande partie lié à ce genre de choses qui étaient beaucoup moins développées en 2008. Maintenant, c'est incommensurable. Ca, c'est le numérique réticulé, le calcul fait sur des réseaux de gens qui sont toute la population solvable du globe, deux milliards et demi de personnes en temps réel c'est-à-dire qu'à la vitesse de la lumière, tout ce que nous faisons est traité en permanence et ça produit une augmentation de l'entropie donc une diminution extraordinaire de l'espérance de survie de l'humanité, c'est ça que ça veut dire : augmenter l'entropie, c'est diminuer l'espérance (de vie), mécaniquement. Ce qui donne à la vie son espérance de vie, c'est sa capacité de néguentropie donc ce que je dis c'est qu'il faut aujourd'hui mettre le Net au service de la néguentropie et non plus de l'entropie"

Le 14 août 2014 à 08:24

Bernard Stiegler : Serons-nous plutôt fourmi ou plutôt abeille ?

Travailler demain #6

Sortir du rêve du retour de la croissance en allant vers une "économie pollen" On a pu comparer nos relations faites de tweets et de réseaux sociaux aux phéronomes – ces marqueurs chimiques que s'échangent les fourmis par la salive afin d'organiser leur société. Suivre nos traces est devenu un sport très rentable sur lequel des milliards sont investis, le scandale de la NSA est là pour nous en convaincre. Le type de système économique en cours de construction, basé sur la traçabilité universelle de tout et de tous, conduit à une perte de décision monstrueuse des individus. Voulons-nous être organisés comme des fourmis ? L'alternative qui préserverait nos libertés consiste selon Bernard Stiegler dans une "économie pollen" collaborative, qui se consacre à la redistribution du savoir comme l'économie fordo-keynesienne redistribuait des points de croissance aux travailleurs. Car nous sommes entrés dans une économie de contribution où les usagers sont les créateurs des contenus redistribués par de gros opérateurs. Elle sera horrible, toxique et esclavagiste si nous nous laissons déposséder de ce que nous créons. Et positive si elle préside au développement de la capabilité, c'est-à-dire si elle contribue à féconder l'esprit à travers la technologie. Songeons aux "bots" de Wikipédia, c'est robots qui aident les contributeurs à mettre en commun leurs savoirs et rendent possible le développement d'une nouvelle intelligence collective.

Le 27 avril 2015 à 10:00

Bernard Stiegler : "Le Web peut toujours être une plateforme pour le bien public"

"Je pense qu'il est toujours possible de faire du Web une plateforme pour le bien public pour l'expression et l'extension des idées universelles mais je pense que pour ça, il faut en changer la structure et l'architecture, comme on dit dans ce monde-là. Et en l'occurrence, il faut le faire passer à ce que nous appelons ici le Web herméneutique. Nous avons développé des méthodes que j'emploie dans les cours que je donne à mes étudiants pour que, par exemple, les étudiants qui suivent un cours prennent des notes et ensuite les partagent sur une plateforme de partage de notes et qui transforment le cours d'une façon tout à fait extraordinaire parce que tout à coup, il y a toute l'herméneutique, toutes les interprétations des étudiants... On a mis en place des systèmes qui permettent de les partager, de les confronter. On est en train de développer un réseau social spécialisé là-dedans et tout à coup, ça devient magnifique, c'est-à-dire que c'est très vivant : c'est le prof, mais c'est pas que le prof, c'est les élèves, et à un moment donné, ça donne un groupe, ce qu'on appelle ici une individuation collective et c'est passionnant. Nous pensons qu'il est possible de généraliser ça dans le Monde entier pour toute sorte d'activité, des débats politiques, la presse... Ça fait des années que je propose à la presse de développer des choses comme ça, non pas pour dire « allez, vous avez la parole, lâchez-vous » – il y a quand même 90% de choses un peu accablantes parce que ça ne produit pas suffisamment d'individuation collective. La capabilité au sens d' Amartya Sen, ce n'est pas seulement de l'individuel, c'est aussi du collectif et nous essayons de développer des instruments pour développer ce genre de choses et donc nous pensons que c'est généralisable au niveau du Web et nous avons d'ailleurs un projet : développer ça en Seine-Saint-Denis avec un opérateur de télécommunication, en grand, sur le territoire de Plaine-Commune, 430.000 habitants et de proposer à ces 430.000 habitants de développer ça pour eux, et aussi pour développer leurs capacités, y compris au bénéfice d'un modèle dont j'avais déjà parlé au Théâtre du Rond-Point, à savoir le revenu contributif, c'est-à-dire une nouvelle façon de redistribuer la richesse produite par les gains de productivité qui est colossale aujourd'hui parce que l'automatisation fait faire des gains de productivité absolument énormes mais que si on ne les redistribue pas, on va créer une surproduction énorme. On doit inventer un autre modèle de redistribution et nous, nous pensons que ces instruments dont je parle sont des instruments qui permettent de redistribuer en fonction des capacités de production de néguentropie que les gens sont capables de produire en tant qu'ils ont acquis des capacités. Et un territoire organisé comme ça est un territoire extrêmement dynamique qui valorise ses habitants, qui ne les voit plus comme des consommateurs ou comme des emmerdeurs – parce que surtout dans des régions comme la Seine-Saint-Denis, on voit surtout les populations comme des problèmes. Moi, je dis « non, c'est pas des problèmes ». Déjà parce que beaucoup d'immigrés ont des capacités absolument incroyables, beaucoup plus grandes que les sédentaires de s'adapter. Dana Diminescu qui est une Roumaine a magnifiquement bien montré ça, elle a étudié beaucoup la manière dont les immigrés s'emparent de toutes ces techniques, par exemple. Je pense qu'il y a là des choses magnifiques à mettre en œuvre mais ça suppose une politique industrielle qui véritablement s'attache à le faire, ça suppose aussi d'ailleurs de repenser très en profondeur l'enseignement public, l'enseignement supérieur en particulier. Le projet que nous avons en Seine-Saint-Denis, c'est aussi de créer des chaires de recherche, d'enseignement supérieur et d'enseignement professionnel pour faire en sorte que la prise en charge de ce genre de démarche par un territoire devienne aussi un objet de capitalisation, de formation, de recherche, de thèses. Nous voulons aussi développer sur ce territoire ce que nous appelons de la recherche contributive pour que les jeunes chercheurs travaillent avec des habitants à véritablement inventer de nouveaux modèles pour faire face à ces défis."

Le 2 avril 2015 à 11:26

Bernard Stiegler : "Internet c'est comme l'héro, dès qu'on y touche c'est cuit, personne n'y échappe"

Bernard Stiegler est philosophe spécialiste des mutations induites par les technologies numériques. Il est Initiateur et président du groupe de réflexion philosophique Ars Industrialis créé en 2005. Aujourd'hui, il est directeur du département du développement culturel du Centre Georges Pompidou, où il dirige l'Institut de recherche et d'innovation (IRI), créé à son initiative en avril 2006 – c'est là qu'il nous a reçus. Ventscontraires – Vous le dites et le redites : comme l'écriture, Internet est un pharmakon, à la fois remède et poison...Bernard Stiegler – Le Net nous rend plus et moins intelligents, pertinents, individués, singuliers. Il intensifie nos capacités noétiques, au sens où Aristote parlait de l'intelligence. Et en même temps il les affaiblit. En nous mettant tous en réseau il nous réticule, et par là même intensifie à un niveau foudroyant nos capacités, notre savoir mais aussi nos régressions collectives – selon un processus qui relève de la psychologie des foules. J'observe sur moi-même une formidable augmentation de mes capabilités – un terme défini par l'économiste indien Amartya Sen – mais aussi une incroyable addiction régressive. Je ne connais personne qui y échappe. C'est comme l'héro, dès qu'on y touche c'est cuit.Car c'est le marché qui commande aujourd'hui le Net. Ce qui lui arrive est exactement ce qui est arrivé à la télévision. Ça n'était pas une fatalité que la télévision produise de la trash tv. Dans le futur les gens verront notre tv et se diront que nous étions pires que les barbares, pire que la décadence romaine. Je pense que l'affaire du 7 janvier passe par là. Nous vivons une démoralisation forte, des petits enfants jusqu'aux grands-pères, tous pètent les plombs. Cette technologie réticulaire est très peu analysée. Les gens sont toujours en retard sur l'évolution du système, l'arrivée des Big Data, cette société d'hypercontrôle gouvernée par le marché. Et le marché n'a qu'un seul but, un seul : gagner de l'argent. C'est la même chose qui s'est passée en France dans les années 80 entre TF1 et M6, et que j'ai bien étudiée à l'époque. Avec la privatisation et l'arrivée des actionnaires, TF1 a été obligée de suivre les régressions de M6 et a fini par avouer que sa mission était de vendre du temps de cerveau libre à Coca Cola. Personne n'y échappe. Même si vous ne regardez jamais la télévision, "la bêtise attire la bêtise." Il est très rare que face à la bêtise on produise quelque chose d'intelligent. Mais on peut y arriver. C'est ce que prétend Nietzsche. Et d'une certaine manière le Christ. J'observe la bêtise sur moi.

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