La schizophrène et la neige
Carte postale franco-slovène
En Slovénie, mon pays de
naissance, quand il neige c’est la routine. On ne commente pas. A peine si on
regarde les flocons tomber. La vie suit son cours enneigé, point. On boit
peut-être davantage de thé au sipak (hibiscus), davantage de kava. Mais bon,
comme disait ma grand-mère, « pas de quoi réveiller ton grand-père »
(mort bien avant ma naissance, je précise).
En France, mon pays d’adoption et
désormais de résidence, quand il neige c’est l’horreur. On accuse le
gouvernement, la météo. Le flocon devient roi, il terrorise ses sujets
con-gelés et fait la une des médias.
Slovène par mon père, Française
par ma mère, j’ai hérité de certaines caractéristiques de mes géniteurs, mais
le mélange parfois se fait mal. Quand il neige à Ljubljana, je me mets à râler,
en vraie Parisienne. Je fais exprès d’enfiler des chaussures inadaptées,
d’emprunter sans raison impérieuse la voiture épave de mon cousin. Très vite je
me retrouve en travers de la chaussée verglacée, ou coincée dans les
embouteillages près du Pont aux Dragons. Avec, le plus souvent, une terrible
envie de faire pipi. Et tout autour un tas d’automobilistes excédés qui
m’engueulent à coups de klaxon enroué.
A Paris, dès qu’il neige, je ris,
je chantonne, je prie pour que la fine couche grossisse et tienne. A noter que
jamais je ne prie en dehors du climat. Puis je sors avec mes vieilles grosses
chaussures, je me promène, j’envoie des boules de neige aux gamins, qui me le
rendent bien. Emportée par mon élan, j’en lance aussi sur les policiers. Hélas
ils n’aiment ni l’humour ni la neige et répliquent par des tirs de flash ball
que j’esquive prudemment, bien qu’ils m’assurent que leur nouvel outil de
travail est sans danger. Bref, où que j’aille sous la neige, je me fais mal
voir, je suis une exilée.
Vivement le printemps.