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Charles Bukowski, Henry Chinaski, clochard céleste


Portrait 32
Le vieux buk est né en 1920 et il était déjà vieux. Le vieux buk est mort en 1994 flétri comme un bébé juteux. Le vieux buk est le fils unique de l'Amérique. Sa mère soumise, son père violent. Los Angeles est sa putain d'argent. Le vieux buk rêve de casser sa gueule de bellâtre à la littérature Américaine. Pour vivre il alterne entre la cloche, le turf et la poste. Pour vivre il boit, tape des poèmes, se bat, ronque, vole, baise, rêve. Le vieux buk est un chien qui bouffe un oiseau bleu en enfer. Le vieux buk est une outre mais il a son petit coeur tout chaud dedans. Le vieux buk n'est ni un beat ni un wasp, c'est le connard en dessous de chez toi qui t'empêche de dormir. C'est le gros dégueulasse qui écrit des lettres d'amour en se mouchant dans son tee-shirt. C'est ta mauvaise conscience. C'est ton issue de secours. Le vieux buk est devenu riche et célèbre en restant simplement aussi sincère qu'un crachat. Le vieux buk a toujours une main glissée sous la jupe du ciel et l'autre accrochée à la cuvette. Le vieux buk est un connard. Le vieux buk est une plaie. Le vieux buk est un poète. Et y'en a pas trois mille des poètes.

Diogène de Sinope


Clochard céleste n° 28
Diogène de Sinope (Sinope v. 413 ? Corinthe, v. 327 av. J.-C.), de notre belle lignée de clochards célestes, je décide qu'il est le premier. Diogène le cynique, le clochard philosophe, ami des chiens et penseur pervers-pépere du monde antique. Notre père à tous. Habitant du tonneau et des rues de Sinope, d'Athènes et de Corinthe. L'homme qui n'avait besoin que d'une écuelle pour vivre, jusqu'au jour où il prit exemple sur un enfant pour jeter l'écuelle et boire avec ses mains. L'homme qui fut vendu comme esclave en déclarant : Je sais gouverner, vendez moi à quelqu'un qui cherche un maître. L'homme qui tournait au ridicule chaque démonstration platonicienne. Mille anecdotes à son propos. Une légende. Subversif. Méchant. Insolent. Drôle. Interlope. Libre. L'homme qui se masturbait dans la rue. L'homme qui voulait qu'on jette son cadavre à l'égout et qui volait leurs os aux chiens. Le clochard qu'admiraient les empereurs. Un jour Alexandre le Grand va à sa rencontre : Demande moi ce que tu veux je te le donnerai et Diogène de lui répondre : Ôte-toi de mon soleil !

Eden Ahbez, clochard céleste


Portrait 22
Eden Ahbez ne portait pas ce nom lorsqu’il est né (1908) mais le garda lorsqu’il fut mort (1995). Eden Ahbez est un musicien pour qui le vent et la pluie sont des collègues de travail. Eden Ahbez marchait beaucoup. En sandales. Eden Ahbez était écologiste et végétarien avant que ces deux mots n’existent. Il a longtemps campé sous la lettre L de Hollywood. Eden Ahbez a écrit quelques tubes pour Nat King Cole, repris par Sarah Vaughan Franck Sinatra ou Miles Davis. Eden Ahbez lorsqu’il devint célèbre et fit la couverture du magazine Life ne changea pas beaucoup de chose à son mode de vie. Il dormait toujours à la belle étoile. Il portait toujours la barbe et les cheveux longs avec une longue robe en lin blanc. Il mangeait toujours ce qu’il cueillait ou cultivait. Il composait toujours de la musique. En 1960, son album Eden Island qui mélangeait poésie beat, exotica et sons naturels eut un certain succès. Brian Wilson et Donovan lui mangeaient télépathiquement dans la main. Il est mort en 1995 en insultant la voiture qui l’écrasa.

Walt Whitman, clochard céleste


Portrait 16
Walt Whitman (1819-1892) naît paysan. Il est élève puis apprenti imprimeur, puis journaliste. Il rédige ses premiers poèmes en assistant au marché aux esclaves de la Nouvelle-Orléans. À partir de là, il ne cessera d’élaborer une prose poétique moderne, amoureuse, panthéiste. Il élabore tout au long de sa vie huit versions différentes de son chef d’œuvre traduit en français sous le nom de Feuilles d’herbe par Jules Laforgue. Il reçoit pour la première édition une lettre de soutien d'Emerson. Rencontrera Oscar Wilde. Il sera congédié de son emploi de clerc lorsque le secrétaire de l’intérieur apprendra qu’il est l’auteur de ce scandaleux recueil d’amour. 
Walt Whitman est un être d’amour. Un homosexuel qui élabore un rapport sensuel avec la moindre mouche, le brin d’herbe, le fumier, la goutte d’eau. C’est un pionnier romantique qui arpente l’utopie moderne américaine, son corps comme un continent et son continent comme un corps. Il veut réconcilier l’homme et le monde. L’homme et ses sens. Il veut être le barde, tendre et robuste, que doit incarner pour Emerson le nouveau poète américain. 
Dans Feuilles d’herbe il écrit : "Bon, je ne fais plus rien désormais qu’écouter."

Issa, clochard céleste, portrait 13




Issa signifie Tasse de thé. Issa était un paysan né en 1763 dans la province de Shinano au Japon.
Sa vie est une longue suite de cailloux et de plumes.
Sa mère meurt lorsqu’il a deux ans.
Il sera domestique puis surtout vagabond.
Il fera le choix de la pauvreté et de la poésie (Haiku). Il ne fera pas le choix du malheur qui pourtant ne le quittera pas.
Une vie d’errance.
Trois mariages ratés. Des enfants morts jeunes ou qu’il ne connaîtra pas. Sa famille qui le rejette, sa maison qui brûle. Sa fin muette et paralysée.
Issa est un hobo, il parcourt le japon en long et en large.
Trouve un ermitage dans les montagnes.
Connaît le froid et la faim.
Une vie de sandales et de crâne rasé.
Une vie de timbale à manger les plantes des fossés.
Il introduit dans la poésie haiku, un certain détachement comique et sensible.
De l’ironie. De l’intimité. De la mélancolie. 
Il écrit : Puisqu'il le faut / entraînons-nous à mourir / à l'ombre des fleurs.

Skip James, clochard céleste


Portrait 30
La flamme orange
Lorsqu'il m'a dit tu pourrais écrire sur Skip James j'ai illico pensé à la flamme
La flamme orange de sa voix
J'ai dit ok mais attends il faut d'abord que j'allume un feu en écoutant Devil got my woman
1966 la flamme orange
La flamme orange de sa voix
Papier/brindilles/allumettes dans la cendre
Il fallait que j'allume un feu à genoux dans la cendre
La brique la suie dans les champs noirs et blancs
La flamme orange de sa voix lorsqu'il chantait le diable première période dans le vagin rouge du diable
la flamme orange de sa voix
Bentonnia Mississipi sur le cuir noir des petits cireurs de pompes
Le long prêche de la flamme orange
Sa voix qui brûle sur les routes
Sa voix qui construit des maisons
Sa voix qui taille des costards pour tous les coupeurs de coton et trente ans plus tard 1966
Le succès que lui fait reprendre le manche
Un singe dans le dos et un crabe dans le ventre
La flamme orange toujours
Some day, baby you known you got to die...

Nouveau mouvement planétaire : après les indignés, les peinés


Eternellement pour un monde meilleur

Les clochards, les galériens, les (très) pauvres, les nomades voleurs et fainéants (triple pléonasme), les affamés, les sous-hommes (en particulier les Grecs), bref l’ensemble des parasites de plus en plus nombreux du système économique mondial s’unissent partout pour dénoncer de l’horreur de la peine de vie
Vivre, oui ! Dans ces conditions, non ! Face à l’inéluctable, ils réclament un droit immédiat à mourir dans la dignité. Si certes, cette bonne idée séduit déjà certains politiques, oligarques et bons citoyens, au bout du compte, le problème reste le même. Tout a un coût. La balle, la chaise électrique, la corde, les pierres, le sac en toile ou en plastique, le coutelas, le personnel, l’organisation, la logistique, etc., qui paiera, qui remboursera pour ces millions de gênants? Affaire à suivre.

Jean-Paul Clébert, clochard céleste


Portrait 25
Jean-Paul Clébert a été surnommé un temps, le clochard qui a failli avoir le prix Goncourt. Jean-Paul Clébert est né le 23 février 1926 et il est mort la semaine dernière, le 21 septembre 2011. Dans son nom, Jean-Paul Clébert est à une voyelle de clébard. Après avoir été cheminot, trimard, résistant puis avoir parcouru l’Asie, il tape la cloche dans le beau Paris Insolite des années cinquante. Ses compagnons de route ? Doisneau, Giraud, quelques surréalistes, quelques situationnistes. Il écrit au dos des paquets de gauloise après avoir découvert Bourlinguer de Cendrars. C’est lui qui l’introduira chez Denoël. Son seul maître, avec peut être Henry Miller à qui il fait visiter les bordels Parisiens. Clébert parlait des gitans, des arabes, des juifs, des caniveaux, des chiens, des petits matins rouges, des ficelles, des putes, des chineurs, de la faim et du vin. Il n’idéalisait rien et surtout pas la misère. Il montrait ce que personne n’en connaissait, sa beauté, sa fierté, son courage. Il était venu finir sa vie pas loin de chez moi, dans les collines du Luberon, loin du Paris frimeur qu’il ne reconnaissait plus, écrire des livres sur l’ail ou la Provence. Mais il sera resté jusqu’au bout du même bord ; «avec ces hommes qui crèvent de  faim, se foutent pas mal des beautés de la liberté et de la marche à pied, ont misé sur l’avenir et le boulot bien fait et dont on apprend du bout des yeux le décès dans la colonne des faits d'hiver, vieux et vieilles morts solitaires dans un taudis innommable, ou rongés tout vivants sur leur grabats par les rats». Les éditons Attila ont rééditées son Paris Insolite il y a deux ans.

Christopher McCandless (Alexander Supertramp), clochard céleste


Portrait 19
Christopher McCandless est né en 1968 et mort en 1992. Christopher McCandless a un nom officiel et un vrai nom. Le vrai nom de Christopher McCandless est Alexander Supertramp. Christopher McCandless est un jeune idéaliste américain. Christopher McCandless est déçu par le monde et les hommes. Christopher McCandless n’est jamais déçu par la littérature et par le monde sauvage. En 1990 Christopher McCandless décide de marcher à hauteur de ses rêves. Il déchire ses papiers. Quitte sa famille. N’emporte que quelques livres dans son sac. Il prend la route et traverse l’Amérique, en stop, à pied. C’est là qu’il devient Alexander Supertramp. En croquant une pomme sur un pont. Alexander Supertramp traverse routes, montagnes, ruisseaux, champs, plaines, rivières, jusqu’en Alaska. Il rencontre de vrais hommes, de vraies bêtes, de vrais problèmes, de vraies nuits, de vraies étoiles. Alexander Supertramp connaissait par coeur les récits de Jack London ou les poèmes de Walt Whitman. Alexander Supertramp voulait boire directement à la mamelle du monde le vrai jus de la vie. Il est mort intoxiqué par une mauvaise plante, au milieu des grizzlis. Krakauer en a fait un livre et Sean Penn un film. Alexander Supertramp voulait boire directement à la mamelle du monde le vrai jus de la vie. Il est mort à 24 ans, mais personne ne peut dire qu’il n’y est pas parvenu.

Et puis un divan abandonné m'a parlé


Sit-in devant la Bourse 4

J'ai fui la rue de Rivoli en coupant au jugé vers le quartier de la Bourse. Puis j'ai longé une petite rue parallèle. Elle était si délabrée, on aurait dit l'envers d'un décor. "Comment faire pour que d'autres que je ne connais pas viennent s'asseoir avec moi devant le Palais Brongniart, comment lancer le sit-in mondial contre les marchés financiers ?", cette question me rendait maboule, j'avançais enfermée dans ma tête. J'ai buté contre un vieux divan Ikea abandonné sur le trottoir. Sur le mur, la réponse à ma question venait d'être posée au pochoir : nous sommes trop possédés par les objets auxquels nous avons droit, trop jaloux de nos privilèges prêts-à-porter, ajouta le divan Ikea, pour risquer la moindre révolte : "Vois ma Fleur Ho, comme les révoltes dans le monde arabe nous inquiètent au lieu de nous réjouir..."

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Le jeune dieu endormi


Sit-in devant la Bourse 2

Il avait plu et neigé et plu et neigé pendant plus d'un mois. Chaque jour les trottoirs étaient nettoyés par les pas des passants, et lorsqu'ils sont redevenus secs je me suis levée et j'ai marché vers le quartier de la Bourse. Le jour venait de se lever, l'air était glacé, les arcades de la rue de Rivoli encore désertes. C'est là que j'ai vu le jeune dieu endormi sous les colonnades.
J'ai regardé sa beauté pendant de longues minutes. Puis j'ai glissé dans sa main une boulette de papier à cigarette sur laquelle j'avais écrit avec mon plus fin mascara : "Viens t'asseoir auprès de moi devant le Palais Brongniart. Je t'attends pour le sit-in mondial devant les Bourses. Tu seras mon prince. Et moi ta Fleur Ho"

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Fleur Ho
Internaute




 

André Laude, clochard céleste


Portrait 11


André Laude est un poète qui hurle.
Il avait une barbe trés noire et des yeux de faucon.
Né en 1936 dans une famille ouvrière, il perdra sa mère à trois ans.
Se battra avec son père. Montera à Paris. Sera militant anarchiste.
Rencontrera André Breton et Benjamin Péret. Gardera dans sa peau burinée les marques de la guerre d'Algérie.
Il voyagera, ira à Cuba à la grande époque. À Alger. Redescendra à Paris pour devenir journaliste.
Il travaille dans la plupart des grands journaux et des petites revues. Il luttera toute son existence contre oppresseurs et colons.
Il écrit pour changer le monde. Il écrit avec son sang. Ne renonce ni au lyrisme ni aux idées.
Il ne collabore avec personne. Boit. Reste pauvre, malade, à la limite de l'exclusion. Il reçoit son courrier au bar du coin.
Il écrit avec ses larmes. Il écrit le ver dans le fruit.
Il meurt en 1995, seul et pauvre.
Les éditions de La Différence ont réédités ses oeuvres complêtes.
Dans La Fleur parmi les ruines, il écrit : " Le dernier mot de ce livre sera le mot : refus".

Karen Dalton


Clochard céleste, portrait 29

Quand Karen Dalton chante on dirait que les  orages font l’amour. Quand Karen Dalton chante on dirait que la nuit se déshabille. Quand Karen Dalton chante on dirait que les falaises pleurent.   Karen Dalton est née en 1937. Elle meurt en 1993 à Bearsville près de Woodstock. Karen Dalton n’est pas l’enfant de Calamity Jane et de Joe Dalton. Elle était moitié cherokee moitié Irlandaise. Karen Dalton était une chanteuse et une musicienne qui jouait de la douze cordes. Karen Dalton savait se battre. Lorsque Karen Dalton souriait, on voyait qu’il lui manquait des dents. Elle n’a enregistré que deux albums car elle était claustrophobe. Elle n’aimait pas la foule non plus. Par contre elle aimait la drogue et l’alcool. Par contre elle aimait le vent et les cactus. Et les pierres et les serpents. Et les arbres qui se tordent. Elle a débarqué à New York dans les années soixante avec son pull troué. Ses complices étaient Tim Hardin, Fred Neil et Bob Dylan, autrement dit la sainte trinité du Folk. Elle fut la reine de Greenwich Village Karen Dalton était une mère célibataire. Karen dalton était une rivière. Karen Dalton était un cheval sale, ébouriffé, sauvage. Karen Dalton était une bougie. Karen Dalton est morte seule, oubliée, malade. Et les montagnes ont pleuré.
 

Lutter contre la pauvreté



J'ai lu dans un journal dont je tairai le nom, afin qu'on ne puisse pas anéantir la validité de mes assertions, j'ai donc lu qu'une commune avait interdit aux gens de fouiller dans les poubelles. Ça en a choqué certains, au nombre desquels je ne figure pas moi-même, je l'avoue. Je n'étais pas plus choqué du reste quand, en 2008, j'appris l'arrêté de la municipalité d'Assise interdisant de mendier à moins de 800 mètres des églises de cette ville. Croyez-vous que Saint François se soit retourné dans sa tombe, ou bien que ses organes se soient retournés dans leurs reliquaires ? Rien ne permet de l'affirmer. Dans le sus-dit journal, on trouvait, illustré d'une photo du maire, au milieu de ses conseillers municipaux, un article où on pouvait lire : « Mais qu'espèrent-ils trouver dans ces poubelles ? Un peu des millions de tonnes d'aliments encore viables négligemment jetés par le Français lambda ? » Dans ce même journal, le lendemain, un autre article accompagné lui aussi d'une photographie du maire au milieu d'un tas d'ordures (soulignons au passage la cohérence de la ligne éditoriale), on y lisait une harangue adressée aux bien-pensants qui critiquaient sa politique de santé publique : « Qu'ont dit les principaux intéressés ? Rien ! Car le pauvre le sait que, de même qu'il faut fermer sa bouche quand on mange, il faut aussi savoir la fermer quand on n'a rien à manger, c'est une question de politesse ! »
Yorick Sirdon
Internaute




 

Les SDF nous ouvrent la voie



Dans un contexte de crise de l’hébergement d’urgence, des voix s’élèvent pour reprocher à Nicolas Sarkozy de ne pas avoir respecté sa promesse de 2006 d’atteindre zéro SDF en deux ans. Quelle mauvaise foi ! Après tout, ce n’est quand même pas sa faute si les hivers n’ont pas été assez rigoureux et que ces malheureux ont survécu en nombre.
Et puis il faut bien reconnaître qu’il n’a pas ménagé ses efforts. Durcissement des conditions d’accès aux soins, sécuritarisme et stigmatisation systématique de l’infâme assistanat, tout a été fait pour pousser les sans-abri, si ce n’est vers la réinsertion, au moins vers l’exil ou le suicide.
Dans un processus qui doit relever du darwinisme social, les SDF ont su s’adapter à la dureté du milieu. Ils sont devenus plus endurants, plus résistants selon une évolution biologique proche de celles que l’on observe chez certains microbes ou virus.
Cette mutation dont ils sont les précurseurs concernera bientôt l’ensemble de la société. Dans un monde privé de protection sociale, où les intérêts économiques prendront le pas sur les solidarités institutionnelles, chacun devra en effet faire preuve de force et de combativité. Et là, miracle de la nature, les SDF survivants nous ouvrent la voie et nous donnent de l’espoir. Les plus forts d’entre nous survivront et pourront asseoir leur domination sur les plus faibles. Et ça – reconnaissons-le, c’est vraiment une très bonne nouvelle.

Emmett Grogan, clochard céleste


Portrait 17
Emmett Grogan (1943 1978) mène de front, dans le Haight-Hasbury du San Francisco des années soixante, le groupe d’activistes The Diggers. Il mélange dans un vieux shaker psychédélique actions politiques et happenings artistiques. Leurs tracs poético-révolutionnaires envahissent la Californie. Ils organisent tous les jours des distributions de nourriture gratuite et de surplus militaires. Emmet Grogan a écrit des livres, notamment Ringolevio, dans lequel il raconte leur épopée. Défoncé, libre et paranoïaque… Il est difficile de retrouver beaucoup d’éléments biographiques certains.
Réformé de l'armée sous amphétamines, surveillé par le FBI, puis déçu et critique à l’égard de la vague hippie bohème qu'il trouve bourgeoise et hypocrite, Emmett Grogan aura quand même eu droit au "Mr Tambourine man" de Dylan et à un poème de Richard Brautigan. L'association d'une insoumission féroce, d'une mégalomanie paranoïaque, d'un goût immodéré pour les extrêmes et d'un dangereux succès populaire, l'ont malmené jusqu’à l’overdose fatale, en 1978. Peter Coyote écrit à son propos : "Pour la plupart des gens, cela aurait suffi d'être une légende vivante, d'avoir Bob Dylan qui vous dédicace un album ; d'être une icône pour des milliers de gens, incluant les chefs de gangs portoricains, les présidents de sociétés de disques, les professionnels du vol, les riches restaurateurs, les stars du cinéma, les socialistes, les Black Panthers, les Hell's Angels et les Diggers eux-mêmes, mais Emmett poursuivait sa propre idée de la perfection et même si ce combat l'a tué, je ne peux m'empêcher d'admirer la moralité de sa quête et les exigences démesurément hautes qu'il s'était fixées. Emmett était un étendard mené à la bataille, un emblème derrière lequel des gens ont rallié leur imagination. Il a prouvé à travers son existence que chacun de nous était capable de jouer sa vie selon ses fantasmes les plus délirants. C'était son but et son héritage de compassion, et je ne le minimiserai pas ni ne me détacherai de son exemple, malgré ses failles et ses inconsistances."
 

Ai-je besoin d'une formation ?


Sit-in devant la Bourse 3

Mon ami le jeune dieu endormi me rejoindra-t-il devant le Palais Brongniart quand il se réveillera et trouvera mon message en boule dans sa main, rêvais-je en avançant à pas vifs sur le couloir de bus ?
Le carillon m'a poussé sur le trottoir et la chenille de métal m'a frôlée dans un nuage de diesel. J'ai juste eu le temps de lire, sur le cul du bus articulé, une affiche qui me demandait si j'avais besoin d'une formation en management.
"Oui, peut-être, ai-je pensé, si je veux lancer des foules contre la Bourse, il va me falloir devenir aussi souple et cinglante qu'un fouet".

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Fleur Ho
Internaute




 

Daniel Johnston, Clochard Céleste


Portrait 12


Daniel Johnston a la voix d’une petite mécanique rayée.
Daniel Johnston a peur du diable.
Daniel Johnston chante qu’un jour tu finiras par trouver l’amour.
Il dessine des bonhommes sans tête et des oiseaux qui ne s’envolent jamais.
Il est né en 1961. Joue du piano dans sa chambre. Regarde les Simpson. Lit des comics.
Il commence à se faire connaître dans les années 80 avec des petits albums lo-fi sur k7.
Il partage sa vie entre la musique, les hamburgers de sa maman, les dessins et les hôpitaux psychiatriques.
Un jour Kurt Cobain dit Daniel Johnston est le meilleur songwritter américain.
Un jour Tom Waits dit la même chose. Puis Sparklehorse. Puis tous les autres.
Quand il sourit on dirait qu’il va pleurer. Ou alors c’est l’inverse.
Il chante, avec la voix douce d’un lapin dont on a enlevé la peau.
Il chante des ballades qu’un Beatles chanterait s’il se retrouvait coincé au fond d’une crevasse glacée.
Daniel Johnston est devenu un gros bonhomme qui a les cheveux sales et une clope au bec.
Il chante encore et ça fait encore pleurer.
 
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