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Les Girafes du Roi Léopold


Histoires d'os 29
La découverte du célèbre gisement d’ignanodons de Bernissart devait donner lieu à une fructueuse campagne de fouilles dans ce petit village du bassin houiller du Hainaut. Au total, près d’une trentaine de squelettes de dinosaures furent extraits de la veine argileuse où ils reposaient depuis 125 millions d’années avant d’être remontés dans une église désaffectée, reconvertie en atelier de reconstruction reptilenne.   Le Roi Léopold II eut l’occasion d’admirer ces fossiles remarquables pour lesquels il fit édifier une aile nouvelle au Muséum des sciences naturelles de Belgique. Et l’étrange ressemblance de ces créatures d’un autre âge dressées sur leurs armatures métalliques, avec des animaux vivants croisés au Congo belge lors de ses visites coloniales devait interpeller sa souveraine perspicacité. Au point qu’il fit part de ses réflexions à Louis Dollo, l’architecte de leur remontage osseux : « Je vais vous dire ce que j'en pense... Si c'est une sottise, vous l'oublierez... Car ce n'est pas mon métier de m'occuper de ces sortes de questions et j'estime que chacun doit se confiner dans le domaine de sa spécialité. Je crois que les iguanodons étaient des sortes de girafes ».    Le paléontologue n’eut pas l’insolence de répliquer au Monarque qu’il ferait mieux, en effet, de se confiner dans son domaine. Il se contenta de lui répondre : « Oui Sire, mais des girafes reptiliennes car c'étaient des animaux écailleux comme le sont habituellement les reptiles et non pas des animaux velus, comme le sont ordinairement les mammifères. » L’explication avait le mérite de respecter l’étiquette à défaut de respecter l’orthodoxie zoologique et les iguanodons ne furent pas offensés de cette extravagance royale.

Le doigt dans l'os


Histoires d'os 26
Etabli à Glen Rose dans l’état du Texas, le Musée de l’Evidence de la Création est un établissement dont le but avoué est de rassembler et d’exposer les preuves matérielles de la création divine, preuves susceptibles d’en finir avec la théorie impie de l’évolution des espèces.   C’est ainsi que ce musée réunit une impressionnante collection d’objets insolites et de précieuses raretés attestant la présence de l’homme sur terre depuis des temps immémoriaux. Ainsi ce marteau fossile datant de l’époque crétacée et qui n’a pas encore rouillé depuis sa découverte aux environs de Londres en 1934. Ainsi cette botte fossilisée provenant du Jurassique et dont le cuir possède encore l’éclat ciré du neuf. Ainsi ces traces de semelles déposées sur une dalle archéozoïque ou encore cette empreinte de pied humain déposée dans le lit de la rivière Paluxi, juste à côté de celles de trois orteils d’Acrocanthosaure, sympathique dinosaure dont on ignore si son voisin  le promenait en laisse.   Mais le clou de ce musée demeure un doigt humain fossile, datant également du lointain Crétacé. Un doigt dont même les parties molles ont été miraculeusement conservées et qui se dresse fièrement depuis deux cents millions d’années dans le but d’exprimer son profond désaccord avec la théorie des évolutionnistes. Une seule question demeure : où sont passés les quatre autres doigts ?

Les chevaux du tonnerre


Histoires d'os 19
Après de fortes pluies, dans les sédiments tertiaires du Sud Dakota et du Nebraska, l’érosion faisait apparaître des ossements de grande taille appartenant à un mammifère de l’Oligocène, proche cousin du tapir et du rhinocéros. Les Sioux qui fréquentaient ces Mauvaises terres arides traversées de ravins, connaissaient l’existence de cet animal fossile doté de deux cornes sur le museau et entretenaient à son égard un authentique respect. Pour ne pas dire une vénération. Selon leurs mythes, ces animaux n’étaient rien d’autre que les chevaux du tonnerre, les montures des esprits guerriers. Lors de violents orages, ils tombaient en horde du ciel pour chasser les bisons et pour les tuer à coups de sabot. Le vacarme du tonnerre était le bruit de leur galop, de leur course éperdue à travers les grandes plaines invisibles des légendes. La légende en question explique avec une poésie non dénuée de pertinence, la mise à jour spectaculaire du fossile exhumé sur leurs terrains de chasse. En hommage aux croyances indiennes, un paléontologue avisé lui attribua le nom de Brontothérium, autrement dit de bête tonnerre.

Le mammouth et le préservatif


Un éléphant, ça trompe ; chacun connaît le calembour. Il s'applique également au mammouth. 
Jusqu'à ce que l'on ne retrouve des spécimens entiers de cet énorme fossile congelés dans le permafrost de Sibérie, la découverte de ses ossements posait quelques problèmes de taille aux ouvriers carriers qui les mettaient à jour comme aux ecclésiastiques qui avaient soin de leurs âmes. Les savants de l'époque imaginaient pour expliquer la présence de ces os bien des théories surprenantes qui donnaient lieu à des débats et de vives controverses. L'une de ces théories n'était pas la moins étonnante, c'était la théorie de la vis plastica. Autrement dit, et pour faire simple, une capacité naturelle des pierres d'imiter les formes du vivant.
Un des tenants les plus connus de cette théorie, appliquée aux défenses du mammouth, était un anatomiste et chirurgien italien. Il s'appelait Gabriel Falloppio et il était, entre autre, le génial inventeur d'un fourreau d'étoffe légère fait sur mesure pour protéger des maladies vénériennes (notamment de la carie française ou syphilis). Un autre mérite de ce savant était d'avoir identifié dans l'appareil génital féminin les trompes qui portent son nom. 
Si un mammouth, ça trompe, il faut bien reconnaître que Fallopio, lui, se trompe.

L'égarement des éléphants d'Hannibal


Histoires d'os 5
La dynastie des Stuart régnait de nouveau sur l'Angleterre et les doctes sujets de sa Majesté Charles II ignoraient tout de l'existence des dinosaures dans le royaume. Aux yeux du Révérend de cette tranquille paroisse, le gros os qui avait été extrait de la carrière voisine présentait "la figure exacte de la partie inférieure de l'os de la cuisse d'un homme ou, du moins, de quelque autre animal." Mais l'os était vraiment très gros. Au moins huit pieds de long selon sa propre estimation! De quel homme, de quel animal pouvait-il donc provenir?  
Les érudits locaux penchaient pour une explication liée à l'histoire ancienne. Selon eux, le fémur aurait appartenu à un éléphant de guerre de la grande armée d'Hannibal qui se serait égaré sur le chemin de Rome. "Un sacré égarement!", leur rétorquait le pasteur avec circonspection, rappelant qu'on avait retrouvé plusieurs de ces os gigantesques dans les campagnes environnantes, jusque dans les décombres d'une vieille église en ruines. Il refusait de croire que même aux temps païens d'avant le christianisme, les Romains, ces bâtisseurs connus pour leur esprit pratique, aient eu l'idée saugrenue d'inhumer de tels animaux dans une terre consacrée. Et si c'était le cas, pourquoi se seraient-ils donné la peine de n'en enterrer qu'une seule patte ? Une patte beaucoup plus grande que celle de l'éléphant qu'il avait eu la chance de pouvoir admirer lors de la foire d'Oxford...    
 

Le fossile collectionneur


Histoire d'os 2

La manie de la collection est aussi vieille que l’Humanité. L’homme collectionne n’importe quoi : timbres-poste, poupées à tête de porcelaine, porte-clefs, soldats de plomb, cartes postales ou couvercles de camembert. Et les fossiles, évidemment. Des collections des grands musées avec leurs magnifiques squelettes debout jusqu’au butin artisanal destiné à prendre la poussière sur un dessus de cheminée.

Une des plus surprenantes collections de fossiles a été retrouvée dans une grotte de Bourgogne et elle appartenait à un homme de Néanderthal. Lequel était couché depuis cinquante mille ans dans sa dernière demeure rupestre, entouré d'un trésor de coraux, de mollusques et autres gastéropodes fossiles qu’il avait entassés du temps probable de son vivant. On ignore à quelle fin... Car ces animaux-là le précédaient dans le néant de près de deux cent millions d’années et ne pouvaient constituer une source de protéines pour sa famille, certes coutumière de la disette.

On est en droit d’imaginer que ce premier paléontologue de l’histoire de l’Humanité, alerté par les formes tarabiscotées de ces cailloux un peu spéciaux, les avait ramassés dans le seul but d’inaugurer une nouvelle future collection. Une collection de fossiles collectionneurs de fossiles. 
Gilles Boulan
Internaute




 

Bande de zouaves, faites des fouilles, pas la guerre !


Histoires d'os 9
Lors de l'expédition franco-anglaise des Dardanelles, plusieurs unités d'infanterie de la fameuse Armée d'Orient débarquèrent à Thessalonique et des régiments de zouaves furent expédiés dans les ravins de la campagne macédonienne pour y aménager des ouvrages de défense. Ces travaux de terrassement dont on ne critiquera pas l'intérêt défensif eurent un résultat inédit que n'avaient pas envisagé les stratèges de l'état major. Celui de mettre à jour une importante quantité d'ossements appartenant à des girafes, des antilopes et autres petits chevaux fossiles datant du Pliocène.
Cette remarquable découverte aurait pu échapper à la sagacité de ses inventeurs à culotte bouffante si l'un des officiers qui commandaient le détachement n'avait été paléontologue avant son incorporation. Il s'appelait Camille Arambourg et possédait un rare talent pour convaincre ses supérieurs d’affecter une partie des troupes au service de la cause scientifique.
Une importante collection de fossiles fut ainsi recueillie par une compagnie de zouaves, lesquels abandonnèrent durant quelques semaines leur baïonnette et leur fusil Chassepot afin de se consacrer à une activité beaucoup moins belliqueuse. Ces gisements de Macédoine conservent le souvenir de leur participation aux fouilles et aujourd’hui encore, des sites fossilifères demeurent appelés Ravin des Zouaves.

Dragons volent !


Histoires d'os 22
Les os et les dents de dragons figurent parmi les ingrédients traditionnels les plus recherchés de la pharmacopée chinoise. On peut les acquérir, sans la moindre ordonnance, dans la plupart des officines de la communauté en Chine comme dans les nombreuses china towns des grandes cités de la planète. Ce sont pour la plupart des restes de mammifères fossiles (mastodontes, antilopes ou chevaux à trois doigts...) que les paysans récoltent au fond de cavités karstiques durant les saisons difficiles où ils ne peuvent cultiver les champs.   Cette exploitation du fossile à des fins médicales remontent à des époques lointaines, comme l’atteste un livre de Chang Qu qui mentionne la découverte d’os de dragons dans le comté de Wucheng. Selon cet éminent historien du quatrième siècle avant JC, les dragons en question auraient d’abord cherché à s’envoler de la montagne où ils résidaient depuis toujours. Mais la porte du ciel s’étant trouvé bloquée par quelque hostile portier céleste, ils se seraient ravisés, essayant de dénicher dans les cavités souterraines une autre voie possible afin de disparaître de la surface de notre planète   Cette vision légendaire explique le fait qu’on ne trouve plus de dragons vivants sur la terre. On ne les trouve plus qu’en pharmacie. Ou sur les rochers de Komodo où ils ne volent qu’assez rarement.  

Réquisition d'un Mosasaure


Histoires d'os 16
Découvert à Maastricht en 1770, le Mosasaure, « Grand lézard de la Meuse », devait susciter de nombreuses convoitises en dépit de son aspect assez peu sympathique et de ses redoutables mâchoires. Racheté par le docteur Hoffman, un chirurgien local, il faisait d’emblée l’objet d’un litige entre son acquéreur et un certain chanoine Godding, propriétaire du terrain où les mineurs l’avaient exhumé. Ce dernier, se référant à un ancien droit féodal, réclamait devant les tribunaux la propriété du fossile et finissait par l’obtenir. Une bonne vingtaine d’années plus tard, les armées révolutionnaires françaises faisaient le siège de Maastricht et bombardaient le fort Saint Pierre à peu de distance de la maison où le chanoine gardait son trésor en lieu sûr. Ayant eu vent de son existence et conscient de l’intérêt que le monstre antédiluvien pouvait représenter aux yeux de la jeune République, un élu du peuple proposa une récompense de 600 bouteilles de vin à qui le dénicherait et le rapporterait. L’offre était alléchante. Il ne fallut pas vingt-quatre heures avant qu’une bande de grenadiers ne mettent la main sur l’animal. Ramené manu militari à Paris, le fossile réquisitionné comme un butin de guerre  bénéficiait d’une place d’honneur au Muséum d’Histoire Naturelle, ainsi que du titre prestigieux de Patrimoine national. Il y demeura jusqu’en 2008 avant d’être restitué au Musée de Maastricht où il sourit de toutes ses dents aussi aigues que des poignards.

Les aventures foraines du géant Theutobochus


Histoires d'os 7
Theutobochus, roi des Theutons et des Cimbres, défait en 105 avant JC par les légions romaines de Marius, devait être un homme de grande taille. Sa légende en fit un géant. Sa tombe supposée et ce qui devait passer pour sa dépouille mortelle avaient été retrouvés dans une sablonnière près de Romans. Un squelette de plus de 27 pieds et dont une seule de ses molaires pesait environ 11 livres ! Il n'en fallait pas davantage pour susciter la curiosité des foules. Cette curiosité, tout à fait légitime, un chirurgien barbier du nom de Pierre Mazurier eut l'idée de l'exploiter. C'est ainsi que le squelette du guerrier Cimbre devint une attraction foraine, promenée et exposée aux quatre coins du royaume, jusqu'en Angleterre et en Flandres. 
 A l'initiative de Louis XIII, il fit même un séjour au château de Fontainebleau où il connut l'insigne privilège de pouvoir reposer, en tout bien tout honneur, dans la chambre de la reine mère, Marie de Médicis. Après cette prestigieuse résidence à la cour, le géant Cimbre poursuivit avec succès sa tournée. Elle devait s'achever dans un théâtre de Bordeaux où il fut oublié, relégué au second plan par une nouvelle attraction : le triomphe d'un jeune comédien nommé Molière, géant d'une toute autre nature. Et ses restes demeurent deux siècles dans les sous-sols du théâtre avant d'être retrouvés et scientifiquement reconnus comme ceux d'un proboscidien fossile - une espèce de mammouth, le Deinotherium giganteus (voir illustration). A défaut d'avoir été un géant, Theutobochus se consolera d'avoir été un Mastodonte.

 

Les griffes perdues du diplodocus


Histoire d'os 4
Sa tête va se perdre au bout de son long cou sous les charpentes métalliques des plus prestigieux musées de la planète et ses pieds puissamment armés de griffes rayent le parquet vernis des estrades.   
Lui, c'est Diplodocus carnegii, un géant parmi les géants, sans doute un des plus familiers : le prototype du dinosaure lent, lourd et démodé. 
L'animal tient son petit nom d'espèce de l'industriel Andrew Carnegie qui avait financé la campagne de sa découverte. Fier d'attribuer son patronyme au tranquille herbivore, le célèbre mécène voulut le faire savoir à travers le monde éduqué. Il en fit reproduire plusieurs copies grandeur nature pour les musées les plus en vue. Cette généreuse démonstration de narcissisme capitaliste a permis à des millions de visiteurs de venir l'admirer depuis plus d'un siècle.   
Dans les caves du Muséum de Paris, on conserve discrètement des caisses entières remplies de phalanges de l'animal. Celles-ci sont destinées à remplacer les griffes manquantes que des petits malins emportent comme souvenir à l'issue de leur visite, ignorant qu'il s'agit de simples moulages en plâtre... Ignorant également que le squelette original s'avérant incomplet, ses découvreurs l'ont complété au moyen d'un savant bricolage intégrant des ossements d'un de ses contemporains, lui attribuant ainsi trois doigts griffus au lieu d'un seul. 
 

Mary et le coprolithe


Histoires d'os (1)
Née dans une famille pauvre, la petite Mary Anning se livrait au commerce des fossiles qui abondaient dans les falaises de sa bourgade natale. C’est ainsi qu’à l’âge de douze ans, la fillette croisa sur son chemin une bestiole inconnue : un animal marin au museau de dauphin et aux dents de crocodile, dotée de vertèbres de poisson. Une improbable chimère rescapée du mésozoïque que les savants baptiseraient bientôt Ichtyosaure. Le modeste négoce enfantin devait en être chamboulé au point de se transformer en une profession respectable et la petite fille devint la première femme au monde à entrer, de son vivant, dans l’histoire de la paléontologie.  
Bien des années plus tard, Mary Anning possédait un musée sur les lieux même de ses trouvailles. Elle y recevait régulièrement ces dames et ces messieurs de la bonne société anglaise, venus de la capitale pour admirer ces "curiosités" dont la rumeur mondaine colportait l’étrangeté. La pièce-maîtresse se présentait à l'heure du thé, apportée par d'un domestique, sur un plateau d'argent couvert d’une serviette impeccable. Il s'agissait d'un coprolithe, un étron d’Icthyosaure que les caprices de la nature avaient singulièrement préservé pour l’édification de la gentry victorienne. Il n’émanait de lui aucune senteur particulière et l’œil le plus observateur pouvait y distinguer les restes peu ragoûtants du dîner de l’animal. Mais aucun de ces gentlemen ne se sentait autorisé à soulever la serviette avant que toutes les dames présentes aient pudiquement franchi le seuil.
Gilles Boulan
Internaute




 

Les crapaudines


Histoires d'os 27
Trouvées en abondance dans les faluns de Touraine, les crapaudines sont considérées comme une pierre précieuse de peu de valeur. De couleur noire ou vaguement brune, elles sont utilisées en joaillerie sous le nom dœil de serpent ou dœil doiseau.   Loin de cette vocation futile, les sorciers et autres guérisseurs tenaient ces fameuses crapaudines pour des concrétions organiques formées dans la tête des crapauds et leur prêtaient le pouvoir de soigner les empoisonnements et les troubles de l’épilepsie. Pour qu’elles soient efficaces, il fallait néanmoins respecter un certain protocole : elles devaient être crachées par un vieux mâle crapaud qu’on avait préalablement stimulé à l’aide d’un chiffon rouge.   Cette singulière corrida ne manque pas de pittoresque. Mais on doit à la vérité de rappeler que les crapaudines n’ont rien à voir avec le paisible batracien malgré ses incroyables capacités de métamorphose princière. Elles ne sont que les dents de différentes dorades fossiles, animaux disparus depuis plusieurs millions d’années et assez peu sensibles à l’agitation d’un chiffon.

Balzac et le Baron Cerveau


Histoires d'os 21
« Cuvier nest-il pas le plus grand poète de notre siècle ? Lord Byron a bien reproduit par des mots quelques agitations morales ; mais notre immortel naturaliste a reconstruit des mondes avec des os blanchis, a rebâti comme Cadmos des cités avec des dents, a repeuplé mille forêts de tous les mystères de la zoologie avec quelques fragments de houille, a retrouvé des populations de géants dans le pied dun mammouth ».   En 1831, Balzac écrivait ces propos élogieux dans La peau de chagrin et son intérêt pour la nouvelle science paléontologique et les pionniers de son époque ne devait jamais se démentir même si quelques années plus tard, il devait se détourner de cette ancienne admiration et tourner en ridicule son grand poéte d’hier. Dans sa nouvelle satirique "Guide-âne à l’usage des animaux qui veulent parvenir aux honneurs", il l’affublait ainsi du titre de Baron Cerveau et le traitait dhabile faiseur de nomenclatures.   Pourtant, il ne faut pas imaginer que l’auteur de La Comédie Humaine avait soudain sombré dans une inexplicable versatilité. Très instruit de la querelle qui opposait Georges Cuvier, ténor de la science officielle, chef de file des anti-transformistes et Geoffroy Saint Hilaire sur la question de l’unicité du plan organique animal, il avait fait le choix de prendre le parti de ce dernier. Et c’est avec un égal enthousiasme qu’il écrivait à son propos: « La proclamation et le soutien de ce système, en harmonie d'ailleurs avec les idées que nous nous faisons de la puissance divine, sera l'éternel honneur de Geoffroy Saint-Hilaire, le vainqueur de Cuvier sur ce point de la haute science, et dont le triomphe a été salué par le dernier article qu'écrivit le grand Goethe.»   Cuvier et Saint Hilaire : Lord Byron contre Goethe ?

La guerre des os


Histoires d'Os 12
La Guerre des os a bel et bien existé. Authentique western paléontologique qui opposa dans les années 1870, deux anciens amis, Edward Cope et Othniel Marsh, professeurs émérites des universités de Pennsylvanie et de Yale, lancés dans une guerre fratricide dont les nombreux cadavres gisaient au sein des sédiments des contrées inhospitalières de l’ouest.  Leur différend avait débuté le jour où le premier ayant invité le second à venir admirer sa nouvelle découverte - un dinosaure marin nommé Elasmosaurus - se vit reprocher par son confrère d’avoir négligemment placé le crâne de l’animal à l’extrémité de sa queue. Cette remarque avisée ne devait pas flatter le savant susceptible qui en prit ombrage et les deux hommes brouillés à vie se livrèrent, à sa suite, une concurrence impitoyable dont le but inavoué était de découvrir le plus grand nombre de dinosaures.  Au cours de cette course au fossile, tous les coups ont été permis, jusqu’à monnayer les services de l’illustre Buffalo Bill et de quelques guerriers crows familiers du terrain. On cachait à l’équipe adverse l’emplacement de ses fouilles, on missionnait chez elle des espions et des saboteurs déguisés en paisibles migrants et on pratiquait la débauche au sein des fouilleurs de l’autre camp. On allait même jusqu’à détruire les découvertes de l’adversaire et les coups de poings volaient aussi bas que les ptérodactyles. Tout juste si on évitait les échanges de coups de feu !  Après trente années de conflit, cette guerre des os devait prendre fin avec le décès d’Edward Cope. Elle se soldait par l’invention de plus de 80 espèces nouvelles de dinosaures  Dont le célèbre Diplodocus qui en sourit encore.

Origines douteuses


Histoires d'os (6)

On avait découvert ses restes, à plusieurs années d'intervalle, dans une carrière du Sussex. De pauvres restes en vérité : un fragment de crâne humain et un débris de mâchoire qui ressemblait à celle d'un orang-outang. Le tout soigneusement emballé dans un environnement crédible. Il n'en fallait pas davantage à quelques scientifiques zélés pour y reconnaître le fameux « chaînon manquant » annoncé par la théorie darwinienne. Cette trouvaille hériterait du nom d’Eoanthropus et sèmerait une fichue pagaille dans les rangs partagés de la paléontologie.
Car ce fossile remarquable contredisait toutes les découvertes effectuées dans les ravins d'Afrique de l'Est où s'imposait l'évidence d'un mécanisme évolutif tout à fait opposé, incarné par les Australopithèques. Aucun ancêtre de l'homme ne semblait devoir associer de manière aussi convaincante des caractères anatomiques simiesques et humains. Ce qui n’empêchait pas l'imposture de rassembler ses zélateurs. Et il fallut attendre une bonne cinquantaine d'années pour qu'elle soit enfin dénoncée. L'homme de Piltdown était un faux, une chimère fabriquée avec un crâne d'homme médiéval et une mâchoire d'orang-outang, vieillis, limés, traités pour donner l'apparence du vieux.
Quelques années plus tard, le British Muséum organisait une exposition sur les origines de l'homme et le célèbre faux y occupait une vitrine de choix. Le commissaire d'exposition qui y promenait les étudiants, s'arrêtait souvent devant cette vitrine et il souriait avec malice afin de commenter de manière théâtrale : " N'en doutez pas ! Il s'agit d'un faux!" La valeur de l'original justifiait à elle seule le fait qu'on en expose une copie ? A moins d'y voir une manifestation du sens de l'humour britannique ?
 

Les langues de pierre de Saint Paul


Histoire d'os 3


Saint Paul avait la passion des voyages et ses chemins s'aventuraient au-delà de Damas. Une légende nous raconte qu'il fit naufrage non loin de Malte. Parvenu à pied sec, l'apôtre, excellent nageur, devait affronter un nouveau péril. Pour sécher ses effets, il entreprit d'allumer un feu et s'empara d'une poignée de branchages dans le but de les jeter aux flammes. Il n'avait pas vu la vipère qui s'y tenait cachée. Premier réflexe de l'animal dérangé au cours de sa sieste, elle planta ses crochets dans la main de l'importun. Paul ne succomba pas à la morsure mortelle. En un élan de colère, accompagné d'imprécations pas toujours catholiques, il maudit l'engeance des serpents maltais qui en perdirent leurs langue,  soudain transformées en pierre.

Ces langues pétrifiées de Saint Paul se retrouvent en grand nombre à Malte où elles n'ont rien à voir avec l'étrange idiome local. Elles ont même fait l'objet d'un commerce florissant aux époques archaïques où le grand marché mondial était en train de s'inventer. Mais on doit aux règles scrupuleuses en matière d'échanges internationaux de préciser que ces fameuses "pétroglosses", vaguement cousines des langues de bois, n'ont jamais persiflé dans la bouche d'une quelconque vipère. Ce sont des dents de requins fossiles qui n'ont jamais mordu un saint. Surtout sur la terre ferme.
Gilles Boulan
Internaute




 
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