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Tout est bio qui finit bio



« Tu me connais, je ne lésine pas sur la qualité du produit ! D’autant que là c’était pour le môme. Je voulais mettre toutes les chances de mon côté, enfin surtout du sien ! Lui donner un bon départ. Je suis donc allée me fournir directement à la campagne. Je traînais sur les marchés, à tout hasard, et c’est là que je l’ai vu. Il vendait du bio en lisant " Poésie agricole et autres nouvelles vertes ", assis derrière son stand de fromage de brebis, les cheveux mal peignés et le pull tricoté pied. Il avait tout l’air du bon gars, élevé au grain, sans pesticide ni OGM. Il respirait la santé, et crois-moi, je me trompe rarement sur la marchandise !
La transaction a été rapide. Il était du genre facile à convaincre. J’ai pris sa semence. Ça n’a d’ailleurs pas eu l’air de lui déplaire. J’allais donc m’en retourner couver tranquille pendant neuf mois quand l’imbécile s’est mis en tête de me retenir. Il a commencé à parler relation sérieuse, amour et même mariage ! J’ai tenté les répulsifs en tout genre, mais rien à faire. Un vrai morpion. Il a même fini par me menacer : il réclamait la moitié de l’enfant à venir !

— Non mais quel fumier ! T’aurais dû l’utiliser comme engrais pour ton jardin…

— Tu crois pas si bien dire ! D’ailleurs, depuis, je trouve qu’elles me regardent bizarre mes tomates…»



Le Centre des Chasseurs Anonymes de Haute Loire


Jean-Claude Suco : enquête sur la vie des gens




Rex par Jake Raynal

Walt Whitman, clochard céleste


Portrait 16
Walt Whitman (1819-1892) naît paysan. Il est élève puis apprenti imprimeur, puis journaliste. Il rédige ses premiers poèmes en assistant au marché aux esclaves de la Nouvelle-Orléans. À partir de là, il ne cessera d’élaborer une prose poétique moderne, amoureuse, panthéiste. Il élabore tout au long de sa vie huit versions différentes de son chef d’œuvre traduit en français sous le nom de Feuilles d’herbe par Jules Laforgue. Il reçoit pour la première édition une lettre de soutien d'Emerson. Rencontrera Oscar Wilde. Il sera congédié de son emploi de clerc lorsque le secrétaire de l’intérieur apprendra qu’il est l’auteur de ce scandaleux recueil d’amour. 
Walt Whitman est un être d’amour. Un homosexuel qui élabore un rapport sensuel avec la moindre mouche, le brin d’herbe, le fumier, la goutte d’eau. C’est un pionnier romantique qui arpente l’utopie moderne américaine, son corps comme un continent et son continent comme un corps. Il veut réconcilier l’homme et le monde. L’homme et ses sens. Il veut être le barde, tendre et robuste, que doit incarner pour Emerson le nouveau poète américain. 
Dans Feuilles d’herbe il écrit : "Bon, je ne fais plus rien désormais qu’écouter."

Haïku de comptoir 88


La campagne
On sort
On est dehors
 

Des sandwiches pour la route



- On pourrait peut-être partir, elle lui dit. Genre partir pour toujours. Disparaître dans la nature. S’enfuir en amoureux.
Il la regarde.
- Ça te suffit pas les vacances ? il demande. Quinze jours à la mer, qu’est-ce qu’il te faut de plus ?
Elle hausse les épaules.
- Et on vivrait comment, hein ? il soupire. C’est bien beau la nature, mais moi j’ai besoin de ma douche tous les jours. De mon café le matin… Et puis pense à tout ce qu’on a construit. Le mal qu’on s’est donné pour en arriver là. C’est pas pour tout foutre en l’air du jour au lendemain quand même !?
Elle hausse les épaules.
- Je croyais que tu voulais des enfants, il ajoute. Tu veux des enfants, n’est-ce pas ? Mais on peut pas vivre comme des romanichels et avoir des enfants. Y a des trucs qui sont pas compatibles dans la vie. Faut garder les pieds sur terre !
Elle regarde ses pieds. Elle regarde le carrelage. Elle a envie de pleurer, mais ne sait pas trop pourquoi.
- T’as préparé des sandwiches pour la route ? il demande.
- Non. Je vais le faire, elle murmure.
Et elle sort le pain, le couteau à beurre, le jambon, le fromage.
- Grouille-toi un peu, il lui lance. Je voudrais pas arriver trop tard, maman nous attend.
Elle se ravise, repose le couteau à beurre et prend le grand, celui pour les rôtis du dimanche.
- Tu fais quoi avec ce couteau ? Chérie ? Tu fais quoi ? Bordel pose ce couteau immédi…
Marlene Tissot
Internaute




 

Le mystère



Le mystère avait duré quelques jours. Vus le tas de lessives en retard et le rythme d'asservissement quotidien, les choses sont passées toutes seules, incognito, jusqu'à ce que ma douce commence vraiment à en manquer. Un de ces matins en retard, au sortir de la douche, toute ruisselante d'urgence, elle m'appelle en catastrophe. Qu'est ce que j'ai bien pu faire de ses trois soutifs tout neufs ? Soie, satin, et baleines proches de la perfection des baleines. Bin rien, j'ai pas touché. S'ensuit un embrouillamini express habituell et puis hop, un jour sur un autre, la semaine qui mine de rien s'empile sur elle même. Et ce matin, en fouillant des yeux l'horizon pour tâter le terrain de la température, je comprends tout. Bataillon rangé au fond du ciel. Formation d'attaque longue distance en V. C'est la grande migration. Une escadrille de soutiens-gorges sauvages traverse les nuages.
 

Rencontre inattendue



La joyeuse bande marche dans la forêt. Elles avancent tranquillement en file indienne et c’est à peine si l’on entend leurs pas. Au petit matin pâle, la terre de bruyère est encore humide et de grandes tiges laissent parfois tomber des gouttes d’eau. Celle qui clôt la marche fait un écart pour éviter de justesse les gouttes en poussant un petit cri. Devant, la première siffle un petit air entraînant. Les autres la suivent, concentrées sur leurs pas car le chemin n’est pas tracé. Il faut parfois contourner des obstacles naturels, un rocher, une branche tombée. Les rais de lumière encore rasants réchauffent déjà leurs corps. Toutes gravissent avec délectation le sentier qu’elles tracent, car elles savent le trésor qui s’annonce. La pierre blanche, elles en rêvent depuis longtemps et même le vacarme des géants aux alentours ne saurait les effrayer. Les oiseaux volent si haut qu’ils ne peuvent pas les voir. L’éclaireuse, en bon guide, sait repérer les traces de passage et trouve moyen de les contourner. Elles savent qu’à l’approche de la pierre blanche, leur cœur va se mettre à palpiter. On en a même déjà vues perdant l’équilibre et tournant en rond tant l’excitation est à son comble. Un pied après l’autre, la vie parait si simple. Elles ne savent pas que Pierre est entré dans la forêt depuis déjà un quart d’heure et qu’il se dirige à petites foulées dans leur direction. Il inspire, expire et regarde droit devant lui. Soudain, la joyeuse bande est surprise par une obscurité brusque, une éclipse totale et plus rien. Elles n’ont pas vu venir du ciel la chaussure de Pierre qui les a écrasées. Pauvres petites fourmis !
Sylvie Denevers
Internaute




 

Christopher McCandless (Alexander Supertramp), clochard céleste


Portrait 19
Christopher McCandless est né en 1968 et mort en 1992. Christopher McCandless a un nom officiel et un vrai nom. Le vrai nom de Christopher McCandless est Alexander Supertramp. Christopher McCandless est un jeune idéaliste américain. Christopher McCandless est déçu par le monde et les hommes. Christopher McCandless n’est jamais déçu par la littérature et par le monde sauvage. En 1990 Christopher McCandless décide de marcher à hauteur de ses rêves. Il déchire ses papiers. Quitte sa famille. N’emporte que quelques livres dans son sac. Il prend la route et traverse l’Amérique, en stop, à pied. C’est là qu’il devient Alexander Supertramp. En croquant une pomme sur un pont. Alexander Supertramp traverse routes, montagnes, ruisseaux, champs, plaines, rivières, jusqu’en Alaska. Il rencontre de vrais hommes, de vraies bêtes, de vrais problèmes, de vraies nuits, de vraies étoiles. Alexander Supertramp connaissait par coeur les récits de Jack London ou les poèmes de Walt Whitman. Alexander Supertramp voulait boire directement à la mamelle du monde le vrai jus de la vie. Il est mort intoxiqué par une mauvaise plante, au milieu des grizzlis. Krakauer en a fait un livre et Sean Penn un film. Alexander Supertramp voulait boire directement à la mamelle du monde le vrai jus de la vie. Il est mort à 24 ans, mais personne ne peut dire qu’il n’y est pas parvenu.

John Muir, clochard céleste


Portrait 14



John Muir est ce qu’on appelle un naturaliste Américain.
Il né en écosse et migre dix ans plus tard dans une ferme du Wisconsin.
Son père l’élève à coups de bâton et de Bible.
Il se passionne très vite pour la nature, suit des cours de botanique.
Il opte pour « l’université de la vie sauvage » et parcourt la moitié de l’Amérique à pied.
Lorsqu’il découvre la vallée de Yosémite en 1868, il découvre son temple.
Il consacrera sa vie à le défendre. Sans lui plus de séquoia géant.
Emerson viendra plus tard lui rendre visite.
Le président Roosevelt ira y dormir une nuit à la belle étoile.
Muir remonte également l’Amazone, traverse l’Amérique du Sud, l’Europe, les glaciers.
Il étudie les plantes, les insectes, la géologie, la vie sauvage.
C’est un inventeur pragmatique et un poète romantique. Il n’idéalise pas la nature. Elle le fascine. Elle est sauvage.
Dans Souvenirs d’enfance et de jeunesse (éditions José Corti), il écrit :
« J’aurais pu devenir millionnaire et j’ai choisi d’être un vagabond ».
 

Feuilles et branches


Chroniques de mon jardin à moi
Dans mon jardin, il y a des feuilles. Mortes. Des feuilles qui ne tiennent plus aux branches et se laissent tomber au sol. Des feuilles qu’il faut rassembler avec un râteau, ramasser avec une pelle et un balai. Des kilos de feuilles humides qui sentent le moisi et qui emplissent ma poubelle jusqu’à la gueule. Des saletés de feuilles d’automne dégoulinantes de pluie grise et acide. Dans mon jardin il y a des arbres, plein d’arbres qui perdent plein de feuilles. Des arbres qu’il faut élaguer en novembre. Et ça fait des branches qu’il faut ligoter en fagots. Ou découper en morceaux pour compléter les poubelles de sales feuilles. Des putains de vieilles branches poisseuses couvertes de mousse et de cacas d’oiseaux. Dans mon jardin y’a des rosiers. Des dizaines de rosiers qui font des centaines de saloperies de roses avec des pétales qui s’envolent au moindre coup de vent et bouchent les gouttières. Des conneries de rosiers avec des conneries de ronces qui t’arrachent la peau, te déchirent le pantalon, t’enveniment le derme, font des conneries de plaies qui s’infectent sous les ongles et te provoquent des conneries de gros panaris. Et ces putains de bordel de saloperies de rosiers ont besoin d’être taillés, tous les ans, toutes ces enfoirées d’années à la con, juste avant l’hiver, quand on se gèle les mains et qu’on piétine dans l’eau glacée. Et dans mon jardin, au-delà des arbres dénudés, j’aperçois les yeux de ceux qui sont bien au chaud dans leur HLM et qui me regardent. Et je me demande : Quand ? Quand n’aurai-je plus, enfin, les moyens d’entretenir mon jardin ? Quand irai-je, moi aussi, dans une saloperie d’appartement pourri regarder des fleurs en plastique, des arbres de papier peint, des jardins chromos sous verre et des roses en carton parfumé dans des cartes d’anniversaire poussiéreuses ?
Gérard Levoyer
Internaute




 
 
 

Karen Dalton


Clochard céleste, portrait 29

Quand Karen Dalton chante on dirait que les  orages font l’amour. Quand Karen Dalton chante on dirait que la nuit se déshabille. Quand Karen Dalton chante on dirait que les falaises pleurent.   Karen Dalton est née en 1937. Elle meurt en 1993 à Bearsville près de Woodstock. Karen Dalton n’est pas l’enfant de Calamity Jane et de Joe Dalton. Elle était moitié cherokee moitié Irlandaise. Karen Dalton était une chanteuse et une musicienne qui jouait de la douze cordes. Karen Dalton savait se battre. Lorsque Karen Dalton souriait, on voyait qu’il lui manquait des dents. Elle n’a enregistré que deux albums car elle était claustrophobe. Elle n’aimait pas la foule non plus. Par contre elle aimait la drogue et l’alcool. Par contre elle aimait le vent et les cactus. Et les pierres et les serpents. Et les arbres qui se tordent. Elle a débarqué à New York dans les années soixante avec son pull troué. Ses complices étaient Tim Hardin, Fred Neil et Bob Dylan, autrement dit la sainte trinité du Folk. Elle fut la reine de Greenwich Village Karen Dalton était une mère célibataire. Karen dalton était une rivière. Karen Dalton était un cheval sale, ébouriffé, sauvage. Karen Dalton était une bougie. Karen Dalton est morte seule, oubliée, malade. Et les montagnes ont pleuré.

T'as d'bio ch'veux tu sais


Pubologie pour tous

Il était une fois de banals « tests quali ». La marque, appelons-la Blup, voulait savoir s’il suffisait de dessiner des fleurs et des fruits sur ses emballages pour que les consommateurs croient que ses produits étaient naturels. Blup a donc réuni des vrais gens (qu’on appelle « consos » dans la pub) par petits groupes autour d’une table, pour les faire parler de Blup et de la nature et bien écouter leur avis de vrais gens. Et Blup a compris que le consommateur gavé à l’huile de palme et aux OGM, des fois, il se méfie. Des fois, quand il lit la composition de son shampooing que la pub elle dit qu’il est tellement trop naturel qu’il a été recueilli directement à une source de shampooing qui coule dans les montagnes, et qu’il voit qu’il contient du paraben et 0,1% d’Ylang-Ylang, le consommateur il se dit qu’on se fout un peu de sa gueule quand même.

Blup a donc lancé une gamme bio (ça marche bien le bio, les gens ils ont confiance). Mais encore faut-il l’annoncer au consommateur, qui depuis la lecture de l’étiquette de son shampooing est probablement passé à autre chose, comme marcher dans la rue en évitant les crottes de chien ou payer ses impôts en retard. Alors Blup a demandé à une agence de pub de lui faire une pub en lui disant en substance « Je veux un truc qui montre que Blup c’est une marque nature, mais qui montre bien que c’est bon pour les cheveux, et aussi je voudrais qu’on voie bien le produit ». Alors les gens de l’agence lui ont proposé une pub qui montre des gens avec des cheveux dans la nature et une photo du produit (on appelle ça un packshot, c’est très important le packshot). Mais Blup n’y trouvait pas assez de cheveux, de nature, et de produit.

Alors les gens de l’agence ont rajouté des feuilles en flou au premier plan, plein de cheveux qui brillent, et des produits (« Non mais sérieux, ils veulent quoi avec leurs shampooings, qu’on leur en mette une brouette ? Nan parce que sérieux, je vais leur en mettre une brouette si ça continue. » Blup a beaucoup aimé l’idée de la brouette). Après plusieurs demandes d’ajout de nature, de produits et de cheveux (la petite fille blonde peut remercier Photoshop de lui avoir évité de mourir étouffée sous une perruque de paille de 6 kilos), Blup fut satisfait. Et Blup vécut heureux et eut beaucoup de sous.
 

La fin de l'innocence


(Le jour où j'ai compris le chant du rossignol)

Paul Martin
Internaute




 

La mort est naturelle. Est-ce évident ?


– En même temps... voler, c'est naturel. C'est le propre de l'Homme de transgresser... 
– Putain, attends, tu délires ou quoi !? C'est la troisième qu'on descend cette saison !!! 
On est pas trufficulteur de génération en génération pour rien. 
Tu crois qu'on travaille les truffes pour le plaisir de se les faire voler ? A la veille des fêtes de fin d'année ! C'est maintenant qu'on fait notre chiffre, je te rappelle. 
– Tu lui reproches de voler nos truffes, mais tu viens de lui voler sa vie... 
– Oui sauf que nous, les truffes c'est notre vie! Et puis, dis-toi que ça fait un super compost naturel et gratuit, encore mieux que le fumier ! Du coup, nos truffes sont plus grosses et donc plus chères.

Haïku de comptoir 60



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