Jean Caupenne (1908- ?)
Les cracks méconnus du rire de résistance
Un beau jour de 1930, le premier de promotion de l’École militaire de Saint-Cyr, la recrue Keller, reçoit dans les gencives une lettre assassine provenant de Novaro, dans le Gers.
« Nous tenons à vous dire, et c’est pourquoi nous vous écrivons malgré le peu de loisirs que nous laisse la paresse, que nous crachons sur les trois couleurs : bleu, blanc et rouge du drapeau que vous défendez. Nous attendons avec une vive impatience le prochain soulèvement des hommes que vous prétendez commander et qui, demain, avec notre concours, mettront au soleil les sales tripes de tous les officiers de l’armée française et celles des petits binoclards casoardeux de votre espèce (…) ».
« Il est du moins indispensable que vous remettiez, sitôt cette lettre reçue, au général directeur de l’école de Saint-Cyr (Seine et Oise), votre démission d’élève de cette école avec l’exposé des motifs de cette décision, en y joignant une copie de la présente missive. Sinon, nous continuerons à vous considérer comme le premier et le dernier des tristes Cyrs dont vous n’aurez pas que l’air (Keller) !! Et, comme tel, nous vous fesserons publiquement sur la place Saint-Cyr ! »
La missive fait scandale. Et ses deux auteurs se retrouvent inculpés de « violences sous condition ». L’un d’eux, Georges Sadoul, qui deviendra le célèbre historien stalinien du cinéma qu’on sait, est même congédié aussi sec de la NRF. Et, pour éviter les trois mois de prison ferme que lui vaut sa lettre antipatriote, il préfère prendre le large jusqu’à Moscou aux bras du couple Aragon.
L’autre coupable, Jean Caupenne, n’est pas passé, lui, à la postérité. On ne trouve en tout cas trace ni de sa queue ni de ses oreilles dans les principaux dicos et panoramas du surréalisme (Clébert, Nadeau, Passeron, Fauchereau…). Ce qui est d’autant plus curieux qu’à l’époque, Caupenne faisait partie des drôles de paroissiens du mouvement surréaliste. Et que sa prose sulfureuse courait parfois la grande bordée dans ses bulletins de combat (La Révolution surréaliste, Le Surréalisme au service de la Révolution).
Comment accommoder le prêtre de Jean Caupenne (1929), dont voici quelques fragments fracassants, peut être tenu pour l’un des chefs-d’œuvre absolu du pamphlet mécréant frénétique.
« Chaque fois que dans la rue vous rencontrez un serviteur de la Putain à Barbe de Nazareth, vous devez l’insulter sur ce ton qui ne lui laisse aucun doute sur la qualité de votre dégoût. D’ailleurs, si votre bouche ne déborde pas d’insultes à la vue d’une soutane, vous êtes digne d’en porter une (…) ».
« Voler les objets sacrés, souiller les églises, sont des actions essentielles. (…) ».
« Quant aux sacrilèges locaux, ils présentent de grands avantages pratiques, étant donné la rareté des chalets de nécessité et la disparition progressive des vespasiennes. Quatre-vingt-cinq églises et soixante-dix temples de divers cultes sont à la disposition des Parisiens (…) ».
« Ces trois sacrilèges : insulter les prêtres, souiller les lieux saints, voler les objets sacrés, doivent être les trois principales actions habituelles qu’accomplit un homme probe quand son activité se tourne vers la religion ; mais bien des moyens restent à sa disposition pour se défendre contre les malfaiteurs ecclésiastiques, des moyens variant entre la plaisanterie de mauvais goût et l’ignoble sacrilège et que chacun trouvera, selon ses dispositions, pour la pratique de l’anticléricalisme. On peut, par exemple, comme cela se fit longtemps à Notre-Dame-des-Champs, tirer plusieurs fois dans la nuit la sonnette pour les Saints Sacrements : à la fin le bedeau ne se dérange plus et quelques croyants, au désespoir de leur famille, crèvent sans être munis des Excréments de l’église. Dans le métro, à une heure d’affluence, si vous êtes à côté d’un prêtre, ne le prenez pas à partie immédiatement, mais au bout d’une ou deux stations, vous commencez à hurler, en lui foutant un coup de poing en pleine gueule : « Vieux porc, vous n’avez pas fini de me peloter ! » La foule écoute ; alors vous déclarez : « C’est la troisième fois cette semaine qu’un curé me fait des propositions, et dire qu’on envoie encore les enfants au catéchisme ! » Vous donnez à quelques personnes un exemple réel de l’ignoble hypocrisie des prêtres, ce qui peut, dans certaines circonstances, influencer les actes de ces personnes contre eux.
Tout ce qui est fait contre les curés étant bien fait, ce n’est que la volonté de leur nuire qui peut manquer ; que tous ceux qui n’ont pas cette volonté aient la face couverte de nos crachats ».
Illustration : photographie de Man Ray : "Au Cabaret du Ciel", Paris, 1927
Cette scène de cabaret a été photographiée dans l'intention de la reproduire dans "Variétés", une publication belge dédiée au surréalisme. On y retrouve les penseurs, écrivains et artistes de proue du mouvement surréaliste. Il s'agit de : (debout) Hans Arp, Jean Caupenne, Georges Sadoul, André Breton, Pierre Unik, Yves Tanguy, Cora, André Thiron (qu'on voit de dos, face à Cora), René Crevel, Suzanne Musard, et Frédéric Mégret (avec la cigarette). Assis à la table se trouvent Elsa Triolet, Louis Aragon, Camille Goemans et Madame Goemans.