Mince, la rue des
Batignolles est encore bouchée ! Depuis le temps qu’on doit la mettre en
sens unique… C’est ça, klaxonnez, bande d’andouilles ! On est coincés,
c’est tout !
Dans le rétroviseur, des coudes, des bras ornés
d’une cigarette, et puis, plus près... Tiens ? Un jeune homme, qui me
sourit et me fait coucou d’un signe de la main…Il avance vers moi, se penche…
- Salut monsieur… Je vais à Neuilly… Je peux
monter ?
Drôle de façon
de saluer un vieux.
- Salut jeune homme… Neuilly ? Allez y…
- Merci beaucoup…
Il a la
vingtaine, il est pas mal de sa personne, souriant, un livre à la main qu’il
pose sur ses genoux :
- C’est sympa
ce genre d’encombrement…
- Ouais.. vachement. Tiens ? Vous lisez quoi ?
- Un truc génial : « Paris insolite » de
Jean-Paul Clébert…
- Ah…Ouais ?
Aussitôt, ma
gorge se noua…
- Et tu aimes ?
- Si j’aime ? Tu plaisantes ? Ces errances de vagabond à
travers Paris, le grenier des maléfices, la nuit opaque et fatiguée de la salle
d’attente de Saint-Lazare… Comment ne pas aimer ?
- Ah ouais… Je me souviens… Le bordel de Fourcy, le tango
du chat, le petit Bacchus de la rue de la Harpe… Mais c’est vieux tout ça… Tu
aimes vraiment ?
- Tu parles !
Cette langue est si belle et si intelligente qu’elle pointe le cœur en
direct… J’adore !
On s’était
tutoyés sans le faire exprès. Pourquoi la providence avait-elle placé dans ma
bagnole un gars qui aimait le même livre que moi quand j’avais son âge ?
On a commencé à
parler... De Clébert, du Paris des années cinquante, de Giraud, de
Doisneau…Libérés de l’embouteillage, l’après-midi s’est déroulé en discussions,
en rires, en coups de gueule et en coups de rouge. Le soir venu, on a continué
la tournée des bistros, on a traîné sur les quais de Seine déserts… La nuit…
« Je suis
à Paris. Ce seul fait est déjà une bénédiction. Combien de fois le nez dans la
paille d’une grange ou le dos fouetté par la pluie sur la route, ai-je pensé à
cet instant ? Mais combien de fois aussi vais-je maintenant rêver, les
nuits sur les bancs, l’estomac vide et les engelures aux doigts, au soleil
d’Espagne ou aux bordels d’Anvers ? Vagabondage… »
Le vagabond
Jean-Paul Clébert a rejoint les étoiles le 21 septembre 2011. Il avait 85 ans.
> Au sujet de Jean-Paul Clébert, vous pouvez aussi lire cette chronique de Thomas Vinau.