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Charles Bukowski, Henry Chinaski, clochard céleste


Portrait 32
Le vieux buk est né en 1920 et il était déjà vieux. Le vieux buk est mort en 1994 flétri comme un bébé juteux. Le vieux buk est le fils unique de l'Amérique. Sa mère soumise, son père violent. Los Angeles est sa putain d'argent. Le vieux buk rêve de casser sa gueule de bellâtre à la littérature Américaine. Pour vivre il alterne entre la cloche, le turf et la poste. Pour vivre il boit, tape des poèmes, se bat, ronque, vole, baise, rêve. Le vieux buk est un chien qui bouffe un oiseau bleu en enfer. Le vieux buk est une outre mais il a son petit coeur tout chaud dedans. Le vieux buk n'est ni un beat ni un wasp, c'est le connard en dessous de chez toi qui t'empêche de dormir. C'est le gros dégueulasse qui écrit des lettres d'amour en se mouchant dans son tee-shirt. C'est ta mauvaise conscience. C'est ton issue de secours. Le vieux buk est devenu riche et célèbre en restant simplement aussi sincère qu'un crachat. Le vieux buk a toujours une main glissée sous la jupe du ciel et l'autre accrochée à la cuvette. Le vieux buk est un connard. Le vieux buk est une plaie. Le vieux buk est un poète. Et y'en a pas trois mille des poètes.

Albert Cossery, clochard céleste


Portrait 27
Albert Cossery est né le 03 novembre 1913 au Caire et il est mort 94 ans plus tard à Paris. Entre temps il s’est beaucoup assis, a beaucoup lu et a un peu écrit. Sous les rides d'Albert Cossery, se cachait l’élégance fripée des corbeaux qui ne se laissent pas apprivoiser. Il vient d’une famille bourgeoise d’Egypte et débarque à Paris juste après la seconde guerre. Il s’installe alors dans une minuscule chambre d’Hôtel  et y reste. Jusqu’à la fin. Albert Cossery pratique la paresse (tout comme Perros) comme un art martial. Celui de la contemplation séditieuse. Albert Cossery sait que les choses ne tournent pas rond et que ce n’est pas en allant pointer que la terre se remettra sur ses pieds. Albert Cossery se fait aider par Henry Miller pour publier son premier livre. Il est du côté de l’ironie de la vie et de l’insolence des mendiants. Dans ses romans la fange est noble et  belle. Elle triomphe toujours des servitudes de l’ordre établi. Mais il ne l’idéalise pas. Il est de son côté. C’est tout. Les titres de ses romans sont  beaux comme des poèmes dans la fumée d’un narguilé : Les Morsures, Les Hommes oubliés de Dieu, Les Fainéants dans la vallée fertile, Mendiants et orgueilleux, Un complot de saltimbanques,  Une ambition dans le désert, etc. Lorsqu’on lui demandait « Pourquoi écrivez vous ? » Il répondait : « Pour que quelqu'un qui vient de me lire n'aille pas travailler le lendemain »...

> Illustration Frederico Penteado

De qui se moque-t-on ?


3. Le temps

Si ce n’est pour donner aux écrivains l’occasion d’écrire en se lançant sur le tard à sa recherche, j’avoue ne pas très bien comprendre pourquoi le temps passe. Pourquoi le temps passe-t-il ? Certes, les horlogers y trouvent aussi leur compte, mais à quel prix ? Pour ma part, je ne connais pas de jeune horloger, je crois bien n’en avoir jamais vu. L’horloger semble le plus exposé au passage du temps, il est en première ligne : c’est un vieil homme, prématurément usé, voûté, à demi aveugle, et ses mains tremblent à force d’émietter en fractions de secondes le gros bloc d’heures qu’il travaille chaque jour aux brucelles, aux pointeaux et même au chasse-goupille. Il se constitue sans doute un joli pactole en vendant ou réparant ses montres et ses pendules ; il n’aura pas le loisir d’en jouir.      
Bien fait. Quelle idée aussi d’actionner des mécanismes si pernicieux ? Un beau jour, il explose avec sa bombe. On ne le regrettera pas.      
Le temps passe – mais il ne nous emporte pas comme on le suppose ; non : il nous passe dessus, voilà le vrai, son interminable galop nous passe sur le corps. Les éléphants d’Hannibal piétinaient l’ennemi avec moins de hargne. Notre ruine est bientôt consommée. L’enfant écrasé, aplati par ce char implacable s’étire comme une pâte sous le rouleau à pâtisserie jusqu’en des dimensions grotesques. Puis cet adulte à son tour roule dans la farine, mord la poussière, sa face devient bientôt horrible à voir, modelée par le sabot du temps, son nez s’effrite, ses joues se creusent, ses dents tombent, ses yeux apeurés, larmoyants, frappés de cécité voudraient pouvoir s’enfoncer plutôt dans le conduit spiralé de ses oreilles conchoïdales qui au reste n’entendent plus rien, ni même la rumeur de la mer. Ce vieillard accroche encore comme des linges élimés ses chairs grises et jaunes aux tringles mal jointes de son squelette tordu, brinquebalant, désormais inapte à la locomotion, à la préhension et qui rassemble ses dernières forces pour se roidir dignement dans son suaire.      
Le temps a fait son œuvre, et cette œuvre est une ruine. Les mousses et les mouches la convoitent et s’y agrègent. Puis le temps s’acharne à pilonner ce débris. Il n’en doit plus rien rester, ni le plus pâle souvenir : tout doit disparaître. Alors que faire ? Que faire pour survivre dans le temps, malgré le temps ? Suspendons-le, mes amis ! Je ne vois pas d’autre solution. À une patère ou à un clou, à un cintre dans une penderie comme une redingote démodée dont les basques ne savent que traîner dans le passé irrévolu, alourdies de boues et de patelles. Ainsi nous irons, frais émoulus chaque matin, vêtus de notre seule peau désormais infroissable, émus par la douceur toujours nouvelle des choses.

Robert Walser, clochard céleste


Portrait 20
Robert Walser (1878-1956) est un écrivain suisse qui est né en Suisse puis est mort en Suisse. Pour un clochard céleste, c’est petit la Suisse. Robert Walser est un promeneur céleste. C’est un aventurier du minuscule. Un explorateur de l’évanescent. Après ses études, Robert Walser a tenté quelques métiers (domestique, employé, secrétaire), mais dès ses premiers succès littéraires d’estime, il cessa de travailler pour se consacrer à ses trois passions : Ecrire, Marcher et Disparaitre. Tout au long de sa vie, Robert Walser semble s’effacer, comme une mauvaise photo numérique. Robert Walser sait que l’essentiel est dérisoire et que le dérisoire est essentiel. Robert Walser a passé 23 ans dans des cliniques psychiatriques, pour la simple et bonne raison qu’il avait conscience de sa disparition. Robert Walser est un poète, la lumière lui est donc primordiale. Robert Walser comptait parmi ses admirateurs Robert Musil et Franz Kafka. Robert Walser écrit tellement petit que certains de ses textes (microgrammes) sont indéchiffrables. Robert Walser a consacré beaucoup de son temps d’esclave sensible à trier des lentilles. Robert Walser est une sorte de Boudha à moustaches qui a renoncé à toutes les illusions. Celles de la bourgeoisie. Celles de l’écriture. Celles de l’existence. Le jour de Noël 1956, il alla marcher dans la neige jusqu’à mourir d’épuisement.

Céline, le soufre passe les frontières


Carte postale d'Espagne
Dans le prestigieux et copieux quotidien El Paìs du dimanche 20 février, Céline est à l'honneur. Oui, le même que le ministre de la Culture a refusé d'inclure aux commémorations de 2011. Deux pages sont consacrées à cette question : "Que faire des génies infâmes?" (il faut prendre cet adjectif à la lettre, "infâme" signifiant originellement "de mauvaise réputation"). Car la polémique soulevée par la volte-face de l'institution française a traversé les Pyrénées et c'est donc encore une fois que l'on se pose la question de savoir s'il faut distinguer l'homme de l'œuvre et, plus précisément ici, Céline de Louis-Ferdinand Destouches. L'article, fort bien construit et documenté, rappelle en quoi l'auteur de Bagatelles pour un massacre est "infâme", extraits franchement antisémites à l'appui. Et après tout, ça ne fait pas de mal de se rafraîchir la mémoire, car Céline est à peu près lu comme Proust, voire "relu", tous les étés (si vous voyez ce que je veux dire)…
Sont ensuite cités notre international BHL ("Parce que la commémoration est faite pour ça, commencer à comprendre la monstrueuse relation qui peut exister entre le génie et l'infâmie, elle aurait été non seulement légitime, mais utile et nécessaire"), Esther Bendahan, écrivain et directrice de la culture à la Maison Sefarad-Israel de Madrid qui, sans la cautionner aurait vu dans cette commémoration une opportunité de réflexion, et le philosophe espagnol Reyes Mate, qui a reçu pour son livre La herencia del olvido (L'héritage de l'oubli) le Prix National de l'Essai en 2009 : "On célèbre les triomphes, on commémore les défaites (…). Le devoir de mémoire exige aujourd'hui (NDR : depuis l'Holocauste) d'y inclure un jugement moral." En 2011, la France rate donc cette occasion d'exercer son devoir de mémoire, en commémorant un auteur qui n'a pas fini, de toute façon, de faire parler de lui…

Lire l'article en espagnol

Comment devenir un grantécrivain (5)


Dans son ouvrage "Les rillettes de Proust", Thierry Maugenest vous propose quelques exercices pour accéder enfin à la gloire littéraire
Résumez le texte suivant en une seule phrase, épurée et intelligible, puisée dans les Pensées de Blaise Pascal.
 
L’être humain n’est qu’une plante vivace appartenant à la famille des graminées qui pousse généralement en bordure des étendues d’eau, naturelles ou artificielles, à tige rectiligne et dont l’inflorescence est une panicule dense, la plus dénuée de vigueur qui soit au sein de l’ensemble des êtres et des choses qui constituent l’univers ; néanmoins, cette plante vivace appartenant à la famille des graminées est tout à fait en mesure de former des idées à l’intérieur de son cerveau et de concevoir des opinions et des jugements grâce notamment à l’exercice de sa réflexion et de son intelligence.

(Un texte extrait de l'ouvrage Les Rillettes de Proust et autres fantaisies littéraires, paru aux Editions JBZ & Cie)

Comment devenir un grantécrivain (3)


Dans son ouvrage "Les rillettes de Proust", Thierry Maugenest vous donne des trucs pour accéder enfin à la gloire littéraire

Mais pourtant, d’ailleurs…
 Afin de soigner son style, Léautaud conseillait de supprimer tous les mais, les pourtant, les en effet, les d’ailleurs et les cependant. Mais ces termes se retrouvent pourtant sous la plume des plus grands écrivains. En effet, Balzac usait de beaucoup de cependant, d’en effet et de pourtant, pourtant ces romans sont par ailleurs fort bien écrits. Mais Léautaud voulait dire cependant que le pourtant, le d’ailleurs ou l’en effet, pourtant utiles par ailleurs, sont en effet du plus mauvais effet lorsqu’un écrivain, pourtant prévenu, en abuse. D’ailleurs, ce ne sont pas ces termes mais l’usage excessif de ceux-ci qui alourdit en effet la prose. Vous ne devrez pourtant pas bannir pour autant tous les cependant, les mais ou les d’ailleurs, mais veiller cependant, comme le préconisait en effet Léautaud, à ne pas en abuser par ailleurs.
 
(Un texte extrait de l'ouvrage Les Rillettes de Proust et autres fantaisies littéraires, paru aux Editions JBZ & Cie)


Bernard Pivot : "le plaisir est une vertu de notre existence"


Bernard Pivot : "Le plaisir est une vertu de notre existence" ventscontraires.net Théâtre du Rond-Point
Bernard Pivot vient raconter ses "Souvenirs d'un gratteur de tête" au Rond-Point. Ce sera mieux qu'à la télé, puisqu'en vrai.

Dédicace-toi, pauv' con


Les auteurs à succès doivent assurer des cadences infernales lorsqu'ils vont à la rencontre de leur public dans des séances de dédicaces.
Le tampographe, soucieux de la bonne santé de ses compatriotes, a réalisé cet ustensile dans le but de soulager l'écrivain d'une partie de sa lourde tâche. Le "tampon pour auteur à succès" combine technicité de pointe et sentiments sincères. Sur une monture automatique auto-encreuse, ce tampon très haute résistance fixé à un plateau pivotant en matériau composite vous assurera un incroyable rendement horaire, tout en vous conservant cette touche personnalisée qui ravira vos admirateurs. Les séances de dédicaces ne seront plus une corvée.
Vous aurez terminé avant tout le monde et vous serez le premier au buffet garni, frais et dispo pour draguer tranquillement les stagiaires pendant que vos collègues transpirent encore comme de pauvres diables.

Auguste Le Breton, clochard céleste


Portrait 24
Auguste Le Breton était breton d’où son surnom. Il est né Auguste Montfort (1913-1999), pupille de la nation après la mort de son père clown dans la grosse bouche de la grande guerre. Le gars est né neuf fois comme les chats. Mais les chats de gouttière. Il pousse tordu entre les beignes et les humiliations des maisons de correction mais les yeux bien droits plantés dans la misère.
Première vie, il s’écrase.
Seconde vie, il s’évade.
Troisième vie c’est la cloche. Le breton à Paname. Des bals, des couteaux, des apaches, des boutanches. Le breton tuberculeux apprend l’alphabet de la zone.
Quatrième vie, petits boulots. Se faire une place au soleil à coups de pelles. Livreur. Terrassier. Esclave à la semaine.
Cinquième vie, la pègre. Les voyous de Saint-Ouen. Les books, les macs, les diamants à l’auriculaire. Idem pendant l’occupation mais pas du côté des méchants.
Sixième vie, le gars devient papa et renait comme un vieux cèpe en suivant son serment. Il avait dit qu’il écrirait. Il s’y met. Il raconte ses vies de chat de gouttière. Introduit l’argot dans l’affaire.
C’est la septième vie qui commence celle d’un grand écrivain.
Puis la huitième qui enchaîne avec le septième art. Jules Dassin, Michel Audiard, Jean Gabin, Frédéric Dard viennent lui manger dans la main. Rififi, Schnouf, Clan des siciliens.
 La neuvième vie, il se la garde pour se battre contre le crabe. L’homme a écrit des livres avec la lumière des rues mouillées. Bon joueur, le grand bonhomme sait dire merci : « L'heure étant venue de dédier ce livre, je l'offre à mes involontaires professeurs d'argot, à tous ceux avec qui j'ai vécu : Aux élèves de l'Orphelinat de Guerre où j'ai poussé, aux Pupilles du Centre de Redressement où j'ai grandi, aux arsouilles des rues avec qui mes dix-huit ans ont souffert, ri, haï, aimé, volé… Puis aux ouvriers couvreurs, plombiers, briqueteurs, dépanneurs d'ascenseurs qui, tout en m'instruisant à leur façon, ont tendu vers mon adolescence sans espoir leurs amicales mains rudes.»
A la fin de sa vie, il écrit son premier livre de poème. Le titre : Du vent…et autres poèmes

Un an déjà...



Comme le temps passe vite avec vous! Voici un an que nous virevoltons ensemble dans les vents contraires. Un an de surprises, de joies, de découvertes… Un à un, vous êtes venus vous joindre à notre escadrille, les uns derrière leur écran, à la lecture, les autres, doigts sur le clavier, à l'écriture. Nous partîmes vingt chroniqueurs et, par un prompt renfort, nous nous vîmes… cent. Aujourd'hui, nous avons le joie et l'honneur d'accueillir notre numéro 100 : il s'appelle BAT, c'est le Billet des Auteurs de Théâtre qui, pas peu fier d'en être, consacre à ventscontraires.net son numéro d'avril.
Au menu : un édito de Jean-Michel Ribes, une interview de mon illustre co-rédacteur en chef Jean-Daniel Magnin, des textes inédits de Corinne Klomp, Dominique Cozette, des manuscrits de Martin Page, Pierre Cleitman qui répond questionnaire de Proust, l'hilarante "Visite au musée" de Christophe Alévêque, une BD métaphysique de notre dessinateur maison Stéphane Trapier, et puis il y a Jean Piero, Pierre Notte, Thomas Vinau, Sophie Jabès, allez donc vous y promener : BAT, ça reste un mois.

Un bon auteur (est un auteur) mort



Il y en a qui écrivent des journaux intimes, en se doutant qu’ils seront lus.
Et d’autres qui écrivent des livres, sans savoir que personne ne les lira.

Bulles de vanité


Les grands écrivains dotés d’humour se sont souvent réjoui des situations incongrues où leur supposée vanité d’auteur était susceptible, par la réflexion d’un inconnu, d’être dégonflée -pssschit !- comme ballon de baudruche.
Parmi eux, Jules Renard ou Albert Camus qui se délectait souvent dans un large sourire de raconter pareilles mésaventures. Ainsi de ce couple qui insistait pour se faire photographier à ses côtés parce que c’était Camus –« Oui, là-bas, Camus ! » et qui était reparti presque fâché, lorsqu’il avait découvert que ce n’était pas Marcel, le cinéaste d’Orfeu Negro. Un écrivain ? Ils n’en avaient jamais entendu parler et ils n’en avaient cure. Le jardinier de Lourmarin, où Albert Camus, déjà prix Nobel, avait acheté une maison, ne comprenait pas non plus qu’il puisse, en noircissant des pages, gagner sa vie. « Et pour la gagner, lui demanda-t-il un jour, vous écrivez toutes les conneries qui vous passent par la tête ? » Cela, pour lui dépassait l’entendement. Et le brave homme de hocher la tête d’incrédulité. Autre fois : un gendarme qui arrêta l’auteur de L’Etranger pour usage de klaxon intempestif, observant ses papiers d’identité où il lut la mention « écrivain », s’enquit : « Vous faites dans le roman noir ou dans le roman rose ? » « Un peu des deux », répondit Camus dont l’œuvre est d’ailleurs empreinte d’un humour savamment ironique.
Ps : pour ma modeste part, tandis que je végétais, en compagnie de mon ami, devant une pile de livres quasi-inentamée lors d’un petit salon littéraire, une femme s’arrêta à ma hauteur. Mince espoir… « Votre nom me dit quelque chose… » Elle se gratta la tête, dans l’espoir de convoquer un souvenir. Il lui revint. «Ça y est : c’est le nom de mon proctologue ! » Elle s’en fut, contente de ce rappel et de sa mémoire intacte.

Comment devenir un grantécrivain (2)


Dans son ouvrage "Les rillettes de Proust", Thierry Maugenest vous donne des trucs pour accéder enfin à la gloire littéraire

Abracadabrantesque
Ne cherchez pas en vain le terme qui se dérobe. Soyez audacieux, inventif ; n’écoutez pas Antoine Blondin lorsqu’il dit que l’écrivain n’a besoin que d’une corbeille à papier et d’un dictionnaire, et, suivant l’exemple du poète Henri Michaux, créez de nouveaux mots :
 
Le grand combat
 Il l’emparouille et l’endosque contre terre ;
Il le rague et le roupète jusqu’à son drâle ;
Il le pratèle et le libucque et lui barufle les ouillais ;
Il le tocarde et le marmine,
Le manage rape à ri et ripe à ra.
Enfin il l’écorcobalisse.
L’autre hésite, s’espudrine, se défaisse, se torse et se ruine.
C’en sera bientôt fini de lui ;
Il se reprise et s’emmargine… mais en vain
Le cerceau tombe qui a tant roulé.
Abrah ! Abrah ! Abrah !
Le pied a failli !
Le bras a cassé !
Le sang a coulé !
[…]


(Un texte extrait de l'ouvrage Les Rillettes de Proust et autres fantaisies littéraires, paru aux Editions JBZ & Cie)
 
 

D'autres métiers que le mien


Le plâtrier

Le plâtrier est un homme heureux. Il ne connaît pas l’angoisse de la page blanche.
Au contraire, le mur - c’est ainsi qu’il nomme son support de travail - blanc le satisfait.
Il a terminé son ouvrage.
Pierre Sarto
Internaute




 

Jean-Paul Clébert, clochard céleste


Portrait 25
Jean-Paul Clébert a été surnommé un temps, le clochard qui a failli avoir le prix Goncourt. Jean-Paul Clébert est né le 23 février 1926 et il est mort la semaine dernière, le 21 septembre 2011. Dans son nom, Jean-Paul Clébert est à une voyelle de clébard. Après avoir été cheminot, trimard, résistant puis avoir parcouru l’Asie, il tape la cloche dans le beau Paris Insolite des années cinquante. Ses compagnons de route ? Doisneau, Giraud, quelques surréalistes, quelques situationnistes. Il écrit au dos des paquets de gauloise après avoir découvert Bourlinguer de Cendrars. C’est lui qui l’introduira chez Denoël. Son seul maître, avec peut être Henry Miller à qui il fait visiter les bordels Parisiens. Clébert parlait des gitans, des arabes, des juifs, des caniveaux, des chiens, des petits matins rouges, des ficelles, des putes, des chineurs, de la faim et du vin. Il n’idéalisait rien et surtout pas la misère. Il montrait ce que personne n’en connaissait, sa beauté, sa fierté, son courage. Il était venu finir sa vie pas loin de chez moi, dans les collines du Luberon, loin du Paris frimeur qu’il ne reconnaissait plus, écrire des livres sur l’ail ou la Provence. Mais il sera resté jusqu’au bout du même bord ; «avec ces hommes qui crèvent de  faim, se foutent pas mal des beautés de la liberté et de la marche à pied, ont misé sur l’avenir et le boulot bien fait et dont on apprend du bout des yeux le décès dans la colonne des faits d'hiver, vieux et vieilles morts solitaires dans un taudis innommable, ou rongés tout vivants sur leur grabats par les rats». Les éditons Attila ont rééditées son Paris Insolite il y a deux ans.

Marche à l'ombre


Il y a différentes méthodes pour ausculter la célébrité chronique d’un écrivain : un éditorial dans un grand hebdomadaire saluant chaque nouvelle parution, le score des ventes en poche de ses romans, leurs traductions à l’étranger, la faveur des jurés littéraires en automne, l’engouement des plagistes en été, une notice dans les dictionnaires, la curiosité des thésards… et l’inscription de son nom sur une plaque en émail accrochée au coin d’une rue. La voirie parisienne qui trace, indifférente, son bonhomme de chemin, ne suit pas toujours cette logique. La postérité n’est pas fille de la Poste. Sade ? Aux oubliettes de la toponymie. Sartre ? Inconnu au cadastre. Kafka, Shakespeare ? A la trappe. Georges Bataille et Alfred Jarry errent aussi dans le no man’s land des âmes perdues. Lot de consolation, leurs homonymes sont honorés : Henry Bataille (1872-1922), dramaturge nîmois, et Jarry, le calligraphe de Louis XIV. Le palmarès de Voltaire qui appelait à cultiver notre jardin est en béton : un boulevard parmi les plus longs de la capitale, une cité, une rue, une impasse, un quai, une station de métro. De quoi rendre asthmatique ses lecteurs piétonniers. Stendhal, qui dispose d’un passage, d’une villa, d’une rue est le seul à se voir décerner une plaque pour l’un de ses personnages, en l’occurrence Lucien Leuwen. La circulation parmi nos grandes plumes n’est pas exempte d’embouteillages et de fulgurants raccourcis. Siècles et mouvements esthétiques se carambolent allègrement. La rue Cazotte prend sa source rue Charles-Nodier et se jette rue Ronsard. La rue Albert-Camus s’accoude à la place Robert-Desnos. Lord-Byron fait la liaison entre Chateaubriand et Arsène-Houssaye. L’avenue Molière meurt impasse Racine tandis que Gérard-de-Nerval débouche sur le boulevard périphérique. Les surréalistes auraient gouté ce jeu des cimaises, cousin du cadavre exquis.

Françoise G., par Laure A.


Une biographie tout en nuances d'une journaliste par une journaliste
« La femme sera vraiment l’égale de l’homme le jour où, à un poste important, on désignera une femme incompétente ».
Françoise Giroud


Quand on est femme et qu'on exerce le métier de journaliste (au passage, un journaliste sur deux est une femme en France, c'est bon à rappeler en ce 8 mars), Françoise Giroud, forcément, est une icône. Laure Adler est femme et journaliste, et après avoir raconté les vies de Marguerite Duras, Hannah Arendt et Simone Veil, elle nous en dit davantage sur cette autre femme d'exception, qui a commencé comme scripte au cinéma, a participé à la naissance du magazine Elle, a créé L'Express avec Jean-Jacques Servan-Schreiber, est devenue secrétaire d'état dans le gouvernement Giscard, a écrit de nombreux livres, dont autant de best-sellers et… a pas mal de zones d'ombre.
Car Laure Adler pourrait n'être qu'admirative de ce parcours sans faute, mais elle tente de garder la distance nécessaire à un bon biographe. Son livre s'intitule simplement Françoise. Elle n'a gardé que le prénom de l'icône, qu'elle nous présente avec ses forces et aussi avec ses faiblesses : Françoise qui a aimé passionnément un homme, celui pour qui elle est presque morte, celui avec qui elle a enfanté l'Express. Quand Giroud se battait, pour les femmes, pour l'indépendance de l'Algérie, pour Mendès France, Françoise soupirait pour l'ambitieux JJSS. On disait Giroud dure, elle l'était, parce qu'elle s'était sortie de sa condition, et qu'elle ne voulait pas y retourner. On la disait parfois méchante, on a du mal à le croire. Mais Françoise, pendant ce temps, était femme, femme aimante, femme souffrante. Giroud a renié ses racines juives au point de les oublier, Françoise, bien des décennies plus tard, les a retrouvées, par amour pour son petit-fils (devenu grand rabbin). Si la femme publique se tenait droite, et parfois raide, c'était pour empêcher la femme secrète de vaciller, puis de tomber. Ce qu'elle a fait, et elle ne s'est jamais vraiment relevée. On a tous en mémoire l'image d'une Françoise Giroud froide, élégante, brillante ; le livre de Laure Adler, qui est un succès de librairie, nous la montre humaine, sensible, fragile. Et on est bien triste, à la fin, de la quitter.

Harry Martinson, clochard céleste


Portrait 10
Harry Martinson est un écrivain suédois né en 1904.
Abandonné par sa mère à l'âge de six ans, il sera vendu aux enchères, connaîtra l'exploitation et la misère jusqu'en 1920 où il devient matelot et traverse le monde.
Dix ans après, il rentre en Suède avec une tuberculose sous le bras et une envie d'écrire la révolte et l'injustice.
Il est du côté des dépossédés.
Ecrivain des vagabonds. Ecrivain des prolètaires.
Des petits métiers. Des mousses. Des ouvriers agricoles. Des poseurs de rails.
Il côtoie les journaux anarchistes de l'époque.
S'en éloigne. On le lui repprochera. 
Il écrit les hommes debout, dans le fossé. Les hommes à côté. Ceux qui font grève pour de bon.
Qui refusent. Qui galèrent.
Les arpenteurs d'étoiles. La culpabilité. Le rejet.
En 1974 il reçoit le Prix Nobel. On le lui conteste.
Ce qui le blesse beaucoup.
Il tente de se suicider puis décide d'arrêter d'écrire.
Il meurt en 1978.
Dans son livre La société des vagabonds (chez Agone), il y a ce dialogue entre celui qui ne veut plus travailler et celui qui l'englue de sa tartine de morale :
— À votre avis comment iraient les choses si tout le monde était comme vous ?

— Sans doute aussi mal que si tout le monde était comme vous.

Comment devenir un grantécrivain (4)


Dans son ouvrage "Les rillettes de Proust", Thierry Maugenest vous donne des trucs pour accéder enfin à la gloire littéraire

Dit-il
Lorsque vous écrivez vos dialogues, évitez d’employer le seul verbe dire. Aux lassants dit-il ou dit-elle, préférez d’autres verbes qui traduiront en même temps l’état d’esprit ou les expressions de vos personnages. Cependant, n’abusez jamais de ce procédé, au risque de créer de telles pages :

– Je te quitte, soupira-t-il.
– Quoi ? se désenchanta-t-elle.
– Oui, s’apitoya-t-il.
– Mais… comment… se désespéra-t-elle.
– Ressaisis-toi ! l’exhorta-t-il.
– C’est trop dur, larmoya-t-elle.
– Tu m’oublieras, la réconforta-t-il.
– Non, il est déjà trop tard, tremblotait-elle.
– Il n’est jamais trop tard, la rasséréna-t-il.
– Si, j’ai versé du poison dans nos verres, rétorqua-t-elle.
– Quoi ? chancela-t-il.
– Oui, du… pois… pantela-t-elle.
– Pourquoi… ? agonisa-t-il.
– Aaaahhh… haleta-t-elle.
Inédit

(Un texte extrait de l'ouvrage Les Rillettes de Proust et autres fantaisies littéraires, paru aux Editions JBZ & Cie)

 
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