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Le 24 septembre 2014 à 09:45

Cahier

C’est un objet daté, enfant de l’âge industriel. Rien à voir avec les tablettes de cire, les parchemins, rien à voir non plus avec les écrans et les claviers. Sa singularité : constituer un ensemble de feuilles vierges reliées. C’est une chose réceptacle, destinée à conserver en ordre des traces manuscrites. Chose archaïque, donc, et même doublement. Dans l’histoire des techniques d’écriture : même s’il persiste encore longtemps, le cahier appartient au passé. L’ordinateur le concurrence, l’électronique de poche commence à le narguer. Dans l’histoire de l’individu : le cahier entretient presque partout, aujourd’hui encore, un lien indéfectible à l’enfance. Le cahier sent l’école. Les lignes, les carreaux, la marge, le souci de s’appliquer, la crainte de l’erreur, du désordre, des taches, des traits de travers. C’est l’un des principaux instruments de contrainte, contention et discipline ensemble, dans l’apprentissage des normes sociales relatives au maniement explicite et codé du symbolique. Ne pas négliger l’ensemble relié de feuilles vierges. Cousues ou collées, ou les deux, ou spiralées. Quadrillées ou lignées ou blanches. Le format varie, le nombre de pages également. Demeure toujours cet ensemble relié offert à l’inscription. Différent de la feuille volante, distinct du bloc, destiné, lui, à voir ses feuilles dispersées. Le cahier recueille et conserve un parcours, une série de traces disséminées dans la succession du temps. Calepins, registres, livres de comptes ont pour même fonction de rassembler les traces en ordre réglé. L’épaisseur du cahier : celle du livre et du temps. Comme eux, il ne peut se donner tout entier d’un seul coup. Il se découvre successivement, page à page, voire ligne à ligne. D’où la fascination et le vertige que suscitent les cahiers neufs, sur lesquels rien n’est encore inscrit. Tant de possibles en réserve, plus nombreux qu’on n’en peut même rêver. Avancer dans l’écriture d’un cahier, c’est voir à mesure s’écarter une multitude de possibles. S’inscrit ligne à ligne un seul texte, aussi pluriel qu’on voudra, un seul malgré tout. Je déteste les scènes en abîme - cinéma dans le cinéma, théâtre dans le théâtre, roman sur le roman, vache qui rit sur la vache qui rit - je passe donc sous silence la chose où j’écris ces lignes. Il y a encore pas mal de blanc. Tant mieux. (extrait de Dernières nouvelles des choses, Odile Jacob, 2003)

Le 20 juin 2014 à 08:28

Mon Lit

Et au lit, comment ça se passe ?

Mon lit, quand j’y suis allongé, je n’arrive pas à le considérer comme une chose. Il faudrait un grand effort, presque un coup de force, pour percevoir ce lit comme « une chose ». C'est une posture de l'espace. On peut l’appeler « allongement », « être-couché », comme on voudra, mais ce n’est pas un objet. La posture n’a ni lattes de bois ni cadre métallique. Le lit-en-tant-que-monde-couché n'est pas le matelas, ni la menuiserie qui le soutient. Tout change, quand vous envisagez le lit du dehors. Vous achetez un lit, vous le démontez, le réparez, le déménagez, le déplacez, l’emballez, le mesurez, le soupesez, le réinstallez (passe-t-il dans cette porte ? et dans le couloir ? dans cet angle exact ?), vous faites le ménage, vous changez les draps... chaque fois le lit vous apparaît comme chose, pas d’hésitation. Chose particulière, chargée de symboles, d’émotions, de souvenirs, d’avenirs : on y naît et meurt, on y fait l’amour, on y rêve, on y pleure, on s’y défait et s’y reconstitue. Tous les temps de l’existence tiennent au lit. Pourtant, dès qu’on la manipule et le regarde de l’extérieur, ce n’est qu’une chose. Et ce n’est plus une chose lorsqu’on s’y trouve allongé... Le lit n’a pas cessé d’exister mais je ne parviens plus, quand j’y suis allongé, à le considérer comme chose. Est-ce une chose à temps partiel ? Intermittente, incomplète, à éclipse ? Il se pourrait qu’une chose qui me porte ne m’apparaisse plus chose. Le lit, mais également la chaise, le fauteuil, le canapé, le tabouret, je les oublie dès que j’y suis allongé ou assis. Ils s’estompent en me soutenant, en portant mon poids, demeurant au-dessous, stables et secrets. Quand je quitte ma voiture, quand j’y reviens, je la vois comme une chose : boîte de tôles et de vitres, le long du trottoir. Mais dès que je conduis, c’est le prolongement de mon corps. Et le train ? Une chose sur le quai, pas une chose quand je suis passager. Et l’avion ! on est étonné, de le découvrir sur la piste si métallique et mécanique. Au-dedans, on est entraîné seulement dans la puissance pure de la vitesse. Dans le lit, tout le rapport à l’espace change. Et le rapport au temps ? Et les idées ? Est-ce qu’on a les mêmes convictions couché et debout ? Les mêmes sentiments ? Les mêmes raisonnements ? Personne ne peut être absolument assuré de pouvoir répondre « oui » ou « non » ! Tenez, dans l’endroit où vous travaillez habituellement, allongez-vous par terre. Contemplez le plafond, voyez le ras du sol. Est-ce vraiment le même monde que vous observez ? Que vous répondiez oui ou non, demandez-vous ce que signifie au juste le même monde ? Allongé, sur le lit ou le sol, ce que je vois de différent se raccorde-t-il à ce que je vois debout ? De quelle manière ? Où est le monde qui réunit les deux ? Est-il objet de croyance ou de perception ? Le lit, somme toute, c’est un vaisseau spatial. Il se tient entre deux mondes. (Extrait de Comment vont les choses ?)      

Le 7 mai 2014 à 08:29

Pourquoi on les aime et les hait

Les familles sont au cœur de tous les enfermementscomme de toutes les évasions. Qu’elles soient biologiques, adoptives, recomposées, décomposées,en elles se condensenttous les honneurs et les indignités. On les sacralise, les criminaliseles brûle ou les adore. Mais pourquoi ? C’est simple à dire, contrairement à ce qu’on pense. Innombrables et disparates sont les histoires de famille, maisle nœud de départ, lui, est toujours, bêtement, le même :la famille, c’est ce qu’on n’a pas choisi.On y tombe, inéluctablementet de là que tout s’ensuit. Je n’ai pas demandé à naître.Je n’ai pas choisi mes parentsni mon nomni mon sexeni ma langueni mon pays ni mon époque. Et bien sûr vous non plus. Tous ces éléments qui nous constituent,au fond des fibres,nous n’en avons pas décidé. Alors on peut s’en réjouir s’y lover s’y réfugier s’en extasier.On peut en vomir en pâlir s’en dégoûter vouloir fuir.Peu importe.Aussi loin qu’on aille, si contraires que soient les choix qu’on fasse,on subit quelque chosemême quand on s’éloigne, se détache, s’indigne et se rebelle. On reste rivé, attaché, fixéà une part de familleune bribe une séquelleet souvent beaucoup plus. La naïvetéce serait de croire que les familles sont l’inverse de la libertésa négation sa destruction. Pas du tout. Elles ne sont pas non plus l’incarnation de la perfectionle lieu forcément des amours et des liensque ça épanouit à tous les coups. Pas du tout. Juste le sol qu’on a en soi,la saloperie de solà creuser, à fouler, à humer,qui de la liberté est la condition premièrele point d’appuirien d’autre, mais pas moins. Du coup, on a beau faire,toujours on les fuit sans jamais s’en évader tout à faittoujours on y reste sans y rester vraimentles quittant et ne les quittant pasles retrouvant et ne les retrouvant pasinterminablementtoute la vie souventplus que souvent, tout le temps. C’est pour çaqu’on les aime et qu’on les haitet inversement, les familles,je crois bien.

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