Libérez la fiction !
Quand j’étais gosse, le dimanche
chez ma grand-mère, je m’ennuyais ferme, je lisais tout ce qui me tombait sous
la main. Ses magazines, parfois. Je me souviens, j’étais frappée par la mention
Vu à la télé qui ornait les publicités.
Dans les années 70, coller ce bandeau sur un produit c’était lui attribuer un
sacré gage de fiabilité, la légion d’honneur. Ça faisait vendre.
Depuis quelque temps, un label du
même genre est apparu, sur les affiches de films. Vous avez le choix entre Inspiré
de faits réels ou D’après une
histoire vraie. Cette étiquette est elle
aussi censée rassurer. Elle dit au spectateur : « Attention l’ami, ce
que tu vas voir n’est pas né de l’imagination féconde d’un artiste, parle pas
de malheur, c’est arrivé pour de bon. Certes, un scribouillard a mis l’histoire
en forme, mais elle aurait pu être écrite par un autre, car l’auteur là on s’en
tape. L’essentiel c’est que TOUT ce qu’on te raconte soit vrai. »
Ce label Vrai de chez vrai, il me hérisse, et je reste polie. Pourquoi la
réalité serait-elle plus intéressante que la fiction ? D’où ça sort, qui
l’a décrété ? C’est juste une manière de museler les créateurs en laissant
entendre qu’ils n’ont plus rien à dire, une façon sournoise d’endormir les
spectateurs aussi, de bouter l’inventivité hors de la cité.
La vraie vie est un matériau superbe,
on le sait merci, mais elle n’est pas l’œuvre finale. Un artiste s’en nourrit
par bouchées mais après il la digère, il la recrache avec ses tripes à lui, son
point de vue. Créer n’est pas recopier.
Jusqu’à présent, il semble que le théâtre soit à
peu près épargné par ce fléau. Tant mieux. Car je ne veux pas savoir si Othello
a existé en chair et en os, je me fous de croiser Vladimir et Estragon sur le
trottoir d’en face. En vérité je vous le dis : j’ai horreur du réel !