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La cabane en os du Wyoming


Histoires d'os 25
La découverte de gisements fossilifères est le plus souvent affaire de patientes prospections et de méthodes éprouvées. Plus rarement de hasard et de détermination. A l’occasion, elle peut résulter d’observations originales et qui n’ont rien à voir avec la demarche scientifique.

C’est ainsi qu’en 1898, des paléontologues en campagne remarquèrent sur une colline du Wyoming, un modeste refuge agricole qu’un berger avait édifiée. La dite cabane était sans doute d’un confort relatif et d’une conception rustique qui n’inspiraient que peu l’envie d’y passer un week-end. Si ce n’est que son constructeur, à la recherche de matériaux pour étayer ses soubassements, n’avait eu l’idée surprenante d’utiliser des ossements de dinosaures récoltés dans les environs.

Cette sommaire installation devait beaucoup intéresser nos chercheurs d’os professionnels. Elle serait à l’origine d’un important gisement qui fournira au Muséum d’Histoire Naturelle de New York une bonne cinquantaine de squelettes de reptiles jurassiques (Diplodocus, Apatosaures et autres Stégosaures...) En hommage à cet anonyme berger, architecte paléontologue malgré lui, le site a conservé le nom de Bone Cabin Quarry : carrière de la cabane en os. Rien à voir avec Hensel et Gretel !

Dragons volent !


Histoires d'os 22
Les os et les dents de dragons figurent parmi les ingrédients traditionnels les plus recherchés de la pharmacopée chinoise. On peut les acquérir, sans la moindre ordonnance, dans la plupart des officines de la communauté en Chine comme dans les nombreuses china towns des grandes cités de la planète. Ce sont pour la plupart des restes de mammifères fossiles (mastodontes, antilopes ou chevaux à trois doigts...) que les paysans récoltent au fond de cavités karstiques durant les saisons difficiles où ils ne peuvent cultiver les champs.   Cette exploitation du fossile à des fins médicales remontent à des époques lointaines, comme l’atteste un livre de Chang Qu qui mentionne la découverte d’os de dragons dans le comté de Wucheng. Selon cet éminent historien du quatrième siècle avant JC, les dragons en question auraient d’abord cherché à s’envoler de la montagne où ils résidaient depuis toujours. Mais la porte du ciel s’étant trouvé bloquée par quelque hostile portier céleste, ils se seraient ravisés, essayant de dénicher dans les cavités souterraines une autre voie possible afin de disparaître de la surface de notre planète   Cette vision légendaire explique le fait qu’on ne trouve plus de dragons vivants sur la terre. On ne les trouve plus qu’en pharmacie. Ou sur les rochers de Komodo où ils ne volent qu’assez rarement.  

Origine garantie


Histoires d'Os 15
Les squelettes de comparaison  font partie du matériel obligé d’un laboratoire d’anthropologie. Squelettes reconstitués pendus à des potences que les lycéens baptisent Nestor ou collections de crânes humains qui s’alignent sur des rayonnages avec leurs orbites vides, ce sont le plus souvent de vrais os sur lesquels les savants posent leur regard inquisiteur et les mâchoires de leur compas. Des préparateurs consciencieux les ont proprement nettoyés, dûment blanchis à l’eau de javel avant de les proposer dans des boutiques spécialisées, objets d’un catalogue sans autre considération morbide. Certains de ces ossements n’ont pas subi de transformations notables, d’autres sont plus sophistiqués et le savoir faire professionnel les a doté d’astucieux aménagements. C’est le cas de ces crânes humains à la mâchoire articulée et montée sur ressort dont une discrète charnière permet d’ouvrir, tel un couvercle, la calotte supérieure pour observer la boîte crânienne. Alors, on imagine l’effroi et la stupeur de l’étudiant anthropologue qui ayant débrayé le minuscule crochet de laiton, basculé avec précaution la calotte d’un crâne de petite taille (donc probablement un enfant) découvre en grosses lettres capitales tamponnées sur le pariétal, la mention authentique : Made in India. Non, ça ne s’invente pas.

Adèle


Singe comme une image

L'Homme témoin du déluge


Histoires d'os 24
Johan Jacob Scheuchzer, naturaliste et médecin suisse du XVIIIe siècle, s’efforçait de concilier ses croyances religieuses et ses travaux scientifiques. En 1725, il crut parvenir à ses fins en décrivant un squelette qu’il identifia comme les restes d’un être humain victime du Déluge.   Le dit squelette mesurait environ un mètre de longueur et il semblait pourvu d’un encéphale volumineux bien que violemment écrasé par la fureur des eaux. N’écoutant que sa conviction, Scheuchzer lui attribua le nom d’Homo diluvii testis : homme témoin du déluge. Un témoin susceptible d’inspirer aux pécheurs effroi et repentir.   Mais cette identification pour le moins hasardeuse ne devait pas convaincre les autres naturalistes qui y reconnurent, tour à tour, les restes fossiles d’un poisson-chat ou ceux d’un grand reptile avant qu’en 1812, le grand Georges Cuvier n’y reconnaisse le squelette d’une salamandre géante, mettant un terme décisif à cette preuve discutable du mythe biblique de la Genèse et de l’Arche de Noé.   Autre genre, autre appellation scientifique : Homo diluvii testis se voyait dépossédé de son nom usurpé. Il devenait Andrias scheuchzeri, un simple Batracien comme la grenouille ou crapaud jaloux de la taille du bœuf. En grec, Andrias signifie à limage de lhomme et notre mauvaise foi de mécréant en conclut hâtivement que si Dieu a créé l’homme à son image, il a aussi créé la salamandre à l’image de l’homme.  

Réquisition d'un Mosasaure


Histoires d'os 16
Découvert à Maastricht en 1770, le Mosasaure, « Grand lézard de la Meuse », devait susciter de nombreuses convoitises en dépit de son aspect assez peu sympathique et de ses redoutables mâchoires. Racheté par le docteur Hoffman, un chirurgien local, il faisait d’emblée l’objet d’un litige entre son acquéreur et un certain chanoine Godding, propriétaire du terrain où les mineurs l’avaient exhumé. Ce dernier, se référant à un ancien droit féodal, réclamait devant les tribunaux la propriété du fossile et finissait par l’obtenir. Une bonne vingtaine d’années plus tard, les armées révolutionnaires françaises faisaient le siège de Maastricht et bombardaient le fort Saint Pierre à peu de distance de la maison où le chanoine gardait son trésor en lieu sûr. Ayant eu vent de son existence et conscient de l’intérêt que le monstre antédiluvien pouvait représenter aux yeux de la jeune République, un élu du peuple proposa une récompense de 600 bouteilles de vin à qui le dénicherait et le rapporterait. L’offre était alléchante. Il ne fallut pas vingt-quatre heures avant qu’une bande de grenadiers ne mettent la main sur l’animal. Ramené manu militari à Paris, le fossile réquisitionné comme un butin de guerre  bénéficiait d’une place d’honneur au Muséum d’Histoire Naturelle, ainsi que du titre prestigieux de Patrimoine national. Il y demeura jusqu’en 2008 avant d’être restitué au Musée de Maastricht où il sourit de toutes ses dents aussi aigues que des poignards.

Un dinosaure à déclarer


Histoires d'Os 14
Sous son képi autoritaire, le douanier italien ne voulait rien entendre. Il venait de contrôler la cargaison du véhicule et les explications savantes du jeune homme qui la transportait, ne faisaient que l’agacer. Ces caisses contenaient un squelette. Un cadavre d’animal auquel ce prétentieux prétendait naïvement faire franchir la frontière, au mépris des règles d’hygiène et des obligations douanières. L’homme avait beau lui expliquer dans son verbiage entortillé qu’il s’agissait d’un dinosaure, mort depuis des millions d’années et qu’on l’attendait à Venise pour l’exposer, très légalement, dans le nouveau Muséum, le zélé fonctionnaire demeurait intraitable. Il voulait bien admettre les raisons scientifiques du chercheur de fossiles et ne pas trop insister sur l’aspect sanitaire ni sur l’aspect moral d’une telle opération (ce n’était pas de son ressort) mais il devait aussi accomplir son devoir douanier. Dans la mesure où ce squelette était comme il l’avait compris, un objet de collection, il devait bien avoir un prix, une valeur à mentionner sur la déclaration afin que l’administration puisse calculer ses droits. Alors, c’était au tour du jeune homme arrogant de se montrer embarrassé. Et c’est ainsi qu’une équipe d’experts (juristes et paléontologues) fut dépêchée depuis Paris pour tenter d’apprécier le prix du kilo de dinosaure, une marchandise inestimable qu’aucun consommateur transalpin n’aurait songé à importer.
 
 

Les étranges animaux du plâtre


Histoires d'os 23
A Montmartre dont le nom évoque aujourd’hui une toute autre vocation, l’exploitation des carrières de gypse pour la fabrication du plâtre a été, durant plusieurs siècles, une activité florissante à l’origine d’un vieux dicton typiquement montmartrois: Il y a bien plus de Montmartre dans Paris que de Paris dans Montmartre. Une industrie dont on oublie qu’elle contribuait alors à faire tourner les ailes des moulins (qu’ils soient rouges ou d’une toute autre couleur) et dont les revenus justifiaient l’existence d’une commune indépendante. Laquelle s’en souviendrait en 1870.   Mais cette exploitation ancienne devait également avoir des conséquences inattendues sur l’histoire et la promotion d’une science débutante : la paléontologie. C’est en effet dans le gypse des carrières de Montmartre que Georges Cuvier mit à l’épreuve sa méthode de l’anatomie comparée et qu’il identifia le squelette fossile d’une sarigue, petit carnivore marsupial connu en Amérique grâce à un proche cousin baptisé opossum.   Un marsupial à Paris, comme dans le bush australien ! L’audacieuse conclusion du célèbre naturaliste avait de quoi surprendre plus d’un esprit perplexe. Elle obligeait à réviser quelques images obligées concernant le climat montmartrois. Elle apportait surtout la preuve qu’avant le chat tigré de gouttière et le piaf parisien, des faunes très différentes avaient jadis vécu sur la Butte. Qui n’était pas encore une butte, mais une lagune tropicale.

Jean-Michel


Singe comme une image

Accident vasculaire cérébral


Stéphane Paoli
"AVC, autrement dit accident vasculaire cérébral. Paralysé à gauche et privé de paroles il m’avait laissé conscient. J’avais le temps d’y réfléchir. Une ambulance arrive dont le brancardier parle avec l’accent du Midi : « Dites monsieur, surtout ne vous endormez pas ! Au moins vous respirez ? Parce que vous savez, ça peut prendre aussi les poumons ! » Cette envie d’arriver vite à l’hôpital. La sirène de l’ambulance couine deux fois et s’enraie, le gyrophare n’est pas mieux, pauvre flash bleu de temps à autre dans la nuit noire. Arrivée aux urgences. C’est samedi, il est 22h45, tout est éteint. « Merde, c’est éteint, dit le brancardier, on le met où ? ». Il se lance dans une course folle, poussant le brancard dans d’interminables couloirs déserts et sombres dont je ne vois que les plafonds, déjà l’autre monde. Des portes automatiques s’ouvrent et se referment à notre passage. Mais après l’une d’elles, le brancardier pile et s’exclame : « Putain, on est dans les poubelles ! » J’ai eu un rire de cerveau et j’ai pensé qu’il faudrait que je le raconte. Du coup, j’ai été sûr de retrouver la parole."
Stéphane Paoli, journaliste

Article édité dans le catalogue Le Rire de résistance, BeauxArts éditions et Théâtre du Rond-Point
 
 
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