Si nos économies ont aujourd’hui le couteau sous la gorge et menacent de
s’effondrer sous des monceaux de dettes, c’est parce que nous l’avons
bien voulu : à l'heure où nous cherchons des solutions à la crise
actuelle, il est bon de se rappeler que c’est presque toujours en
tentant de résoudre la dernière crise que nous préparons les conditions
de la prochaine. Cette finance
« folle » que l’on dénonce aujourd’hui est le fruit
de décisions politiques engagées par des gens rationnels qui
pensaient œuvrer pour le bien public. C’est peut-être ça le plus
effrayant.
A la fin
des années soixante-dix, le modèle né au sortir de la seconde
guerre mondiale était devenu inadapté : après deux chocs
pétroliers, des crises monétaires à répétitions, les pays
occidentaux connaissent des périodes d’hyper-inflation, une baisse
de la croissance, une hausse du chômage : le système de Bretton
Woods s’effondre. C’est la fin des trente glorieuses et des
modèles d’inspiration keynesienne. Pour sortir de cette impasse,
les administrations Reagan puis Thatcher décident de « libérer
l’économie » autrement dit de la libéraliser : la finance
va jouer un grand rôle. C’est la rémunération de l’épargne et
des dépôts qui est libéralisée aux États-Unis. C’est le big
bang financier de la place de Londres : les investisseurs étrangers
se ruent sur la capitale anglaise, qui rattrape en quelques années
sa rivale New-York. Les puissances pétrolières enrichies par les
chocs pétroliers ont quantité de pétrodollars à placer, et les
marchés financiers vont remplir ce rôle.
Ces choix
ne sont pas seulement idéologiques : en France, les socialistes
suivent rapidement le mouvement . Les entreprises qui peinaient à
trouver des financements (même lorsqu’elles étaient privées,
elles étaient très largement dépendantes des financements et des
banques publiques) et les marchés financiers internationaux vont
leur offrir de nouvelles capacités d’investissement, d’innovation
et donc de croissance. Le Matif (marché à terme des instruments
financiers) est, par exemple, créé à Paris en février 1986.
La
démographie amplifie le mouvement : les futurs retraités confient
leur épargne à des investisseurs de long terme, le capitalisme
devient essentiellement actionnarial.
Dans les
années 90, les produits dérivés se développent, de nouveaux
marchés apparaissent, la finance s’internationalise. Les petites
institutions financières privées se multiplient (Cf
econotrucs #1).
La sphère financière explose.
Pour
suivre ce mouvement et soutenir un système bancaire en difficulté,
les États-Unis ont progressivement démantelé toutes les
réglementations inventées au sortir de la crise de 1929, jusqu’à
supprimer en 1999 le fameux Glass Steagall act qui séparait les
différentes activités bancaires et qui n'était déjà plus que
l'ombre de lui-même. C’est cette finance qui permettait - entre
autres - aux États-Unis de retrouver une croissance grâce aux
investissements dans ce qu’on appelait la « nouvelle
économie ». L’explosion de la bulle de l’internet était
rapidement rangée au rang de « crise de jeunesse », et
de nouvelles formes de financement apparaissaient avec l’explosion
de la titrisation, opération quasi magique qui permettait à la fois
à David Bowie de toucher de l’argent sur de futurs droits
d’auteur, et à de modestes familles américaines de devenir
propriétaires de leur logement.
L’endettement
des pays occidentaux grimpait, mais des épargnants chinois étaient
prêts à acheter cette dette. La moitié du monde semblait vouloir
investir dans l’autre moitié, et on se mettait à parler d’un
“Bretton Woods 2” , un nouvel équilibre mondial.
Cette
explosion financière aurait du faire l’objet d’une surveillance
accrue des marchés et des institutions financières. C’est
exactement le contraire qui s’est produit. La finance était une
industrie innovante, et on pouvait raisonnablement affirmer qu’à
vouloir trop corseter une innovation, on risquait de la tuer dans
l’œuf.
En
réalité rien n’était bien nouveau dans toutes ces innovations
financières, et contrairement à ce qu’on bien voulu nous faire
croire nos dirigeants politiques obligés de jouer aujourd’hui les
pompiers avec l’argent public, la crise ne nous a pas pris "par
surprise" . Si personne n’avait prévu exactement son
déroulement, ses enchaînements, et son ampleur, les signaux
d’alertes étaient innombrables, les risques que cette finance
hypertrophiée faisait courir à nos économies étaient largement
connus, et avaient été expliqués par de nombreux économistes. Et
comme je sais que vous ne me croyez pas, je reviendrai bientôt
là-dessus.